ANNEE: 876.

_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente

hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida

seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne

Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de

rechief en Saine à navires._

Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le

latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua

calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium

misit coram eis qui cum illo erant.»

Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie

son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A

Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne

requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui

avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont

la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes

fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le

juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers

chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous

à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus

avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison

de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette

prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu

certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy

et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,

si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent

Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le

rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et

li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de

ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult

asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce

qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)

Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses

batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et

estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et

sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver

despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une

ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les

chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit

cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son

nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand

ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de

gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus

attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se

deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens

l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa

bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur

eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui

bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à

l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais

quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut

la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se

retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en

cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent

pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et

l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et

mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]

viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là

accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui

proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout

quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes

feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent

robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il

convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais

toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï

nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut

grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,

se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle

enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter

devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après

cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent

abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à

Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après

l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le

parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire

de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là

démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son

frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles

s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.

Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle

qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la

guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple

le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient

entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves

comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier

ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.

Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,

qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut

et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme

elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe

Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et

commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de

çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces

choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida

mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de

l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de

sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le

fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à

Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson

son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps

porté et enterré en l'églyse.

Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_.

J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.

Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:

«Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ

imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta

vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere

fugientibus viam clauserunt.»

Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On

voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.

Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes

latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore

_Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit

village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et

Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on

songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où

s'étoit réfugiée l'impératrice.

Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum

adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,

quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de

_Samoucy_, près de Laon.

Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit:

«Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»

Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.

Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.

Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment

_Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_

ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 35 / 369 题