CLAUDE.

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Naples, 20 décembre.

Mon cher Claude,

Je reçois votre dépêche et je me demande si vous devenez fou!

Quelles sont ces idées absurdes qui vous tourmentent? Vous désirez

que je quitte Naples et que j'aille à Pompéi? Hélas! je ne saurais

vous satisfaire. Il pleut à torrents depuis une semaine: il pleut

comme il a plu à Sienne, à Pise, à Rome, comme il pleut sans doute

en Flandre. Et papa, désolé, ne veut pas que Pompéi, enlaidie par

les averses, le brouillard et la boue, me déçoive comme Naples m'a

déçue...

Je n'ai pu vous écrire hier, car je n'ai pas eu un instant de

solitude et de silence. Aujourd'hui, papa est allé chez la duchesse

d'Andria qui est une femme exquise et un écrivain de talent.

S'il s'arrête, au retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai

qu'à la nuit, car la romancière du _Pays de cocagne_ l'intéresse

passionnément. Je n'accompagne pas mon illustre père. La fatigue

est un bon prétexte pour excuser ma sauvagerie.

Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses...

J'essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup--et

même beaucoup trop!--quoique je ne sache pas vous le dire...

Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté

ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que

vous puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre.

Cherchez le quai Caracciolo. J'habite là, tout près de ce grand

jardin public qu'on appelle la Villa Nazionale. C'est le quartier

des étrangers, vide le jour, sinistre le soir, animé vers cinq

heures par le défilé des voitures qui font la promenade obligatoire

sous les regards des jeunes snobs.

Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste,

inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli

ne nous avait pas révélé ce secret de famille.

Le soir de mon arrivée, j'ai traversé, en voiture, de grandes

rues bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways

électriques, encombrées de charrettes et de petits fiacres

malpropres. Les lampadaires électriques bleuissaient la nuit

mouillée. Les boutiques, éblouissantes de clarté brutale, jetaient

un dur reflet sur la foule hâve, nonchalante et guenilleuse.

On devinait des coupures de ténèbres dans les blocs épais des

maisons, des impasses, des ruelles grouillantes. Les coups de

timbre, le grincement des trolleys, le bruit des roues, les cris

des marchands, m'étourdissaient... Et j'étais écœurée par l'odeur

d'huile chaude qu'exhalent les cuisines en plein vent.

Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d'oreilles, les

épaules couvertes d'un petit châle, s'en allaient, traînant des

pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la

culotte retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales,

couraient près de notre voiture, quémandant des sous et levant

leurs pauvres petits visages d'enfants rachitiques, aux yeux

insolents, câlins et tristes.

Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés,

il y avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés,

mais aussi de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo

di Toma, avec ce même faux-col brillant, ces mêmes manchettes

démesurées, ce même feutre gris clair enfoncé, un peu en arrière

et de côté, sur les cheveux d'un noir terrible... Beaucoup de

faces olivâtres, presque vertes, des types espagnols et sarrazins,

et quelquefois un personnage au grand nez comique et spirituel,

attestant la parenté de race avec Polichinelle.

Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou

s'arrêtait. Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement,

papa et moi, sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante.

Mais tous ces regards noirs, directs, veloutés, m'horripilaient

ainsi qu'un contact physique...

Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur

mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous

recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le

maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu'il avait choisi

nos draps--des draps à dentelle!--et commandé le dîner... car nous

dînons à part, les autres pensionnaires n'étant pas dignes de nous

être présentés.

Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de

campagne, saisit une des malles et l'emporta sur son dos. Je

crus qu'il allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C'est un

de mes modèles: un corps d'acier, tout en nerfs et en muscles...

Il gagne quelques sous à porter des bagages... et, le reste du

temps, il fait le voyou sur le port, parce que de travailler ça le

fatigue!... Il a une force inouïe, mais elle est dans sa tête, vous

comprenez, dans sa volonté... Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que

pour un effort...» Le garçon d'acier, ayant déposé la malle sur le

palier du second étage, tendit la main. Papa donna une demi-lire.

Aussitôt, le visage du garçon prit une expression tragique: la

surprise, la colère, la douleur, l'effroi, se peignirent sur ce

masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter un sou. Mais

Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva instantanément

son sourire, mordit la pièce pour l'éprouver, et s'en alla en

sifflant...

Le vestibule de l'appartement était sombre, et une seule lampe

brûlait devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse

femme échevelée, au profit classique, ceinte d'un tablier bleu,

s'élança sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons

rauques raclaient son gosier. C'était Nunziata, la cuisinière, qui

annonçait un fâcheux événement. La femme de chambre, Carulina,

qui aurait dû nous attendre, nous installer et nous servir, était

partie... Oh! pas pour bien longtemps!... une heure au plus... Mais

on pensait que les Français s'attarderaient à la gare et Carulina

n'avait pas cru mal faire en courant jusqu'à la place Barbaia, chez

la sorcière... La pauvre se mourait de crainte, depuis qu'elle

avait renversé le saladier, car le saladier contient la salade,

la salle est imprégnée d'huile et tout le monde sait que l'huile

renversée porte malheur.

Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent

Carulina. En effet, la chose était grave!... L'huile renversée!...

On ne plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina

parut, non moins échevelée que la cuisinière, et non moins

abondante en gestes et en discours. La _fattuchiara_ l'avait

rassurée par je ne sais quelle opération cabalistique... Et nous

eûmes enfin le loisir de dîner.

La salle à manger des Toma n'a pas de cheminée, mais elle a un

poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l'allume jamais,

parce que ce serait avouer qu'il fait froid à Naples et que ça

discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous

servit un potage aux moules, l'inévitable macaroni, des boulettes

de viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses

comme des boulets et de petits pots d'une crème brune que Salvatore

nous recommanda...

