_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume
Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux
à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._
Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la
bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme
l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les
cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à
pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus
longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu
aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de
l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent
Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur
furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au
roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui
par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement
leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son
frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit
et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit
en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis
commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et
Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il
sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que
vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le
commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de
luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève
fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient
par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal
au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le
parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à
Renebourg.
Note 51: _La maladie_. C'est-à-dire: _La chair pourrie_.
Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne.
Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui
demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher
l'évangile à ses peuples.
Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum
nepotis ipsius Restitii captum.»
Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et
puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des
glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à
luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys
avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son
royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume
qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à
l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces
nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les
messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison
de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit
conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent
là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux
messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres
messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un
autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à
l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or
à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là
se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par
nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de
robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand
cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et
souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!
quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre
coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il
vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il
avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]
estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas
dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour
gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,
qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande
partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda
Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité
contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,
et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.
Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de
Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a
beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le noeud
de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait
également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La
Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle
de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_
[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il
luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y
vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy
bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et
Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à
garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en
France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse
Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla
à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout
dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par
coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit
vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust
merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir
de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux
envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge
estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir
sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à
luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit
estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A
ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi
soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand
tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et
condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et
leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son
fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et
chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des
barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés
furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que
nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre
chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il
envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il
jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust
diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,
et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre
son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en
vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste
dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui
avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement
qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,
à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy
Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy
au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à
Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les
Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si
commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et
maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le
conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la
cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,
et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]