_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et
fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et
coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses
frères fu déceu, et de maintes autres choses._
[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé
Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,
Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes
contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est
qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme
qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit
à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il
aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].
Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un
_Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits;
l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188:
l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome
VII des Historiens de France, p. 255.)
Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement
au traducteur.
Note 3: _Langoustes_, sauterelles.
Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel
conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une
volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur
contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et
moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui
jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville
qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il
habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement
la veille de l'Ascension.
Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est
une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui
aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago
Antissiodorensi_.
Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_,
à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq
lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la
bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.
Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux
roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles
dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et
sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement
du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les
François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent
hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent
d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que
mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant
occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François
victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son
frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles
rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.
Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui
jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses
gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant
qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une
part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une
isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit
divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.
Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume
d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.
Note 6: _Forment_, fortement.
Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales
Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de
Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent
les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII,
page 159.)
Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.
Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ
conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre
traducteur.
Note 10: _Souveraine._ Supérieure.
(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand
dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son
païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la
loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur
commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des
anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le
royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui
après vient. Car il dit:[11])
Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que
c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du
fils de Lothaire avec le pape.
Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit
donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de
Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du
peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le
seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le
maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son
siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné
empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et
départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et
vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après
trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,
de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent
honorablement les trois frères.
Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves,
dans la forêt des Ardennes.
_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après
luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque
de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.
Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis
Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent
firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour
huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune
des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son
royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys
Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre
les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit
Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu
le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute
saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la
sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,
et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des
prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon
conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement
ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à
Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy
Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa
mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à
ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le
contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le
Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à
saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en
avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune
erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il
avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De
Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là
fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si
grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né
oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le
jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en
la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et
entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi
la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de
sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et
l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.