_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et
coment il mouru au retourner._
(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de
bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée
dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les
nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par
oeuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de
retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles
s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à
faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre
matière, au plus briefment que nous porrons.)
[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy
d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc
Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec
luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses
deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult
honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant
compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui
le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il
eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour
de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les
messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.
Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les
pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute
esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors
s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à
une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,
pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il
regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le
duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de
tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si
fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de
la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et
destruire Angleterre[352] par feu et par occision.