_Claude à Marie._
Arras, 8 avril.
Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur
ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis
de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»--à moins qu'il ne soit
très expérimenté et très malin. Vous ne l'avez pas encouragé; vous
le découragerez, s'il est nécessaire, par votre attitude ou même
par l'expression très nette de votre mécontentement. S'il est
fin, il sentira la partie perdue; s'il persiste, vous le traiterez
comme un sot ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez
en être débarrassée. Je ne crains pas ce rival un peu grotesque,
malgré sa beauté. Cette espèce-là n'est pas dangereuse pour une
femme de votre caractère, et je redouterais plutôt Salvatore,
s'il n'était affreux,--car il est affreux, n'est-ce pas, il est
horrible? J'ai besoin de croire qu'il est horrible afin de ne pas
le haïr éperdument!...--Vous déclarez que c'est une «âme noble» et
un «grand artiste»... Tant mieux pour lui si ses mérites justifient
votre admiration. Mais, Angelo!... C'est un fantoche, mon amie!
C'est un polichinelle, avec un profil grec et sans bosses. On n'est
pas jaloux d'un pantin. L'histoire des lettres et de l'arrivée
imprévue qui m'avait contrarié me semble tout à fait comique...
Pourtant, vous n'auriez pas dû céder aux prières de cette famille
accapareuse, et je m'explique mal la faiblesse qui vous a fait
rester à Naples un jour de plus... Je m'étonne aussi que l'absence
de confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne
vous aient pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous,
est plus chaud qu'un été de France, et les ruines, sous le soleil,
ont une température de four... Ne restez pas plus longtemps dans
cet endroit pittoresque, poétique et malsain. Madame di Toma vous
a offert de passer quelques semaines dans la montagne, à Ravello,
je crois? N'hésitez pas. Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu
par votre père, vous laissera enfin tranquille, et je vous permets,
à l'extrême rigueur, la compagnie de Salvatore... Vous voyez que je
suis bien raisonnable et point jaloux. Êtes-vous contente?...
Même jour.
... J'apprends à l'instant, mon amie, par un billet d'Isabelle,
qu'elle sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d'un
regret poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage,
pour ne pas sauter dans le train qui va passer ce soir... le même
train qui vous emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me
sens vous aimer, et que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie!
Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation
voulue par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne
comprenez donc pas que je m'affole à comprimer ma passion, à lui
opposer je ne sais quels obstacles créés et maintenus par vos
préjugés--je lâche le mot, tant pis!--Si vous m'aimiez, comme ces
préjugés tomberaient vite!... Mais vous ne m'aimez pas... Vous
n'êtes pas une vraie femme, vous...
Pardon, Marie! je viens d'écrire des phrases qui vous indigneront.
Je ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge...
J'ai subi une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et
pardonnez-moi...
Je vous adore, hélas! et vous m'aimez bien. Chacun de nous donne
à l'autre tout ce qu'il peut donner. La part n'est pas égale. Ce
n'est pas votre faute...
Je prie votre cousine de s'arrêter ici entre deux trains. Je veux
la saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais,
que vous importe?... Vous n'êtes pas jalouse, parce que vous êtes
trop sûre de moi.
Je baise vos mains.