_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,
affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de
leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier
leur lieu._
(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant
amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce
par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à
l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre
les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a
nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient
assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous
comperons coment.
Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum
S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de
France_, tome XI, p. 469.)
En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que
l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult
estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens
trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres
d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il
vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient
trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays
espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et
leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit
sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé
solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et
asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent
tous à celuy jour.
Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque
qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui
pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et
leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas
de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui
nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri
à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole
et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent
sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent
nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la
besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et
quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur
oppinion.
Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,
descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,
en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant
empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double
courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,
moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi
comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de
vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à
despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que
nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu
garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu
face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu
que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que
tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne
d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult
lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et
enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né
faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme
que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il
scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont
l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir
jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à
chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une
petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et
pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte
couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps
saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment
le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit
apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et
deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment
tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de
parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle
chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire
moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home
mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à
tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,
que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps
saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras
faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que
moult de maux en doivent venir.»
Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois
synonyme de _coeur_.
Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut
diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à
l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence
estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en
retournèrent en France.