ANNEE: 882.

_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler

contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il

furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il

gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._

Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume

mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist

hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère

estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les

Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les

églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et

destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient

alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de

Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,

et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,

l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy

et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais

besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et

chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il

estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en

sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après

qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre

les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par

certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère

estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.

Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_.

En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et

s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust

venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur

forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil

d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de

celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes

les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il

grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor

Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à

leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à

souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin

et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout

quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,

qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude

qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites

Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur

furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent

atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui

jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],

et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute

l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de

mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu

le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans

miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot

vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres

précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.

Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.»

C'est Charles-le-Gros.

Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le

corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans

la ville de Paris.»

A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les

richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on

les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.

Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé

en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit

par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en

la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce

parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à

Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys

son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle

certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil

Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il

peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se

retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement

d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce

qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient

par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et

puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.

En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot

grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy

Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le

corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter

en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le

fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les

moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il

avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il

trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour

mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout

ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps

sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui

oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors

s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;

forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies

enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist

flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient

rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a

nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour

le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le

vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent

que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et

s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]

Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou

_Erchery_.

Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de

St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la

chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la

patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,

on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu

d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec

quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite

d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit

est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur

d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des

_Annales de Saint-Bertin_.

En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient

ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en

France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à

Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour

d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps

saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 64 / 369 题