_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas
assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de
Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en
revint, et du parlement des deus rois Loys._
Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à
mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de
vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le
roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne
le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et
Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les
évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son
fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il
affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole
l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur
Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il
peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si
cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux
évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il
vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast
avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et
pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au
derrenier à noient.
Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit
répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en
s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer
la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe
Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du
souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.
(Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)
Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un
commandement_. D'un don.
En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel
l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis
alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel
l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous
ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns
des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que
Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,
et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust
partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à
l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop
foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en
religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le
commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist
office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la
partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il
vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de
l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,
sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre
en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent
chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A
tant se départi le concile.
L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y
mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses
viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de
Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les
terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le
chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.
De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à
Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de
sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se
départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages
qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la
besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son
cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en
ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre
et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée
entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la
Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur
Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de
Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément
demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les
choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.
Note 152: _Marsne._ Mersen.