LA THÉOLOGIE

On disait autrefois que la théologie est la reine des sciences, que la

philosophie est sa servante.

Voici, je crois, la vérité sur ce sujet. Il y a, dit Pascal, trois

mondes: le monde des corps, le monde des esprits, et un troisième monde

qui est Dieu, qui est surnaturel, relativement aux deux premiers. Or, la

philosophie est du second monde; elle doit régner sur le premier, et

elle doit se soumettre au troisième, non pour s’anéantir, mais pour

monter plus haut.

En d’autres termes la philosophie est la science propre que porte et que

possède l’esprit humain; c’est l’esprit humain développé. L’esprit

humain développé doit pénétrer le monde des corps, en connaître les

lois. Mais il doit, en même temps, se soumettre à Dieu, non plus

seulement de cette soumission nécessaire à son développement propre,

mais de cette autre soumission plus profonde qui développe en lui la

lumière de Dieu même; qui, à la propre racine et à la propre substance

de l’homme, ajoute les fruits dont Dieu est la racine et la substance.

Or, l’esprit humain est capable du développement qui vient de Dieu,

comme un arbre est capable de greffe,

Et peut porter des fruits qui ne sont pas les siens.

Ces fruits nouveaux détruisent-ils le vieil arbre? Ils l’honorent et le

glorifient. Lui enlèvent-ils sa sève? Non; mais ils donnent à cette sève

qui demeurait stérile, un cours glorieux. C’est ainsi que la science

divine ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.

Or, la théologie, c’est la philosophie greffée. Et cette greffe, c’est

l’esprit de Dieu même enté sur l’esprit humain. Et cette donnée nouvelle

est et doit être surnaturelle, c’est-à-dire d’une autre nature que

l’esprit humain même, infinie en présence de lui qui est fini, quoique

indéfiniment grandissant.

Je n’explique pas ici le mystère de la greffe, ni pour le monde des

corps, ni pour le monde des esprits. Je n’entends pas du reste, prouver

ici ces assertions, je veux seulement vous donner des conseils pour

l’étude de la théologie et vous y exhorter.

Remarquez d’abord que la théologie catholique, indépendamment de tout ce

qu’enseigne la foi chrétienne, est manifestement, et ne peut pas ne pas

être le plus grand monument, sans nulle comparaison, qu’ait élevé

l’esprit humain. Je dis qu’outre la lumière divine, surnaturelle, dont,

selon nous, la théologie est remplie, cette théologie est et ne peut pas

ne pas être le plus immense faisceau de lumière humaine que les hommes

aient jamais formé.

Voyez le fait. Quels sont les grands théologiens?--Je ne parle pas de

saint Paul.--Nos deux plus grands théologiens sont saint Augustin et

saint Thomas d’Aquin. Le troisième est très difficile à nommer. Il y en

a vingt, vraiment grands et profonds, et dont le plus glorieux n’est

pas, comme théologien, le plus grand. Mais enfin, pour les hommes de

lettres, mettons Bossuet. Voici donc saint Augustin, saint Thomas et

Bossuet. Or, je vous prie, ne voyez-vous pas que saint Augustin renferme

tout Platon, mais Platon précisé et encore agrandi? Me direz-vous que

saint Thomas d’Aquin ne contient pas en lui tout Aristote, mais Aristote

élevé de terre, lumineux et non plus ténébreux? Me direz-vous que

Leibniz n’est pas d’accord avec Bossuet? Prétendrez-vous que Descartes

tout entier n’a pas nourri Bossuet, et n’ait passé dans son génie? Voici

donc, dans nos trois grands théologiens, un faisceau composé des

principaux génies du premier ordre. Citez un homme vraiment considérable

qui pense dans un autre sens, et qui ait une autre lumière, un autre

soleil de vérité que cette société de génies!

L’autorité d’un homme du premier ordre est grande assurément. Mais

qu’est-ce que l’autorité de plusieurs hommes de premier ordre, je dis

plus, l’autorité de tous les hommes du premier ordre, parlant à

l’unisson? Or, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et Bossuet parlent à

l’unisson; ceux qu’ils impliquent en eux parlent de même; tout ce qui,

dans Platon, dans Aristote, dans Leibniz et Descartes, n’entre pas dans

cet unisson que forment les trois autres, qui sont théologiens, tient de

l’erreur, de l’accident, et ne saurait compter. Ce sont des fautes,

comme les plus grands hommes en commettent.

