_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à
l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._
[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant
affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis,
[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que
il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux
chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme
nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint
Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si
grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est
au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que
la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme,
estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une
riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et
tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en
renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment
amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et
chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières
aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit
adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.
Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques
anciennes.
Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les
paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ
Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage
auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des
Historiens de France, p. 380.
Note 334: _Adés._ Toujours.
Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il
l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la
ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres
roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes
solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste;
et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir
court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à
Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que
l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de
Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une
île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu
devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et
ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit
pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour
ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],
commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que
cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix,
par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une
forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de
lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous
ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient
hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite
isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu
adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en
ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste
St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens
jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de
l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart
ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon
droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé
et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et
s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours
que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé
pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé,
en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se
veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le
boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de
l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces
condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy
vendroient, en la présence du roy et des barons.
Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,
p. 581.
Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X
p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert,
reproduite dans le même volume, p. 593.
Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De
son plaisir_.
Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello
Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore
communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri
de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_
Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief.
Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui
commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu
décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques
est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en
toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes
autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.
De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et
trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse
Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.
[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens
entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se
mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le
chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix
ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent
en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et
assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,
certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom
Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de
Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la
mort l'abbé Herfast.