5 avril.

Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour

Chicago et il refuse de m'emmener avec lui. D'autre part, je refuse

absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma

tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles...

Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes et

mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je la

soupçonne d'avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce qu'un

ami de Frédéric, un jeune architecte français--et digne d'être

Munichois!--avait pris l'habitude de venir, à mon jour, causer,

bien innocemment, d'art et de littérature, parce qu'il m'envoyait

des revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s'est

hérissée! Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de

Matys, que j'étais le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale

de Courtrai! Frédéric n'est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et

ma froideur le rassurent, et, d'ailleurs, il est persuadé qu'un

homme tel que lui ne peut être trompé ni en affaires ni en amour...

Mais il approuve, en bloc, tout ce que dit, tout ce que fait sa

mère, depuis les théories éducatives jusqu'à la façon de tourner la

salade... Je t'épargne le détail de la scène conjugale qui suivit

l'intervention de la douairière... Cette fois, je me révoltai. Je

parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d'y rester...

--J'irai vous chercher.

--Je refuserai de vous suivre.

--La loi est pour moi.

--Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu'à

divorcer.

Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.

--Jamais on n'a divorcé dans la famille Van Coppenolle...

--Tout arrive.

--Votre cousine Marie...

--Nous ne sommes pas faites du même bois... Et plût à Dieu que

j'eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de

ses vices que de vos vertus... D'abord, si l'on me pousse à bout,

je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J'entrerai au

théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...

Je parlais, je criais, je pleurais, et l'horrible salon bleu

tremblait, des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes,

baissa les stores... «Êtes-vous folle! si l'on vous voyait!...» Il

était blême et je crus qu'il allait me battre... Mais, hélas! il se

contint... Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de

s'évanouir. Je la laissai aux soins de son fils et je montai dans

ma chambre.

Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara

que sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je

répondis que j'étais chez moi et que je refusais, moi, de garder

madame Van Coppenolle.

--Jamais ma mère ne quittera cette maison qu'elle gouverne pour le

bien de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage,

d'élever vos enfants...

--Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C'est

mon droit. La loi que vous invoquez m'oblige à vous suivre et vous

oblige à me recevoir!

Frédéric n'avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté,

mais il se reprit tout de suite.

--Je ne ferai pas un voyage d'agrément, ma chère amie... (Il se

radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup...

Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques

semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre

cousine? Ils auraient soin de vous et vous n'en recevriez que de

bons conseils et de bons exemples...

Je n'en croyais pas mes oreilles...

--C'est sérieux?

--Très sérieux!...

Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de

joie...

--Oh! Didi! que tu es gentil!

J'appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre

mariage, et j'allais me jeter à son cou--fallait-il que je fusse

folle!--quand il déclara, sèchement:

--Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!...

Mais ne me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la

paix, pour n'être pas troublé par l'écho de vos querelles avec ma

mère... Vous partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes.

Bonsoir...

Il s'en alla et je me trouvai fort allégée de reconnaissance, mais

si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...

O Marie! j'aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui

embaume tes lettres à Claude,--car, méchante, tu ne m'écris guère

et je n'ai de tes nouvelles que par notre ami d'Arras!--Je verrai

tous ces gens que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon

polychrome», les savants allemands et le bel Angelo qui doit être

un peu amoureux de toi, chère dévote, parce que tu es charmante,

parce que tu es vertueuse, parce que tu ne l'aimes pas, parce que,

peut-être, un autre... Mais non, ne rougis pas, ne t'offense pas,

chérie! Je respecte tes secrets... Je ne suppose rien... Claude,

qui ne venait jamais à Courtrai, vient quelquefois, le dimanche,

pour parler, pour m'entendre parler de toi. Il m'aime un peu, parce

que je t'aime... Et il est triste, triste...

Je m'arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je

passerai quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de

voyageuse...

Tendres baisers.

La douceur de vivre · 第 38 / 63 题