Mais est-ce là toute l’autorité humaine de la théologie? Je n’en ai dit

que la moindre partie. La théologie, toujours considérée seulement dans

son côté humain, est la seule science, ceci est capital, que le genre

humain ait travaillé en commun. Tout ce que le père des hommes, sorti

des mains de Dieu, et ses premiers enfants ont livré à la mémoire du

genre humain et à la tradition universelle; tout ce que les prophètes et

les vrais fils de Dieu, dans tous les temps, ont pu voir et recevoir de

Dieu; tout ce que les apôtres du Christ, les martyrs et les Pères ont

compris; tout ce que les méditations des solitaires, qui n’aimèrent que

la vérité, ont mystérieusement excité dans l’esprit humain; tout ce que

les grands ordres religieux, travaillant en commun, comparant, débattant

sans cesse leurs travaux, ont développé et précisé; tout ce que les

conciles généraux, les premières assemblées universelles qu’ait vues le

monde, ont défini; tout ce que les erreurs, mises à jour, reconnues et

jugées à leurs fruits, dans l’importante histoire des sectes, nous ont

ôté d’incertitudes; tout ce que les saints et les saintes, ces sources

vives de pure lumière, ont inspiré, sans écrire ni parler: tout cela mis

en un, voilà la théologie catholique. Vous le comprenez maintenant,

c’est la seule science que l’esprit humain ait enfantée d’ensemble. Les

grandes œuvres philosophiques sont des œuvres de grandeur isolée;

l’œuvre théologique est un mouvement de totalité du vaste cœur et de

l’immense esprit humain. De plus, s’il est vrai, comme on n’en peut

douter, que là où les esprits s’unissent, là se trouve Dieu, il s’ensuit

que la théologie catholique est l’œuvre universelle et la voix unanime

des hommes qui ont été unis entre eux et avec Dieu. C’est pourquoi je

répète parce que je l’ai prouvé, que la théologie catholique est et ne

peut pas être autre chose que le plus grand monument qu’ait élevé

l’esprit humain, et le plus grand faisceau de lumière qu’il y ait en ce

monde.

Et maintenant, comment expliquez-vous qu’un homme qui cherche la vérité

ne fasse pas sa première étude de cette science-là?

Voilà pourquoi, si vous avez compris ce qui précède, et si vous voulez

travailler à relever l’esprit humain vers la lumière, vous étudierez la

théologie catholique, toujours.

Voici comment vous procéderez.

Vous commencerez par apprendre par cœur, et mot pour mot, le Tout, comme

l’enfant apprend ses prières.

Ce monument incomparable de la théologie a un plan simple et facile à

connaître. Cet immense faisceau de lumière se réduit à un petit nombre

de vérités, peut-être à trois, et à une. Mais, sans remonter si haut

vers l’unité divine de cette lumière, il se trouve que toute la

théologie catholique est formulée en un petit nombre de propositions

dogmatiques qu’on nomme articles de foi, auxquelles les théologiens en

ajoutent d’autres qui, sans être articles de foi, sont tenues pour

certaines, comme dérivant rigoureusement des articles de foi.

Toutes ces propositions peuvent être, et, de fait, ont été imprimées en

huit pages.

Je demande comment il se fait que tout homme instruit ne les sache pas

par cœur littéralement[35].

[35] Nous avons réuni les textes, ou du moins les propositions de foi,

en latin et en français, dans un appendice à la fin de notre _Traité

de la connaissance de Dieu_.

Si vous êtes chrétiens, voilà le détail de votre foi; si vous n’êtes pas

chrétiens, voilà cette grande croyance chrétienne, la seule qui ait

chance d’être vraie, et qu’il vous faut connaître, pour savoir si vous y

viendrez. Si vous êtes ennemi, décidé à combattre le christianisme,

prenez la peine de le connaître, du moins dans son énoncé. Vos coups

porteront moins à faux.

Vous prendrez donc une Théologie élémentaire quelconque, vulgaire,

enseignée dans les Séminaires. Je vous recommande celle de Perrone, qui

est récente, très répandue, qui vient de Rome. Vous ouvrirez la table

des matières, qui a été imprimée en huit pages, et qui n’est autre chose

que la suite des théorèmes théologiques, articles de foi ou autres. Vous

apprendrez par cœur ces théorèmes, et vous connaîtrez l’énoncé complet,

authentique, officiel du dogme catholique[36].

