Que ce soit M. Bourgeois qui quitte le premier la rue de Grenelle, ou

M. Larroumet qui soit remercié, je profiterai de chaque changement

pour soumettre au visa du nouveau fonctionnaire la pièce que vous

venez d'entendre.

Je suis de taille à me défendre hardiment, j'ai bec et ongles, étant

parfaitement indépendant et ne craignant ni le bruit, ni le scandale,

puisque je n'ai pas de place à perdre; j'ai tout à gagner, au

contraire, au bruit qui se fera autour de ma pièce.

Je me ferai ainsi une idée juste de la largeur de vues et de

l'intelligence des fonctionnaires qui se succéderont.

Seulement, je m'y prendrai d'une façon différente.

De toute manière, ce sera amusant, et s'il surgit des incidents

curieux, je me ferai un plaisir de vous en faire part.

Si ma petite histoire a eu le bonheur de ne pas trop vous ennuyer,

j'aurai la joie de me retrouver ici en votre société.

Ce n'est pas moi qui serai le plus à plaindre.

II

A PROPOS

de

LA CASSEROLE

Conférence prononcée à Bruxelles

_sur le Théâtre Molière_

LE 12 MARS 1891

A PROPOS de la CASSEROLE

MESDAMES, MESSIEURS,

Vous avez devant vous, je ne fais aucune difficulté de l'avouer, un

conférencier très embarrassé.

Bien que je n'aie pas une grande habitude de la parole, la timidité

n'est pas mon principal défaut, et cependant je ne suis pas sans

éprouver un peu d'émotion.

Et cette émotion, je l'ai ressentie déjà hier, en mettant pour la

première fois de ma vie le pied sur le sol de la Belgique.

C'est que je dois beaucoup à la Belgique.

C'est à Bruxelles, chez un des vôtres, le vaillant éditeur

Kistemaeckers qu'il y a dix ans je publiais mon premier livre: _La

Chair_.

C'est ici, dans cette salle même, que le public belge a fait fête à ma

première pièce: _En Famille_, dont un directeur des Beaux-Arts

imbécile vient d'interdire à Paris la représentation publique. Ce

fonctionnaire de la République française ferait bien de venir chercher

ici des leçons de liberté et d'intelligence artistique.

Enfin, dernièrement, l'accueil que la presse et le public ont fait à

_Monsieur Betsy_ m'a bien vengé des injures qu'on a déversées sur moi

à propos de cette pièce d'une immoralité si révoltante.

Et c'est encore un Belge, José Dupuis, qui m'a défendu, qui a mis à

mon service son grand talent de comédien. Je suis heureux de le dire

ici: Si, dès le premier soir, aux Variétés, _Monsieur Betsy_ n'a pas

sombré devant le parti-pris et l'hostilité d'une salle hypocrite et

furieuse de voir ses propres vices étalés sans pitié, c'est au très

brave et très grand artiste José Dupuis, votre compatriote, que je le

dois!

La pièce, ou plutôt le tableau de mœurs populaires qu'on va

représenter devant vous dans quelques instants, _La Casserole_, m'a

valu des éreintements qui resteront légendaires dans ma carrière, nos

critiques les plus subtils n'ayant voulu voir qu'un fait-divers banal

dans une œuvre où j'ai la prétention d'avoir montré moins des types

que des entités curieuses, pittoresques, appartenant à un monde

qu'aucun d'entre eux du reste ne connaissait.

Et c'est encore le public belge, c'est encore vous, mesdames et

messieurs, devant qui j'ai gagné déjà plusieurs procès, qui êtes

appelés à vous former en tribunal d'appel pour juger ce nouveau cas

dont les considérants en première instance ont été si sévères pour

moi.

De là l'émotion dont je vous parlais tout à l'heure, l'inquiétude de

l'avocat, incertain s'il gagnera sa cause, avec cette aggravation

qu'en même temps qu'avocat je suis dans ce procès partie principale.

Mais j'ai tant de confiance dans votre sens artistique, dans ce

jugement très sûr dont vous m'avez donné tant de preuves, que me voici

déjà à moitié rassuré.

_La Casserole_ est donc un tableau très violent, mais très exact, des

bas-fonds parisiens.

Ai-je eu raison de porter à la scène ces mœurs d'une brutalité

cynique avec toute la crudité qu'elles comportaient?

