III

Eh bien! ce serait avoir peu de foi que de perdre courage à la vue de la

force ennemie et du danger. Vous allez voir si nous n’avons pas de

ressources. Seulement vous devrez comprendre qu’il ne faudrait pas

dormir plus longtemps.

Sous Tibère et Dioclétien, il y avait une ressource, savoir: les

catacombes et dans les catacombes la croix. Et la croix a en effet

vaincu. Sous Athalie, il y avait une ressource, le temple, et dans le

temple Joas et Joiada; l’héritier légitime et le prêtre de Dieu. Il en

est de même aujourd’hui. En présence de l’irrésistible pouvoir qui nous

domine, il y a le temple de Dieu, l’Église catholique et les ministres

de Jésus-Christ, et la croix, légitime héritière du trône. Oui, le

sceptre et le trône, c’est la parole publique, fixée pour tous les

temps, multipliée pour tous les lieux par la presse. Or, la croix est

l’héritière de ce trône et de ce sceptre. Elle s’élèvera sur ce trône,

comme elle s’est élevée sur la couronne de Constantin.

Dieu veut que l’humanité nouvelle, après avoir triomphé de la force et

de César par le martyre; après avoir régné d’un certain règne bien

imparfait encore, mais pourtant très fécond, pendant quinze siècles,

triomphe des nouveaux maîtres du monde, et commence un second règne

moins imparfait et mille fois plus fécond que le premier.

Mais quels sont les maîtres du monde? des idées, des doctrines, des

esprits. Nous avons donc maintenant à dire avec saint Paul: «Notre lutte

n’est plus contre la chair et le sang, elle est contre les forces

intellectuelles du mal... contre les rois de ces ténèbres qui nous

enveloppent.» Il nous faut conquérir le monde une seconde fois, non plus

seulement ni surtout par le sang, mais par l’intelligence, par

l’intelligence appuyée sur la croix comme le sang des martyrs lui-même

tirait de la croix seule toute sa vertu.

C’est au nom de la science, de la raison, de la philosophie que l’on

nous écrase par la presse depuis un siècle, et que le venin de la

science perverse, de la philosophie menteuse atteint jusqu’aux

extrémités du monde les lettrés et les illettrés, les esprits sans

défense, et tous les commençants de la raison, plus faciles encore à

surprendre que les enfants. Or, c’est sur ce point même que Dieu, nous

l’espérons, prépare un éclatant triomphe. Il prépare une manifestation

de lumière chrétienne, de science et de raison chrétienne, de sagesse

catholique, laquelle certainement éclipsera ces ténébreuses lueurs qui

nous séduisent et nous égarent. Voici comment:

Dieu inspire aux siens, en ce siècle, et bientôt depuis cinquante ans,

l’idée d’une science d’ensemble, d’un enseignement encyclopédique,

éclairé tout entier par la croix.

Rattacher tout à Jésus-Christ, les lettres, les sciences, les arts, la

philosophie et l’histoire, et le droit et les lois, c’est une pensée qui

fermente dans l’Église. C’est le mot de saint Paul appliqué à l’ordre

intellectuel: «Rétablir tout en Jésus-Christ;» ou, comme le porte une

autre version: «Résumer tout, récapituler tout en Jésus-Christ;»

c’est-à-dire rattacher à cette tête, à ce principe, à cette source, à ce

centre, tous les rayons de l’esprit humain. Et saint Paul le dit

ailleurs plus clairement encore: «Je ne veux savoir qu’une seule chose:

Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.» Eh bien! oui: le chrétien qui

pense sait aujourd’hui que ce mot est et doit être la vraie devise de la

science pleine, profonde, étendue à tout. On multiplie donc les essais,

on publie des livres intitulés: _Université catholique_, _Encyclopédie

catholique_. On fait plus, on fonde à Louvain une véritable université

catholique qui vivifie tout un royaume. Plus tard, notre vénérable frère

Newmann, fondateur de l’oratoire anglais, fonde aussi l’université

catholique de Dublin.

En France, il nous sera impossible, ce semble, pendant très longtemps,

de fonder un tel centre d’enseignement. Mais, au lieu de m’en plaindre,

j’en veux remercier Dieu. Cette impossibilité nous donnera l’élan qui

décuple la force sous la difficulté, comme on l’a dit si heureusement:

S’appuyer sur l’obstacle et s’élancer plus loin.

Au lieu d’un centre d’enseignement oral et local, déclarons que nous

établissons nos chaires d’enseignement chrétien sur le trône même d’où

l’on gouverne le monde, et que, comme tous en ont le droit, nous nous

emparons, pour enseigner, de la parole publique, fixée pour tous les

temps, multipliée pour tous les lieux, par la presse.

Mais c’est là même la difficulté, direz-vous? Je le sais. Comment

chasser l’ennemi de ce sommet pour nous y établir nous-mêmes? Il nous

faut donc regarder en face, fermement et attentivement, l’ensemble et le

détail de la difficulté et chercher s’il n’y a pas quelque moyen,

quelque chemin encore inexploré, pour parvenir à ce sommet et y dominer

tout.

Les Sources · 第 53 / 138 题