Oui, j’en ai le plein et bienheureux souvenir, comme s’il était d’hier,
et beaucoup d’âmes m’ont raconté les faits de leur enfance, assez
nombreux, assez distincts pour servir de base scientifique. Oui, l’âme
pure du petit enfant voit dans son père un homme divin, tout sage et
tout-puissant, et dans sa mère tous les trésors de la bonté, de l’amour
et de la beauté. Je ne sais rien de plus profond que ces paroles de la
piété chrétienne que disent aux petits enfants, dans les écoles et les
églises, les prêtres et les religieuses: «Mon enfant, voyez dans votre
père Jésus-Christ, et dans votre mère la sainte Vierge!» La famille,
c’est l’Église primitive et privée, c’est la religion naturelle,
admirable symbole, puissante préparation de la surnaturelle et
universelle religion. O homme, ô compagne de l’homme, voilà donc ce que
croient de vous ces petits! Voilà ce que Dieu leur fait croire, Dieu qui
veut leur donner, en vous montrant à eux, les saintes visions et les
idées divines, les plus grandes, les plus vraies, les plus fécondes
qu’ils pourront jamais acquérir! Parlez! est-ce une assez magnifique
mission? Votre devoir, c’est donc de représenter Dieu! Être pour eux un
Dieu visible, les remplissant ainsi de joie, de foi, de confiance,
d’idéales espérances, de célestes images, et souvent, dès la plus tendre
enfance, d’ineffaçables sentiments de justice, d’héroïsme et d’honneur.
Voilà ce que vous leur devez. C’est pour eux l’impulsion initiale de la
vie: ne voulez-vous donc pas la rendre, pour ces pauvres petits que Dieu
vous a confiés, puissante, heureuse et sainte? Dieu soit loué! il y a
des pères et des mères qui remplissent, en esprit et en vérité, cet
admirable sacerdoce. Et vous, ne le voulez-vous pas aussi? Vous leur
devez donc, ô mon frère, le spectacle de toute beauté morale. Le leur
donnerez-vous, si vous n’êtes pur, digne, juste, tempérant, intelligent
et religieux, maître de vous dans la douceur et la bonté? Prenez garde!
ils sentent l’imperceptible: ils voient tout et comprennent tout.
X
Heureux, mille fois heureux ceux qui ont reçu de leurs pères, et
laissent à leurs enfants, comme héritage fondamental, ces images et ces
souvenirs! Puissance bénie des traditions sacrées de la famille, que
vous êtes grande et que vous êtes rare! Aujourd’hui, les générations
morcelées vivent à part, et les familles ne forment plus, dans la trame
sociale, ces lignes suivies, fermes et continues, qui font la solidité
de l’ensemble. Oh! que ne comprend-on la noblesse! Et comment tous les
hommes, depuis le prince jusqu’au dernier des pâtres, ne la désirent-ils
pas et ne travaillent-ils pas à la fonder? Oui, la noblesse pour tous!
Elle est ouverte à tous par le travail et la vertu. Le culte des
ancêtres! Belle parole et grande chose! Est-ce donc que tout homme n’a
pas en lui le profond et providentiel désir de laisser une mémoire
bénie? Le Christ lui-même, second père des hommes, lorsqu’il transmet
son sang à la nouvelle humanité, n’a-t-il pas dit: «Faites ceci en
mémoire de moi?» Est-ce que tout père ne devrait pas aussi vouloir
transmettre, avec son sang, une noble, sainte et bienfaisante mémoire?