On a prétendu que non, et on est parti de là pour m'échigner de la

belle façon.

J'ouvre une parenthèse pour vous dire en passant que l'expérience m'a

appris à ne jamais m'émouvoir d'aucune attaque, quelque violente

qu'elle puisse être.

Je m'en réjouis au contraire, car elles constituent la meilleure des

réclames. Personne depuis six ans n'a peut-être été aussi injurié que

moi, et personne ne s'en est mieux trouvé...

Je ne veux, en l'espèce, donner à mes adversaires que cette excuse

très simple.

J'ai écrit _La Casserole_ parce que cela m'a convenu; je traite les

sujets qui me plaisent, le plus artistiquement qu'il m'est possible,

et je ne me demande jamais d'avance ce qu'on en pourra penser.

Cela m'est égal.

Je me fie au jugement de mes lecteurs et de mes auditeurs, que je veux

croire assez intelligents pour apprécier la somme de sincérité et de

bonne foi que j'essaie d'apporter dans le développement de mes idées.

Si je me trompe, ou si j'ai affaire à des cerveaux étroits, à des âmes

hypocrites, tant pis pour eux!

Je laisse dire et je passe outre.

Ceci posé, il me reste à dire ici comment j'ai été amené à observer de

près les mœurs populaires, à m'intéresser particulièrement aux types

de la rue et à leur consacrer mes études les plus importantes et les

plus osées, en dépit de ce qu'on est convenu d'appeler «la morale».

La plupart du temps, le romancier ou l'auteur dramatique qui veut

rester un fidèle et impartial historien des mœurs, ne choisit pas son

sujet.

Il regarde autour de lui, il étudie, prend des notes, rassemble des

documents, et il suffit souvent d'un fait banal de la vie courante

pour éveiller en lui une idée. Il suit alors le filon qu'il a

découvert, établit des personnages, crée des types auxquels il donne,

sous des noms supposés, le caractère, les habitudes, la forme pour

ainsi dire des gens qu'il a coudoyés, observés et dont l'originalité

l'a frappé.

C'est ainsi qu'il n'est pas le maître de son sujet, mais qu'il en est

l'esclave.

Il ne lui reste ensuite qu'à chercher une trame qui lui permette de

relier entre eux ces différents types et de les faire mouvoir dans une

action commune et unique.

Or, si j'ai laissé à d'autres jusqu'ici le soin de disséquer les âmes

bourgeoises, si je ne me suis presque jamais complu aux psychologies

compliquées de gens comme il faut, où excellent les romanciers

mondains, c'est que les hasards de la vie m'ont mis à même d'étudier

de tout près le peuple, le bon aussi bien que le pire, et que j'ai

reconnu tout de suite qu'aucune classe de la société n'est aussi

intéressante et aussi peu connue.

Dernièrement, dans une conférence qu'il faisait à propos de mon

dernier livre: _la Lutte pour l'Amour_, Francisque Sarcey, avec

beaucoup d'esprit et la bienveillance à laquelle il m'a habitué,

constatait que nul mieux que moi n'avait vu clair dans ces âmes

rudimentaires; mais il m'engageait amicalement à abandonner cette

voie, à chercher une nouvelle mine d'observations, ajoutant que

j'avais épuisé la matière.

Les êtres que nous montre M. Méténier, déclarait-il, sont de

véritables bêtes humaines, rebelles de par leur éducation et le

milieu où ils vivent à toute civilisation. Tout tourne pour eux

autour de la passion brutale qu'on appelle tout crûment le rut au

Théâtre Libre, tout aboutit là, tout découle de là. Quand on a

envisagé cette même idée sous ses différents points de vue, on a

tout dit, et je défie qu'on trouve autre chose dans les études

qu'on peut faire du bas peuple que ces deux dominantes:

assouvissement de l'appétit sexuel et respect unique de la force

brutale.

J'aurais mauvaise grâce de chercher noise à M. Sarcey, qui, à ces

réserves près, m'a couvert de fleurs; mais il me permettra de lui dire

qu'il se trompe.

Si, en effet, la plupart du temps, le rut, ainsi que selon lui cela

s'appelle au Théâtre Libre, est le principal élément passionnel dans

le peuple, cet élément se retrouve au même degré, sous le nom

d'amour, dans les théâtres les plus comme il faut.

