En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à
Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée.
Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes
de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au
duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès
kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois
fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné,
Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,
si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort.
_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies,
et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et
l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des
Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se
despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais
l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à
grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur
prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes
qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la
porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et
presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;
car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le
vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par
eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains
estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,
si se leva du siège et s'en retourna en son pays.
Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivière qui se perd dans l'Yonne,
justement à l'entrée de la ville de Sens.
Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux
serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à
servis suis.»
[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc
Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne
se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et
quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si
puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire
mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy
Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;
dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières
que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust
déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de
Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder
et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il
préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus
fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au
duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en
Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et
feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui
n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust
meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au
conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où
vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de
ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des
chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous
ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient
envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour
le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une
armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult
riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce
pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se
retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi
découverte.