Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père
est parti, hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l'y
rejoindre... L'autre jour, au musée, dans les petites chambres où
sont les vases et les bijoux pompéiens, il m'a déclaré:
--Le temps est abominable; et ce qui est plus grave, l'auberge de
la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai
une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux
vivre dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre
gîte... D'ailleurs, je suis annoncé... On m'attend...
Je me suis résignée. Papa m'abandonnait. Il ne résistait plus à la
séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme
il parlerait d'une femme aimée. Il m'a confiée aux bons soins de
donna Carmela, d'Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la
gare, en voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie
considérable, un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai
acheté moi-même dans un magasin de la Chiaia... Et j'ai compris que
vents et tonnerres ne sauraient effrayer un archéologue passionné,
parce qu'un archéologue passionné voit surtout dans les paysages
les murs croulants, les pots cassés et les vieux cailloux. Papa,
vêtu d'un imperméable et coiffé d'une casquette de chauffeur, erre
dans les ruelles de Pompéi, sous l'averse qu'il ne sent pas. Si
Pompéi était submergée par la mer, il s'y promènerait en scaphandre.
Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette
grande chambre d'une somptuosité misérable qui a un plafond peint
à fresque, de colombes et d'amours. Je contemple avec horreur la
pyrogravure de l'armoire viennoise, les coquilles d'or sur les
panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge
qui se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de
pompons et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures,
ciselures, enluminures, festons et astragales,--et de la poussière
dans les creux...
Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par
un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri
viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano
mécanique casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante:
Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c'est dormir!...
Et j'ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J'ai envie
de fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans
raison, sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer
jusqu'à m'endormir...
Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement.
Je suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une
vieille fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse,
l'amour qui s'offre et que je ne puis accueillir... Mon âme est un
rosier dont la fleur sèche avant d'éclore... Mon destin, c'est de
vivre à Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de
mes songes, dans l'ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et
des jours ici où tout me gêne et me repousse...
Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre
Isabelle qui se plaint toujours et qui m'envie... Si elle me
voyait!...