22 décembre.

Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père

est parti, hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l'y

rejoindre... L'autre jour, au musée, dans les petites chambres où

sont les vases et les bijoux pompéiens, il m'a déclaré:

--Le temps est abominable; et ce qui est plus grave, l'auberge de

la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai

une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux

vivre dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre

gîte... D'ailleurs, je suis annoncé... On m'attend...

Je me suis résignée. Papa m'abandonnait. Il ne résistait plus à la

séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme

il parlerait d'une femme aimée. Il m'a confiée aux bons soins de

donna Carmela, d'Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la

gare, en voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie

considérable, un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai

acheté moi-même dans un magasin de la Chiaia... Et j'ai compris que

vents et tonnerres ne sauraient effrayer un archéologue passionné,

parce qu'un archéologue passionné voit surtout dans les paysages

les murs croulants, les pots cassés et les vieux cailloux. Papa,

vêtu d'un imperméable et coiffé d'une casquette de chauffeur, erre

dans les ruelles de Pompéi, sous l'averse qu'il ne sent pas. Si

Pompéi était submergée par la mer, il s'y promènerait en scaphandre.

Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette

grande chambre d'une somptuosité misérable qui a un plafond peint

à fresque, de colombes et d'amours. Je contemple avec horreur la

pyrogravure de l'armoire viennoise, les coquilles d'or sur les

panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge

qui se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de

pompons et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures,

ciselures, enluminures, festons et astragales,--et de la poussière

dans les creux...

Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par

un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri

viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano

mécanique casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante:

Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c'est dormir!...

Et j'ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J'ai envie

de fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans

raison, sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer

jusqu'à m'endormir...

Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement.

Je suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une

vieille fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse,

l'amour qui s'offre et que je ne puis accueillir... Mon âme est un

rosier dont la fleur sèche avant d'éclore... Mon destin, c'est de

vivre à Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de

mes songes, dans l'ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et

des jours ici où tout me gêne et me repousse...

Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre

Isabelle qui se plaint toujours et qui m'envie... Si elle me

voyait!...

La douceur de vivre · 第 24 / 63 题