_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente
hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida
seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne
Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de
rechief en Saine à navires._
Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le
latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua
calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium
misit coram eis qui cum illo erant.»
Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie
son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A
Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne
requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui
avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont
la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes
fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le
juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers
chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous
à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus
avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison
de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette
prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu
certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy
et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,
si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent
Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le
rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et
li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de
ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult
asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce
qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)
Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses
batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et
estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et
sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver
despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une
ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les
chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit
cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son
nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand
ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de
gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus
attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se
deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens
l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa
bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur
eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui
bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à
l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais
quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut
la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se
retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en
cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent
pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et
l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et
mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]
viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là
accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui
proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout
quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes
feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent
robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il
convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais
toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï
nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut
grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,
se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle
enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter
devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après
cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent
abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à
Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après
l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le
parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire
de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là
démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son
frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles
s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.
Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle
qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la
guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple
le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient
entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves
comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier
ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.
Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,
qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut
et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme
elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe
Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et
commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de
çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces
choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida
mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de
l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de
sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le
fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à
Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson
son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps
porté et enterré en l'églyse.
Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_.
J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.
Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:
«Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ
imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta
vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere
fugientibus viam clauserunt.»
Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On
voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.
Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes
latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore
_Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit
village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et
Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on
songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où
s'étoit réfugiée l'impératrice.
Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum
adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,
quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de
_Samoucy_, près de Laon.
Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit:
«Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»
Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.
Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.
Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment
_Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_
ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.