MESSIEURS,

Je veux vous exhorter à la pratique intellectuelle de l’Évangile.

L’Évangile, vous le savez, commence par le mot Pénitence, et finit par

le sacrifice de la Croix. Pénitence, transformation, régénération,

passage à Dieu et à l’amour par l’anéantissement de l’égoïsme: vie

nouvelle par la pénitence, c’est-à-dire par le sacrifice de la croix,

tout cela c’est même chose.

Contemplons donc aujourd’hui la lumière de cette croix du Christ, sinon

d’aussi près que saint Jean et la Vierge, du moins comme ce groupe de

femmes dont il est dit: «qu’elles regardaient de loin». Contemplons le

plan général de l’histoire de la Croix.

Qu’a produit la Croix dans ce monde? Quel est le fruit de son premier

triomphe? Quels sont les dangers qui menacent aujourd’hui son règne?

Quelles sont les ressources que les fils de la Croix peuvent opposer à

ces dangers? Et quels sont dans cette lutte nos devoirs, à nous Prêtres

de l’Oratoire qui vous parlons, à vous nos auditeurs ou nos amis?

I

Voici dons Jésus-Christ en croix. Voici le signe et l’instrument du

sacrifice planté, comme un arbre de vie, sur le globe. Le régénérateur

ici pratique, par son sang qui coule, l’amour de Dieu et des ses frères

jusqu’au sacrifice de soi-même. C’est là la nouvelle loi, c’est là

l’alliance nouvelle de la créature avec Dieu. «Je vous donne un

commandement nouveau,» a-t-il dit: «Aimez-vous comme je vous ai aimés.»

Et parlant de ce sang que nous voyons couler, il a dit: «C’est le sang

de la nouvelle et éternelle alliance.» Ce sang qui se répand sur terre

est la semence d’une humanité nouvelle, humanité dont le signe et le

caractère, la loi et la vie est et doit être l’amour de Dieu et des

hommes jusqu’au mépris de soi. Il faut que cette humanité nouvelle

croisse et se multiplie et qu’elle remplisse la terre. Mais la terre est

couverte par les hommes du vieux monde dont le signe et le caractère, la

loi et la vie est au contraire l’amour de soi jusqu’au mépris du genre

humain et au mépris de Dieu. Ce vieux monde se défend dès qu’il comprend

le sens de la vie nouvelle, qui est l’absolue opposition à la vieille

vie; il entre en lutte, et pendant trois siècles, il extermine par le

fer et le feu l’humanité régénérée. Mais la création supérieure se

défend à son tour pour la vertu de Dieu. Elle laisse couler son sang

pour ensemencer la terre plus largement; et, après trois siècles de

lutte, l’humanité sacrifiée triomphe de l’humanité qui tue. Les victimes

ont vaincu la force. La force passe aux chrétiens. César, roi du vieux

monde, est chrétien: il voit la croix dans le ciel, signe de la force et

de la victoire. La croix est une première fois glorifiée: elle monte sur

la couronne des empereurs.

Dès ce moment, pendant quinze siècles de paix relative, voici ce

qu’opère la croix. Elle engendre en effet une autre humanité, qui

aujourd’hui est maîtresse du globe. Les peuples chrétiens sont rois de

la terre entière, sans résistance possible de la part du vieux monde. La

croix a donné la force et l’empire à ceux qui l’ont reçue. Elle absorbe

la barbarie, elle retourne le paganisme, elle produit le miracle des

sociétés nouvelles; elle régénère l’élément social, la famille, selon sa

légitime et primitive institution. Elle rend possible la liberté sans

esclavage, sans anarchie, et l’unité sans tyrannie. Elle sème, sur les

peuples, ce sel évangélique dont le Sauveur a dit: «Vous, vous êtes le

sel de la terre;» c’est-à-dire qu’elle produit le miracle des légions

angéliques, qui par le sacrifice complet, par la virginité, sont, avec

et après Jésus-Christ, la force qui élève la terre vers le ciel. Une

intelligence plus haute est donnée aux peuples modernes avec des mœurs

plus élevées. L’esprit humain régénéré contemple la nature d’un œil plus

pur, plus pénétrant. Il s’en rend maître et la domine et la dirige: il

saisit et gouverne les forces physiques inconnues aux anciens; il

triomphe de l’espace et du temps; il parcourt son domaine avec la

vitesse même du vent; sa pensée traverse le globe avec la vitesse même

de la lumière.

Tel est le premier triomphe de la croix, après la première lutte.

Les Sources · 第 51 / 138 题