Pour ne citer qu'un exemple, on pourrait résumer en une ligne la

donnée du chef-d'œuvre du genre pompier: _le Maître de Forges_:

L'héroïne couchera-t-elle ou ne couchera-t-elle pas avec son mari?

Et encore le développement de cette idée est-il présenté d'une façon

infiniment plus dangereuse et moins pittoresque, attendu que d'un bout

à l'autre les caractères des personnages sont faux.

Moi, j'ai au moins le mérite de la vérité.

Quant au respect de la force, il existe dans toutes les classes de la

société au même degré, et c'est généralement la force qui fait loi

partout, avec cette nuance que dans le monde que je dépeins, elle se

manifeste d'une façon plus brutale et plus immédiate.

M. Sarcey me reprochait ensuite de ne pas transposer en langage poli

des passages qui rendent la lecture publique difficile, et même

impossible, pour les oreilles chastes.

Mon Dieu! à quoi bon cette hypocrisie? Si je choisis--comme c'est mon

droit et mon bon plaisir--mes héros parmi les filles et les

souteneurs, je ne puis cependant pas les faire parler en académiciens.

Je ne trompe personne. Mon livre coûte trois francs cinquante

centimes, un fauteuil d'orchestre six ou sept francs, et l'acheteur

qui prend le livre, le spectateur qui paie sa place parce qu'il voit

mon nom sur l'affiche, sait parfaitement à quoi s'en tenir. Ni le

théâtre ni le livre ne sont obligatoires.

Vous mêmes, mesdames et messieurs, qui m'avez fait l'honneur de venir

aujourd'hui entendre _La Casserole_, trouveriez mauvais que mes

personnages ne parlassent pas le langage de leur condition. Je suis

persuadé que vous étiez fixés d'avance sur ce que vous allez entendre,

qu'aucune audace ne vous étonnera et que vous seriez désolés si

j'avais, par crainte, opéré les transpositions que réclame M. Sarcey.

Il y a un public--et vous en êtes la preuve--pour toutes les

manifestations artistiques, et ce serait vous faire une injure

gratuite et que vous ne méritez pas que de vous supposer moins

intelligent que le Larroumet de chez nous, ce directeur des

Beaux-Arts français qui, lui, n'admet que le genre noble.

* * * * *

Comment m'est venue ma prédilection, je ne dirai pas pour le peuple,

mais pour cette partie du peuple qu'on est convenu d'appeler les

voyous?

Tout au début de ma vie littéraire, le souci de l'existence matérielle

me força de prendre une carrière, et j'en choisis une qui devait me

mettre à la source de tous les documents, qui devait être pour moi une

mine inépuisable d'observations.

Je devins secrétaire de commissaire de police.

Cette carrière, par laquelle est passé un homme auquel je garde une

profonde reconnaissance, Philippe Gille, l'auteur des _Charbonniers_,

une comédie qui se joua dans son bureau avant de se jouer sur la scène

des Variétés, on sait avec quel succès, devrait être l'école de tous

les jeunes gens qui se destinent à la littérature.

En cinq ans, j'ai traversé trente-quatre quartiers, soit comme

secrétaire suppléant, détaché partout où mon concours était jugé

nécessaire par l'administration, soit comme secrétaire titulaire, et

j'ai acquis là une expérience de la vie que vingt ans d'existence

indépendante ne m'auraient certainement pas donnée.

C'est une grave erreur de croire qu'on n'a affaire dans les

commissariats qu'à la lie de la société, qu'à des malfaiteurs arrêtés

pour un délit quelconque. Certes, on est à même de voir de près toutes

les variétés de coquins, mais il arrive fréquemment que des jours

s'écoulent sans qu'une arrestation soit opérée dans un quartier, et

cependant dans le bureau ne cesse de défiler une foule de gens qui

viennent consulter le commissaire ou son secrétaire, lui faire leurs

petites confidences, lui demander aide, conseil ou protection.

A Paris, et plus spécialement dans les quartiers populaires, le

commissaire, le quart d'œil comme on l'appelle, est l'arbitre suprême

de toutes les contestations, le juge naturel de tous les différends,

même les plus intimes. On ne remue pas une paille qu'il n'en soit

averti.

La femme vient y raconter en pleurant que son mari a découché, le mari

qu'il soupçonne sa femme; la maîtresse vient s'y plaindre d'avoir été

abandonnée par son amant. A chacun le commissaire donne une

consolation, un bon conseil, et que de drames sanglants, son

intervention n'a-t-elle pas souvent évités!

