Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour
Chicago et il refuse de m'emmener avec lui. D'autre part, je refuse
absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma
tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles...
Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes et
mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je la
soupçonne d'avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce qu'un
ami de Frédéric, un jeune architecte français--et digne d'être
Munichois!--avait pris l'habitude de venir, à mon jour, causer,
bien innocemment, d'art et de littérature, parce qu'il m'envoyait
des revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s'est
hérissée! Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de
Matys, que j'étais le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale
de Courtrai! Frédéric n'est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et
ma froideur le rassurent, et, d'ailleurs, il est persuadé qu'un
homme tel que lui ne peut être trompé ni en affaires ni en amour...
Mais il approuve, en bloc, tout ce que dit, tout ce que fait sa
mère, depuis les théories éducatives jusqu'à la façon de tourner la
salade... Je t'épargne le détail de la scène conjugale qui suivit
l'intervention de la douairière... Cette fois, je me révoltai. Je
parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d'y rester...
--J'irai vous chercher.
--Je refuserai de vous suivre.
--La loi est pour moi.
--Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu'à
divorcer.
Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.
--Jamais on n'a divorcé dans la famille Van Coppenolle...
--Tout arrive.
--Votre cousine Marie...
--Nous ne sommes pas faites du même bois... Et plût à Dieu que
j'eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de
ses vices que de vos vertus... D'abord, si l'on me pousse à bout,
je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J'entrerai au
théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...
Je parlais, je criais, je pleurais, et l'horrible salon bleu
tremblait, des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes,
baissa les stores... «Êtes-vous folle! si l'on vous voyait!...» Il
était blême et je crus qu'il allait me battre... Mais, hélas! il se
contint... Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de
s'évanouir. Je la laissai aux soins de son fils et je montai dans
ma chambre.
Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara
que sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je
répondis que j'étais chez moi et que je refusais, moi, de garder
madame Van Coppenolle.
--Jamais ma mère ne quittera cette maison qu'elle gouverne pour le
bien de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage,
d'élever vos enfants...
--Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C'est
mon droit. La loi que vous invoquez m'oblige à vous suivre et vous
oblige à me recevoir!
Frédéric n'avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté,
mais il se reprit tout de suite.
--Je ne ferai pas un voyage d'agrément, ma chère amie... (Il se
radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup...
Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques
semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre
cousine? Ils auraient soin de vous et vous n'en recevriez que de
bons conseils et de bons exemples...
Je n'en croyais pas mes oreilles...
--C'est sérieux?
--Très sérieux!...
Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de
joie...
--Oh! Didi! que tu es gentil!
J'appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre
mariage, et j'allais me jeter à son cou--fallait-il que je fusse
folle!--quand il déclara, sèchement:
--Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!...
Mais ne me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la
paix, pour n'être pas troublé par l'écho de vos querelles avec ma
mère... Vous partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes.
Bonsoir...
Il s'en alla et je me trouvai fort allégée de reconnaissance, mais
si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...
O Marie! j'aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui
embaume tes lettres à Claude,--car, méchante, tu ne m'écris guère
et je n'ai de tes nouvelles que par notre ami d'Arras!--Je verrai
tous ces gens que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon
polychrome», les savants allemands et le bel Angelo qui doit être
un peu amoureux de toi, chère dévote, parce que tu es charmante,
parce que tu es vertueuse, parce que tu ne l'aimes pas, parce que,
peut-être, un autre... Mais non, ne rougis pas, ne t'offense pas,
chérie! Je respecte tes secrets... Je ne suppose rien... Claude,
qui ne venait jamais à Courtrai, vient quelquefois, le dimanche,
pour parler, pour m'entendre parler de toi. Il m'aime un peu, parce
que je t'aime... Et il est triste, triste...
Je m'arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je
passerai quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de
voyageuse...
Tendres baisers.