ANNEE: 869.

_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot

esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les

prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui

furent là establies._

En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et

la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et

départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les

rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient

receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les

messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort

estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au

royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère

fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit

venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy

ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient

pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit

jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à

eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui

luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir

contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et

vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques

à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston

l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et

quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et

puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy

Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à

parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et

le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est

chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos

causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince

soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et

l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.

Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief

terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et

prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du

tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne

en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que

nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en

Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et

oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui

nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir

le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons

rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice

d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde

et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre

soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange

de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble

que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre

à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux

prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces

honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont

monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que

vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez

certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le

cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de

chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,

et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay

à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle

manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de

vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume

deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par

droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»

Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.

Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul

l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,

l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de

dom Bouquet.)

Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle

manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des

évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,

et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour

ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et

présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province

de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet

archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des

canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et

comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte

Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il

garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,

et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la

condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu

pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.

_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et

pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à

faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous

monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple

d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester

le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;

doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien

faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au

peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et

nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à

faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent

que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.

Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.

Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre

Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous

sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu

pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.

Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte

mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,

pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple

et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps

sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest

autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes

qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès

histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se

faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il

vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt

de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume

où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y

accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles

s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces

à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré

devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.

Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.»

(An. S.-Bert.)

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 8 / 369 题