_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et
à plusieurs autres abbaïes._
[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et
aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres
bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il
repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et
possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.
[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda
en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et
saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en
lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme
l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil
donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et
establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de
sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant
l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys
son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour
luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour
la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée
présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous
ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur
les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à
collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et
meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung
tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru
de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de
Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né
pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages
en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui
aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.
Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses
guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes
avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme
en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit
venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul
l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques
d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit
là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous
dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande
partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon
dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu
offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire
tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras
saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie
enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras
saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont
scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur
l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la
messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et
d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous
les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna
laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est
aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de
cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des
corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand
vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand
plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche
joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout
fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres
enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est
mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège
précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par
dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs
et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est
scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque
de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes
d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit
aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes
devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit
chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir
aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier
quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est
aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres
précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle
est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et
vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.
Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et
apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint
Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa
nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps
monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le
corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent
martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint
Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre
oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung
bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et
sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,
premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après
gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps
saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps
monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après
gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de
Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps
du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.
Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe
en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse
en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens
escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et
en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci
escript.)[140]
Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit
de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de
Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re).
Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,
tome VII, page 215.)
Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,
rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on
la lisoit à Saint-Denis. La voici:
Imperio Carolus Calvus regnoque politus
Gallorum jacet hac sub brevitate situs,
Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,
Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:
Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;
Sequani fluvii Ruoliique dator.
Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de
Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus
fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros.
Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers
suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en
vogue avant le XIIème siècle:
De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,
Karles li Cauf en fu premiers naïs,
Chil fu frans rois rices et poestis,
Et sainte église ama moult et chéri;
Trésor n'ama, ki fust en serre mis.
Les marchéans fist cerchier le païs;
Tout si tresor furent abandon mis;
Dix foires fist en France le païs,
L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,
La tierce à Troies et la quarte à Senlis,
Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,
Et la disiesme remist-il à Laigni.
Ce savent bien li marchéant de Fris,
Icil d'Artois, de Flandres le païs,
De Vermendois, et chil de Cambresis,
De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;
Chil de Provence en resont bien apris.
(Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.)
Note *: _Berte aux grans piés._
_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._
CI COMMENCENT LES GESTES LE
ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES
AUTRES ROYS APRÈS
JUSQUE AU GROS
ROY LOYS.
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