ANNEES: 880/881.

L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans

le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa

femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques

avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en

Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.

Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria

tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le

firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner

villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme

qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et

la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.

Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin

_queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation.

--La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,

qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.

En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus

jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.

Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.

Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons

passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.

Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys

et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après

retournèrent, et cil s'en ala outre.

Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive

de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.

Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle

Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent

sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],

et les deus roys retournèrent à grant victoire.

Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant

ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de

distance Pontoeillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce

cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni

qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in

Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer

à une aussi petite rivière.

[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et

murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent

jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de

leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.

Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à

Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin

et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne

pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,

ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de

juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son

chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant

partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette

bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant

dommage de sa gent en Sassoingne.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 58 / 369 题