Que de comédies amusantes aussi ne se sont-elles pas nouées et

dénouées dans son bureau!

En outre, le commissaire possède des moyens d'information qui le

renseignent à l'occasion sur la vie privée, la moralité de chacun de

ses administrés, et au bout de quelques années de séjour dans un

quartier, il sait exactement à quoi s'en tenir sur le compte de tous

les habitants, j'entends de ceux qui n'appartiennent pas à la

population flottante.

Aussi, que de secrets de famille dont il est le dépositaire! Que de

hontes ignorées dont il est le confident! Mais comme le confesseur, le

commissaire oublie tout sur le seuil de son cabinet.

Il m'arrive encore maintenant d'être salué très bas par des gens dont

je ne veux pas même me rappeler le nom, qui jouissent dans leurs

quartiers d'une grande considération, mais dont j'ai su, par état, les

gredineries cachées.

Il n'y a plus qu'eux qui s'en souviennent.

C'est ainsi que je me suis formé cette opinion que de même qu'il n'y a

pas de dévouement absolu, il n'y a pas d'honnêteté absolue... Je dirai

plus: au sens strict du mot, la vertu est un mythe, et voilà pourquoi

nos livres paraissent amers..., parce qu'ils sont vrais.

J'ai donc été à même, par mes fonctions, d'établir une comparaison

entre la moralité des gens du monde et celle des gens du peuple,

puisqu'après avoir été successivement secrétaire dans le quartier de

l'Opéra, aux Champs-Elysées, voire dans le noble faubourg, j'ai

terminé ma carrière administrative dans les quartiers de la Roquette

et de la Chapelle.

J'ai le regret de l'avouer, l'avantage, dans mon esprit, ne reste pas

au beau monde.

Le vice y est moins apparent, mais il y est plus fréquent et moins

pardonnable, parce qu'il y est conscient.

On commet au fond des appartements dorés, sur le boulevard, les mêmes

infamies qu'au fond des hôtels garnis, ou à la place Maubert, mais on

les cache soigneusement.

Afin de donner le change, on affecte la pruderie, l'indignation pour

des actes qu'on a peut-être commis la veille, sachant parfaitement

qu'on faisait mal, et contre laquelle l'instruction et l'éducation

auraient dû mettre en garde.

--Pas vu, pas pris! dit le peuple quand il commet un méfait.

--Pas vu, pas coupable! répondent le banquier qui dépose son bilan en

garant son actif et la femme qui trompe son mari.

Lorsque, l'hiver dernier, mon collaborateur Paul Alexis et moi avons

donné aux Variétés _Monsieur Betsy_, cette pièce qui nous valut une si

rude volée de bois vert--vous nous avez, du reste, bien vengés--une

dame, dont le mari appartient au monde de la finance, manifestait à

haute voix, du fond de la première loge qu'elle occupait, la plus vive

indignation.

--On n'avait jamais vu une ordure semblable... C'était simplement

répugnant... Encore si cela avait le mérite d'être vrai!

Mais voici qu'entre le deux et le trois, le regard de cette vertueuse

personne rencontra, comme par hasard, celui d'un monsieur en habit,

également fort connu... qui se trouvait aux premiers rangs de

l'orchestre. Elle se retourna vers son mari, debout derrière elle...

lui dit quelques mots à l'oreille... Le mari prit son pardessus,

sortit, et on ne le revit plus... de la soirée...

Quand le rideau se leva sur le troisième acte, le monsieur d'en bas

avait remplacé le mari derrière elle, et c'est à son bras qu'elle

sortit...

Or, la liaison de cette personne dure depuis longtemps; qui plus est,

elle est tolérée et publique... On pourra dire tout ce que l'on

voudra, jamais on ne fera croire que l'indignation de cette dame qui

venait de donner la comédie dans la salle et de jouer elle-même une

scène de _Monsieur Betsy_, était sincère.

J'aime mieux croire pour elle que, s'étant reconnue, elle avait été

piquée au vif par la satire de ses propres mœurs.

Je sais bien que l'humanité, à tous les degrés de l'échelle sociale,

est sujette aux mêmes faiblesses; mais je m'insurge contre

l'hypocrisie des uns, à laquelle je n'hésite pas à préférer

l'inconscience et la belle franchise des autres.

