M. Weiss, conciliateur, s'interposa:

--Je pense, dit-il, que monsieur le professeur Hoffbauer fait la

distinction nécessaire entre des Parisiennes de music-hall et les

autres... celles qui méritent tous les respects, comme madame Laubespin.

Hoffbauer appuya:

--Je distingue, certainement, je distingue...

Et désolé d'avoir contrarié Wallers, qu'il estimait beaucoup, il

chercha quelque chose d'agréable à lui dire:

--Madame Laubespin a la grâce française qui nous charme tous,

mais j'apprécie en elle des qualités plus solides, et j'ose dire

surprenantes. Madame Laubespin ne dédaigne pas les soins de

l'intérieur; elle sait broder; elle m'a donné une recette de pudding

que j'ai traduite pour ma chère fille Pompeia. Madame Laubespin aime

les enfants; elle n'est pas coquette, pas frivole, et le sérieux de son

esprit me fait dire: elle a quelque chose d'allemand.

--Non! s'écria Angelo, dit Toma. Gretchen et Charlotte sont des

bourgeoises vulgaires auprès de madame Laubespin... Regardez-la... Tout

en elle est sentiment, tout est poésie et mélodie... Quand elle marche

entre les cyprès et les tombes antiques de la Voie des sépulcres,

je crois voir descendre sur elle un nuage de fleurs semées par les

anges... Et je salue la nouvelle Béatrice par qui je voudrais être un

nouveau Dante... Disons la vérité; il y a en madame Marie quelque chose

d'italien.

--Il est vrai, dit l'abbé Masini, mais vous savez que Béatrice

représentait la théologie. C'était une abstraction. Madame Laubespin,

par sa modestie et sa piété, me fait songer à sainte Cecilia qui était

artiste comme elle...

--Vous me comblez, messieurs, répondit la jeune femme en riant, mais je

me connais: je suis une petite provinciale, un type féminin très commun

en France, et j'accepte vos éloges pour en faire hommage à mes sœurs

innombrables...

--Innombrables?... Marie exagère un peu, dit Wallers avec tendresse...

Même en France, elle est exceptionnelle, parce qu'elle est parfaite...

--C'est comme ma fille Pompeia, en Allemagne, fit M. Hoffbauer, dont

les bons petits yeux s'attendrirent... J'aime beaucoup ma fille

Mycenia, et ma fille Olympia, mais j'ai une prédilection pour ma fille

Pompeia.

Ainsi l'amour paternel ramenait la paix dans les âmes des archéologues,

et la France et l'Allemagne oubliaient leur rivalité.

Après le déjeuner, M. Hoffbauer remonta dans sa chambre, M. Weiss

partit à pied pour Castellamare, et l'abbé Masini s'en fut chez M.

Spaniello. Il voulait emmener Guillaume Wallers, mais celui-ci n'était

pas en humeur de promenade. Il prit le courrier que la petite servante

Luisella lui apportait sans façon,--et, sans plateau, et s'installa,

pour lire, sous les eucalyptus du jardin. Les barbares blonds

s'égayaient autour de l'auberge, chargés de chevalets, d'albums, de

boîtes. Deux des Walkyries jouaient au volant.

--Tiens! dit Wallers, une lettre de Van Coppenolle!

--Frédéric t'écrit, papa? Il doit te proposer une affaire...

Wallers ouvrit l'enveloppe, parcourut la missive de M. Van Coppenolle,

et se dérida un peu.

--Devine, Marie!... Devine ce que Frédéric a imaginé?

--Il vend son hôtel pour en construire un autre plus moderne?

--Il m'annonce son départ... Oui, notre cher cousin va représenter la

grande industrie belge au Congrès commercial de Chicago. Il réalise le

rêve de sa jeunesse: voir Chicago!... Mais ce n'est pas tout.

--Il emmène Isabelle?

--Il réserve cette question... Autre chose l'intéresse. Cet ennemi de

l'archéologie voudrait acheter, en bloc, tous les gravats et cendres de

Pompéi.

--Pourquoi faire?

--Pour faire du ciment. Il connaît un architecte bavarois qui est

l'associé d'un entrepreneur italien, et tous trois rêvent de fonder une

société et de bâtir, par toute la Péninsule, des maisons ouvrières,

avec des logements salubres, à bon marché... Pompéi fournirait le

ciment...

--C'est sérieux, papa?

--Très sérieux. L'idée est peut-être bonne.

Marie se récria:

--Des corons à Naples, papa! Quelle horreur!

--Et l'horreur des rues actuelles, foyers de misère, de corruption et

de maladies?... Je ne veux pas vous offenser, mon cher Angelo, mais on

est dégoûtant dans votre ville...

--Papa, s'écria Marie, tu redeviens Flamand parce que tu es fâché!

Allons, retrouve ce bel optimisme qui m'indignait, en décembre, quand

je détestais Naples! Oublie la fresque, oublie monsieur Hoffbauer...

Vois comme la lumière est belle aujourd'hui! Nos étés de France sont

moins splendides que ce printemps. Monsieur Angelo, je vous confie mon

père. Vous ferez l'impossible pour lui rendre sa bonne humeur...

--Madame, je vous obéirai exactement, et je ferai l'impossible...

Elle courut chercher son ombrelle et son petit sac. M. Wallers se

déridait un peu.

--Comme ma chère fille est gaie! dit-il... Elle était si grave à

Pont-sur-Deule, si fermée, si froide, vieillie par le chagrin avant

d'avoir vécu! Elle s'est épanouie ici... la distraction, les visages

nouveaux, l'air de Naples...

--L'air de Naples? dit Angelo. Il a fait bien des miracles... Et madame

Marie n'a pas fini de changer...

La douceur de vivre · 第 35 / 63 题