Sur le steamer qui va de Liverpool à Québec, steamer appartenant à une
compagnie anglaise et chargé de passagers presque tous anglais, où tout
rappelle au voyageur qu’il vient de quitter un port anglais et se dirige
vers un autre port dont il semble que ce ne soit qu’une sorte d’entrée
monumentale, s’ouvrant sur une vaste colonie anglaise--le Canada
français et la race qui l’habite ne paraissent être que des entités de
second plan dont le rôle est fini, falotes, vieillottes, confites dans
le passé.
Sur le pont, des passagers s’interrogent:--Allez-vous loin dans
l’Ouest?--En avez-vous pour longtemps encore après Montréal? Et toutes
les réponses se ressemblent:--Pour longtemps? Oh! Cinq jours de chemin
de fer environ!--Où je vais? Calgary! Edmonton!--Vancouver!
Pour eux Québec n’est que le porche aux sculptures archaïques par où il
faut passer pour déboucher dans la rudesse des pays nouveaux, du vrai
Canada, du Canada qui compte. Ils n’ont à l’esprit et à la bouche que
des strophes de la grande épopée de l’Ouest--les villes solides et
prospères là où il n’y avait pas cinq huttes voilà dix ans!--Tant de
boisseaux de blé produits cette année par des terres défrichées de la
veille!--Cent mines déjà prêtes et qui n’attendent que le passage de la
voie ferrée pour dégorger leurs métaux!
Le navire remonte le Saint-Laurent, arrive en vue de Québec. L’on
commence à distinguer l’amoncellement que forment au pied de l’ancienne
forteresse les maisons anciennes des ruelles de la Ville-Basse; des
clochers s’élèvent çà et là parmi les toits; quand le navire s’amarre
les portefaix qui viennent à bord montrent sous les feutres mous des
Américains de l’Ouest de bonnes figures moustachus de paysans de
France.--Les passagers se pressent aux bastingages et regardent tout
cela avec une curiosité amusée, et même ceux d’entre eux qui sont
canadiens ne voient guère dans cet accueil de Québec qu’une sorte de
spectacle qui ne les touche pas de très près; une pantomime d’une troupe
étrangère, dans un décor étranger.
Aux questions que leur posent des compagnons de voyage qui voient Québec
pour la première fois ils répondent avec une nuance de dédain.--Oui!
C’est une ville assez curieuse! Une vieille ville! Une ville française:
tout y est français...--Et ils se hâtent de gagner le train qui les
emportera vers leur Canada à eux, loin de cette enclave étrangère.
Mais ce train marchera dix heures à pleine vitesse avant de sortir de
l’enclave que leur navire aura déjà traversée pendant vingt heures avant
Québec; il laissera des deux côtés de vertigineuses étendues de
territoire qui vont jusqu’aux États-Unis au sud et jusqu’au Labrador au
nord, et qui font partie de l’enclave; ce train traversera Montréal, une
ville de cinq cent mille habitants qui malgré tout est encore française
plus qu’à moitié; il retrouvera à travers tout le Canada et jusqu’à
Edmonton et Vancouver, aux portes du Pacifique, des groupes clairsemés
mais vivaces de Canadiens français qui restent Canadiens français
intégralement, même dans leur isolement, et le resteront. Et la
fécondité de cette race est telle qu’elle maintient ses positions bien
qu’elle ne reçoive, elle, qu’une immigration insignifiante. Sa force de
résistance à tout changement--aussi bien à ceux qui américanisent qu’à
ceux qui anglicisent--est telle qu’elle se maintient intacte et pure de
génération en génération.
Toute cette partie de son territoire qui reste encore à défricher et à
exploiter, elle manifeste sa volonté de la défricher et de l’exploiter
elle-même. En face des hordes étrangères qui arrivent chaque année plus
nombreuses, elle ne marque aucun recul.
Le voyageur venant de France qui sait cela et qui en errant dans les
rues de Québec songe à cette volonté inlassable de se maintenir, regarde
autour de lui avec une acuité d’attention qui lui semble presque un
devoir. Et tout ce qu’il aperçoit l’émeut: les rues étroites tortueuses
qui n’entendent sacrifier en rien à l’idéal rectiligne d’un continent
neuf; les noms qui s’étalent au front des magasins et qui paraissent
plus intimement et plus uniformément français que ceux de France, comme
s’ils étaient issus du terroir à une époque où la race était plus pure:
Labelle, Gagnon, Lagace, Paradis..., les curieuses calèches qui
sillonnent les rues et rappellent certains véhicules désuets qui
agonisent encore sur les pavés de petites sous-préfectures.
Le passant regarde le nom des rues: rue Saint-Joseph, rue Sous-le-Fort,
Côte de la Montagne, et il se souvient tout à coup avec un sursaut que
c’est la courbe immense du Saint-Laurent qui ferme l’horizon et non le
cours sinueux d’une petite rivière de France. Il entend autour de lui le
doux parler français, et se voit obligé de se répéter à lui-même
incessamment, pour ne pas l’oublier, qu’il se trouve au cœur d’une
colonie britannique. Il voit sur la figure de chaque homme, de chaque
femme qu’il croise le sceau qui proclame qu’ils sont de la même race que
lui, et un geste soudain, une expression, un détail de toilette ou de
maintien fait naître à chaque instant en lui un sens aigu de la parenté.
Le sentiment qui englobe tous les autres et qui lui vient à la longue
est une reconnaissance profonde envers cette race qui en se maintenant
intégralement semblable à elle-même à travers les générations a
réconforté la nation dont elle était issue et étonné le reste du monde;
cette race qui loin de s’affaiblir ou de dégénérer semble montrer de
décade en décade plus de force inépuisable et d’éternelle jeunesse en
face des éléments jeunes et forts qui l’enserrent et voudraient la
réduire.
Les troupeaux d’immigrants anglais, hongrois, scandinaves, peuvent
arriver à la file dans le Saint-Laurent pour aller se fondre en un
peuple dans le gigantesque creuset de l’Ouest. L’ombre du trône
britannique peut s’étendre sur ce pays qui lui appartient au moins de
nom. Les plaines du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta peuvent
faire croître de leurs sucs nourriciers une race neuve et hardie qui
parlera au nom du Canada tout entier et prétendra choisir et dicter son
destin. Québec n’en a cure!
Québec regarde du haut de sa colline passer les hordes barbares sans
l’ombre d’envie et sans l’ombre de crainte. Québec reçoit les messages
royaux avec une tolérance courtoise. Québec sait que rien au monde ne
pourra bouleverser le jardin à la française qu’elle a créé pieusement
sur le sol fruste de l’Amérique et que toutes les convulsions du
continent nouveau ne sauraient troubler la paix profonde et douce que
les Français d’autrefois ses fondateurs ont dû emporter du pays de
France comme un secret dérobé.