--C'est exquis... la friandise purement napolitaine...

_Sanguinaccio_... Goûtez, madame, goûtez!

Il m'offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m'informai

prudemment.

--Qu'est-ce que c'est le _sanguinaccio_?

--Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon.

Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon

Salvatore qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange

me suffira.

Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de

_sanguinaccio_ et qui goûte l'horrible mixture... Il ferme les

yeux, réfléchit:

--Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie!

Cette crème, eh bien, ce n'est pas mauvais du tout!

Papa, lui si gourmand, lui si difficile, lui qui fait trembler nos

cuisinières, à Pont-sur-Deule!... Il a mangé des kilomètres de

macaroni; il a bu le vin épais qui violace le fond des verres; il

absorbe maintenant le _sanguinaccio_!... Rien ne le rebute. Tout le

divertit. Tout lui plaît. Il loue les talents et le profil de la

cuisinière qui lui rappelle Déméter indignée.

--Eh bien, qu'as-tu?... me dit-il. Pourquoi me regardes-tu d'un

air consterné?... Tu ne m'avais jamais vu en voyage?... Je suis

comme ça... En Italie surtout... Je serais honteux de manger à la

française et de me loger à l'anglaise... En Italie, je deviens

Italien...

Les deux frères di Toma s'exclament! Vont-ils embrasser papa?...

Avec un bon sourire, mon père raconte des histoires de son premier

séjour,--il y a trente-cinq ans! Son regard va loin, loin, dans le

passé... et il murmure:

--Le dialecte de Naples réveille un écho dans ma mémoire... Et

c'est ma jeunesse qui répond.

Carulina, qui sert le café, est en extase. Ses yeux de

chatte moqueuse s'attendrissent. Elle fait des petits signes

d'approbation... Et, tout à coup, elle laisse tomber une assiette...

Angelo crie:

--C'est la troisième depuis hier...

Mais Carulina n'est pas émue. Elle ramasse les débris sans cesser

de regarder papa...

... Et voilà ma première soirée à Naples, mon cher Claude.

Le lendemain, dès mon réveil, je courus à la fenêtre.

Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m'invitait à contempler

le panorama:

--Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c'est Pausilippe...

Et là, à gauche, cette tour dans la mer, c'est Castell'Ovo... Et,

après, c'est le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici,

Resina, Torre del Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de

Sorrente... Et le Vésuve, madame, le Vésuve!...

Je ne voyais rien qu'un large quai, noyé d'eau; à droite une

longue silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un

tas de maisons très laides, en paquet, les unes sur les autres,

dégringolant jusqu'au Castell'Ovo qui est une bien petite

Bastille. L'arête de rocher, qui coupe Naples en deux et descend

de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia Nova, me cachait la

plus grande partie de la ville et presque toute la concavité du

port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je devinais

la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente, des

montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun,

écrasé de nuages... Le Vésuve!

C'était le Vésuve! C'était la baie de Naples! le paysage célèbre,

trop célèbre, trop vanté, trop chanté, trop photographié, trop

peint! le paysage que nous avons vu sur tant d'albums, sur tant

d'affiches, dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles

grossissantes des porte-plume, sur la couverture des romances, sur

les abat-jour en lithophanie de nos grand'mères?... Ce paysage, le

bleu de la mer, le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier

plan, l'horizon qui file entre les branches, la ville étalée en

bas, le Vésuve au fond, la fumée en panache... je me rappelais

cette image, et des poèmes, et des chansons. C'était ça le «fortuné

rivage» cher à Lamartine, c'était ça, _dolce Napoli, suol ridente_!

Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs

de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la

Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de

moules vides.

Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher

Claude, qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une

alouette!

Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre

ou cinq amis intimes dont j'entendais les noms pour la première

fois. Il avait acheté un bouquet d'iris et de capillaires et deux

douzaines de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je

regardais son pardessus tout ruisselant.--La pluie des pays qu'on

aime ne mouille pas!--Et je commence à sentir que papa aime

l'Italie d'un amour obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui

ne sont pas toutes archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs

a-t-il donc gardés de Naples, souvenirs tels que sa passion résiste

aux averses et au ciel boudeur?

Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se

lever et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras

d'Angelo, papa et moi nous fûmes stupéfaits par l'extraordinaire

ressemblance de la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par

l'âge et l'embonpoint, mais elle a les beaux traits d'Angelo avec

un teint plus pâle, des cheveux plus sombres et la sévérité superbe

d'une Livie. Le deuil qu'elle porte lui interdit toute fantaisie

de toilette d'un goût par trop napolitain. De son esprit et de

son caractère, je ne saurais rien vous dire: elle parle à peine

le français. Pourtant, je la crois douce par indolence. Elle doit

adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo qui lui ressemble et

qui règne en despote--en despote bon enfant--sur toute la famille.

Je ne sais s'il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il

flâne; il fume des cigarettes et c'est dans l'après-midi seulement

qu'il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe.

Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre

jusqu'à la faiblesse.

La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été

cruelle pour Salvatore. C'est un homme petit, large, un peu

contrefait. Ses cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour

du front. Ses yeux ont l'éclat de l'émail dans une face écrasée

et douloureuse; et il me fait songer à un Othello très doux, un

Othello sans amour ni jalousie.

Êtes-vous satisfait, Claude? Vous connaissez maintenant «les gens

et les choses» qui sont mêlés à ma vie. Mais vous ne connaissez

pas mon cœur, puisque vous êtes inquiet--ce qui m'offense--et

malheureux... ce qui m'attendrit...

La douceur de vivre · 第 21 / 63 题