Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,
son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu
moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy
conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et
fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes
chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour
d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient
de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous
obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez
tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant
il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de
gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant
Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc
acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa
plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.
(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en
graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à
loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu
moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et
gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et
tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,
si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu
servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes
mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.