Eh bien! ce serait avoir peu de foi que de perdre courage à la vue de la
force ennemie et du danger. Vous allez voir si nous n’avons pas de
ressources. Seulement vous devrez comprendre qu’il ne faudrait pas
dormir plus longtemps.
Sous Tibère et Dioclétien, il y avait une ressource, savoir: les
catacombes et dans les catacombes la croix. Et la croix a en effet
vaincu. Sous Athalie, il y avait une ressource, le temple, et dans le
temple Joas et Joiada; l’héritier légitime et le prêtre de Dieu. Il en
est de même aujourd’hui. En présence de l’irrésistible pouvoir qui nous
domine, il y a le temple de Dieu, l’Église catholique et les ministres
de Jésus-Christ, et la croix, légitime héritière du trône. Oui, le
sceptre et le trône, c’est la parole publique, fixée pour tous les
temps, multipliée pour tous les lieux par la presse. Or, la croix est
l’héritière de ce trône et de ce sceptre. Elle s’élèvera sur ce trône,
comme elle s’est élevée sur la couronne de Constantin.
Dieu veut que l’humanité nouvelle, après avoir triomphé de la force et
de César par le martyre; après avoir régné d’un certain règne bien
imparfait encore, mais pourtant très fécond, pendant quinze siècles,
triomphe des nouveaux maîtres du monde, et commence un second règne
moins imparfait et mille fois plus fécond que le premier.
Mais quels sont les maîtres du monde? des idées, des doctrines, des
esprits. Nous avons donc maintenant à dire avec saint Paul: «Notre lutte
n’est plus contre la chair et le sang, elle est contre les forces
intellectuelles du mal... contre les rois de ces ténèbres qui nous
enveloppent.» Il nous faut conquérir le monde une seconde fois, non plus
seulement ni surtout par le sang, mais par l’intelligence, par
l’intelligence appuyée sur la croix comme le sang des martyrs lui-même
tirait de la croix seule toute sa vertu.
C’est au nom de la science, de la raison, de la philosophie que l’on
nous écrase par la presse depuis un siècle, et que le venin de la
science perverse, de la philosophie menteuse atteint jusqu’aux
extrémités du monde les lettrés et les illettrés, les esprits sans
défense, et tous les commençants de la raison, plus faciles encore à
surprendre que les enfants. Or, c’est sur ce point même que Dieu, nous
l’espérons, prépare un éclatant triomphe. Il prépare une manifestation
de lumière chrétienne, de science et de raison chrétienne, de sagesse
catholique, laquelle certainement éclipsera ces ténébreuses lueurs qui
nous séduisent et nous égarent. Voici comment:
Dieu inspire aux siens, en ce siècle, et bientôt depuis cinquante ans,
l’idée d’une science d’ensemble, d’un enseignement encyclopédique,
éclairé tout entier par la croix.
Rattacher tout à Jésus-Christ, les lettres, les sciences, les arts, la
philosophie et l’histoire, et le droit et les lois, c’est une pensée qui
fermente dans l’Église. C’est le mot de saint Paul appliqué à l’ordre
intellectuel: «Rétablir tout en Jésus-Christ;» ou, comme le porte une
autre version: «Résumer tout, récapituler tout en Jésus-Christ;»
c’est-à-dire rattacher à cette tête, à ce principe, à cette source, à ce
centre, tous les rayons de l’esprit humain. Et saint Paul le dit
ailleurs plus clairement encore: «Je ne veux savoir qu’une seule chose:
Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.» Eh bien! oui: le chrétien qui
pense sait aujourd’hui que ce mot est et doit être la vraie devise de la
science pleine, profonde, étendue à tout. On multiplie donc les essais,
on publie des livres intitulés: _Université catholique_, _Encyclopédie
catholique_. On fait plus, on fonde à Louvain une véritable université
catholique qui vivifie tout un royaume. Plus tard, notre vénérable frère
Newmann, fondateur de l’oratoire anglais, fonde aussi l’université
catholique de Dublin.
En France, il nous sera impossible, ce semble, pendant très longtemps,
de fonder un tel centre d’enseignement. Mais, au lieu de m’en plaindre,
j’en veux remercier Dieu. Cette impossibilité nous donnera l’élan qui
décuple la force sous la difficulté, comme on l’a dit si heureusement:
S’appuyer sur l’obstacle et s’élancer plus loin.
Au lieu d’un centre d’enseignement oral et local, déclarons que nous
établissons nos chaires d’enseignement chrétien sur le trône même d’où
l’on gouverne le monde, et que, comme tous en ont le droit, nous nous
emparons, pour enseigner, de la parole publique, fixée pour tous les
temps, multipliée pour tous les lieux, par la presse.
Mais c’est là même la difficulté, direz-vous? Je le sais. Comment
chasser l’ennemi de ce sommet pour nous y établir nous-mêmes? Il nous
faut donc regarder en face, fermement et attentivement, l’ensemble et le
détail de la difficulté et chercher s’il n’y a pas quelque moyen,
quelque chemin encore inexploré, pour parvenir à ce sommet et y dominer
tout.