* * * * *

Les gens du peuple, et même du bas peuple, ne sont pas plus mauvais

que le commun des mortels. Ils sont calomniés par ceux qui ne les

connaissent pas.

Je me souviens qu'à mes débuts, j'arrivai rempli à leur égard

d'abominables préventions. Je fus bien vite converti et l'étude que je

fis des milieux populaires fut pour moi une révélation.

Je ne viens pas dire qu'il n'y ait pas parmi eux d'affreux bandits; au

contraire, ceux qui se mêlent d'être mauvais sont formidables, pour

cette raison, que n'ayant jamais reçu aucune instruction, aucune

éducation, ils ignorent la plupart du temps la notion du bien et du

mal et suivent leurs instincts bons ou mauvais.

Ils deviennent des ouvriers, honnêtes à leur manière, sans préjugés ni

scrupules, mais incapables de faire du tort à leur prochain, ou des

coquins qui ne reculent devant aucun crime.

Mais ce qui subsiste toujours chez eux, même chez les pires, et c'est

en cela que consiste leur supériorité sur leurs semblables des hautes

classes, ce sont certaines vertus naturelles trop peu en honneur chez

les êtres civilisés. Pas une de ces bêtes humaines chez qui on ne

retrouve, à un degré qu'on ne saurait imaginer, le courage indomptable

poussé jusqu'à la férocité, le point d'honneur, le respect de la foi

jurée, l'amitié dévouée jusqu'à la mort, la mémoire des bienfaits, la

reconnaissance, etc.

Je me rappelle toujours avec plaisir mes années de commissariat, mais

c'est du temps passé dans les quartiers populeux, et notamment dans le

quartier de la Roquette, que j'ai gardé le souvenir le plus agréable.

Le quartier de la Roquette a quatre-vingt-cinq mille habitants, quand

les autres n'en ont en moyenne que trente-cinq ou quarante mille, et

il passe à juste titre pour le plus dangereux et le plus mal habité.

Il est à mon avis le plus facile à mener, quand on sait s'y prendre.

Il suffit de savoir être doux, pitoyable, accessible à tous, et en

même temps énergique.

Je m'étais donné pour règle de conduite d'être très dur pour quiconque

me résistait et indulgent pour ceux qui manifestaient le moindre

repentir de la faute commise; aussi, au bout de deux ans de séjour,

j'avais su me concilier l'estime, je dirai presque l'affection de la

plupart de nos habitués.

Que de fois un inculpé n'a-t-il pas posé cette question au gardien qui

le conduisait au commissariat:

--Le petit secrétaire est-il de service? Pourvu que j'aie affaire au

petit secrétaire! Il paraît que c'est un si bon garçon.

Contrairement au règlement qui veut que les inculpés soient toujours

flanqués d'un agent, je préférais, quelque danger qu'il pût en

résulter, interroger seul à seul chaque individu qu'on m'amenait. Et

il suffisait la plupart du temps de cette marque de confiance, d'une

parole douce, d'une cigarette offerte, pour obtenir d'eux ce que je

voulais savoir.

Et quand je les avais interrogés, comme c'était mon devoir, je leur

parlais familièrement, je provoquais leurs confidences; et sans

crainte, sachant très bien que je n'abuserais pas de leur confession,

ils me racontaient leur vie, dans le plus pur argot, qu'à leur grand

étonnement je parlais du reste aussi bien qu'eux.

Et c'était toujours la même éternelle histoire: une enfance pas

surveillée, l'apprentissage au pair chez un patron brutal, le manque

d'ouvrage en hiver, la rencontre d'anciens camarades d'atelier, qui,

eux, ont trouvé le moyen de vivre sans rien faire. Comme il fait faim

tous les jours, on les imite, et quand revient la belle saison, on a

pris des habitudes dont on ne se défait plus. Ils ne sont pas mauvais,

ni vicieux; ils le deviennent pas nécessité.

La condition des filles est encore pire. J'ai interrogé plus de deux

mille de ces malheureuses. Il faut entendre de quel ton elles

répondent à la question sacramentelle:

--Quels sont vos moyens d'existence?

--Je fais la noce!

Elles font la noce.. Et elles ont aux pieds des souliers troués, et

elles vous demandent, avant de sortir de votre cabinet:

--Il n'y aurait pas moyen d'avoir pour deux sous de pain?

