ANNEES: 873/874.

_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix

que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment

Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers

et de maintes autres choses._

En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort

Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur

des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy

promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il

soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors

manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de

Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.

Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence

l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant

qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).

Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc

de Bénévent.

Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.

Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.

Note 77: _Son compère._ Le compère du pape.

Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda

qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne

vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,

s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu

où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne

vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie

avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où

il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa

nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De

ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne

que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà

avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et

abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre

part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient

logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles

estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant

compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy

jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité

si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les

plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,

tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à

telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais

en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier

luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,

jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après

ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient

tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore

estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa

volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du

royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient

juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent

la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant

dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en

terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres

honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays

et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de

là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom

Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En

chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La

Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.

Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là

même.

Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_

residente.»

Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est

aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu

de distance du _Pont-de-l'Arche_.

Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de

Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.

[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent

soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que

nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la

Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les

jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme

célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans

la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit

accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à

Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin

et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui

tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier

si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son

frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle

fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 24 / 369 题