_Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se
pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de
Normandie._
[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui
contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce,
se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le
conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:
«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois?
Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et
services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit
entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de
haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous
fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy
du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et
le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa
volenté.
Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14.
Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est
assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et
Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la
rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre
part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses
plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se
contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient
pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et
loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses
ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.
Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue
contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,
s'en retrait et s'en retourna à Rouen.
Note 262: _Eaune_, rivière qui se jette dans la Béthune et dans
l'Arques, à peu de distance du Dieppe.
[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon
ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de
Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux;
et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut
la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu
parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée
de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au
conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla
son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du
duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière
de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri
et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les
autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en
valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et
s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si
comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx
autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils
mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de
la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda
qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef
que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent
garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.