Elles se divisent en deux grandes catégories: celles qui sont nées à

Paris, et les provinciales ou les étrangères.

Celles qui viennent de province ont quitté généralement leur pays pour

servir comme bonnes d'enfant, nourrices ou femmes de chambre, ou pour

suivre un amant. L'amant les a plantées là, ou elles ont perdu leur

place... Elles ont fait comme leurs camarades qu'elles rencontraient

bien habillées et dont le semblant de luxe les a éblouies.

Les autres sont nées au faubourg; elles se sont élevées, ont grandi

dans le logement étroit ou la chambre garnie de leurs parents,

pêle-mêle avec leurs frères et sœurs, les enfants des voisins.

A dix ans, elles savaient tout; l'atelier a fait le reste. A quatorze

elles disent «mon amant» en parlant du petit de la fruitière, un

galopin de quinze ans. Ce n'est pas du vice; elles accomplissent une

fonction naturelle; on ne s'est jamais gêné devant elles. Elles font

ce qu'elles voient faire à leurs aînés. L'inceste, bien loin de leur

apparaître comme une monstruosité, est fréquent à ce point que les

cinq dixièmes des filles publiques nées à Paris ont eu pour premier

amant un frère, parfois leur père.

Et elles vous racontent ces choses d'un ton uni, très tranquille, sans

se douter qu'elles disent une énormité.

Si on leur reproche d'avoir un amant de cœur, elles vous répondent:

--On ne peut pas vivre seule dans la vie, il faut bien avoir quelqu'un

à aimer.

Et c'est avec joie qu'elles donnent leur argent à celui qu'elles ont

choisi. Elles sont par exemple d'une jalousie féroce; mais de leur

côté, les amants ne toléreraient pas une infidélité gratuite.

L'autre, celle qui se paie, ne compte pas.

Beaucoup d'entre elles ont une probité particulière. J'ai entendu, non

pas une fois, mais mille fois cette phrase:

--Vous pouvez aller aux renseignements, monsieur, je suis une honnête

fille et tout le monde m'estime dans le quartier... Je n'ai jamais

dégringolé personne!

Et par une absence de sens moral effrayante, elles en arrivent à

considérer leur état comme une profession parfaitement normale, mais

qui a ses risques comme les autres. J'en ai vu très souvent qui, loin

de s'indigner d'avoir été arrêtées par les agents, s'étonnaient

d'avoir pu rester un mois sans «_descendre à la Préfecture_».

--Voyons! un mois que je n'ai pas été emballée! Franchement, c'était

bien mon tour!

Et qu'on ne dise pas que je prends pour exemples des cas isolés, que

je ne cite qu'une variété de types populaires, la plus basse. Pas du

tout! Dans le peuple, c'est partout la même inconscience, à des degrés

différents. L'ouvrier qui travaille régulièrement préfère le

concubinage au mariage, lequel n'est qu'une source d'embarras «dans le

cas où on ne se conviendrait pas», en même temps qu'une occasion de

dépense; il ne craint pas de boire un verre avec l'amant de sa fille,

qu'il appelle son gendre; il le reçoit chez lui.

La seule honnêteté reconnue, c'est l'honnêteté naturelle, celle qui

consiste à ne pas voler, à ne pas prendre le bien d'autrui.

Ceux ou celles qui tournent mal, sont, à mon sens, comme je le disais

tout à l'heure, infiniment moins coupables que les criminels du grand

monde, car ils n'ont eu pour les retenir ni l'exemple, ni l'excuse

d'une vie aisée.

Aussi, je ne sais pas jusqu'à quel point il nous est permis, à nous,

de jeter la pierre à des malheureux parce qu'ils se plaignent de

l'injustice suprême qui condamne les uns à avoir faim tous les jours,

alors que les riches, les braiseux de naissance, peuvent vivre sans

être forcés de truquer.

Ces gonc's là, c'en a t'i de la chance,

a dit le chansonnier populaire Bruant, leur plus admirable interprète;

Ça mange et ça boit tous les jours!

Je ne me sens pas la force d'en vouloir à ces pauvres parias d'une

société marâtre, parce qu'ils restent, voués de par leur origine et

leur éducation, à une existence que les moralistes qualifient

d'inavouable!

De quel droit, inavouable? Donnez-leur le moyen de vivre autrement.

Voyage en automobile dans la Hongrie pittoresque Fatra - Tatra - Matra · 第 2 / 4 段