[36] Notre Appendice renferme les propositions de Perrone, et, en

outre, quelques-uns des textes évangéliques qui appuient les

théorèmes théologiques.

De plus, vous aurez sous la main un Bossuet, un Thomassin, un saint

Thomas d’Aquin et un saint Augustin; et, en outre, le Dictionnaire

théologique de Bergier, en un volume.

Vous vous attacherez à saint Thomas d’Aquin avant tout autre. Vous

n’oublierez pas qu’au dernier concile général, à Trente, il y avait sur

le bureau de l’assemblée, à droite du crucifix, la Bible; à gauche, la

Somme de saint Thomas d’Aquin.

Quant à la Bible, il est bien entendu que vous la lirez chaque jour; que

vous lirez et pratiquerez l’Évangile, source vive et principale de toute

lumière.

Mais, pour revenir à saint Thomas d’Aquin, c’est véritablement l’ange de

l’école et le prince des théologiens. Égal, au moins, à Aristote comme

métaphysicien et logicien; nullement contraire à Platon, ce qui serait

un défaut capital; plein de saint Augustin, et impliquant, dès lors, ce

que Platon a dit de vrai; du reste, n’ayant pas tant les idées mêmes que

les forces de ces génies, saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme, saisit,

résume, pénètre, ordonne, compare, explique, prouve et défend, par la

raison, par la tradition, par toute la science possible, acquise ou

devinée, les articles de la foi catholique dans leurs derniers détails,

avec une précision, une lumière, un bonheur, une force, qui poussent sur

presque toutes les questions le vrai jusqu’au sublime. Oui, on sent

presque partout, si je puis m’exprimer ainsi, le germe du sublime frémir

sous ses brèves et puissantes formules où le génie, inspiré de Dieu,

fixe la vérité.

Saint Thomas d’Aquin est inconnu de nous, parce qu’il est trop grand.

Son livre, comme l’eût dit Homère, est un de ces quartiers de roc que

dix hommes de nos jours ne pourraient soulever. Comment notre esprit,

habitué aux délayures du style contemporain, se ferait-il à la densité

métallique du style de saint Thomas d’Aquin?

L’ignorance même de la langue, de la typographie et de la forme

extérieure dans la distribution des matières, nous arrête au seuil de la

Somme de saint Thomas d’Aquin. Je sais un homme instruit, très occupé de

philosophie et de théologie, qui, ayant ouvert un jour la Somme, ne

tarda pas à refermer le livre avec dégoût. Et pourquoi? Parce qu’il

avait pris pour l’énoncé des thèses de saint Thomas l’énoncé des erreurs

qu’il réfute. Cet homme vécut un an sur ce préjugé.

Lisez l’_Index tertius_ de la Somme, pour connaître d’un coup d’œil les

énoncés du grand Docteur sur chaque question. Il faut consulter cet

_Index_ sur toute question; il en faut retenir, mot pour mot, beaucoup

de formules.

Pour ce qui est de Thomassin, c’est un génie tout différent; génie

aussi, non du même ordre, et non moins inconnu. Thomassin, contemporain

de Bossuet, a écrit en latin ses _Dogmes théologiques_ qu’on pourrait

appeler _Medulla Patrum_. Le tiers au moins de ces trois in-folio ne

consiste qu’en citations des Pères, grecs et latins, souvent aussi des

philosophes, le tout lié et cimenté par le génie qui pénètre et possède

ce qu’il prend, agrandit ce qu’il touche, multiplie la valeur de ce

qu’il emprunte, en groupant sous une lumière unique les précieuses

parcelles qu’il recueille: tout cela dans un latin plein de verve,

d’originalité, d’exubérante richesse.

Je n’ai rien à dire de Bossuet ni de saint Augustin. Pratiquez beaucoup

la table des matières du second, merveilleux travail des bénédictins.

Quant à Bergier, c’est un Dictionnaire convenable, judicieux, ne

manquant pas d’autorité.

Enfin ces livres seuls ne suffisent pas. Il vous faut un enseignement

théologique oral, par un théologien de profession, enseignant dans les

séminaires. Rien ne supplée à l’enseignement oral de la théologie. Dix

années d’études solitaires vous laisseraient des traces notables

d’ignorance.

Or, je crois pouvoir vous assurer que quand vous aurez commencé à

comprendre la théologie catholique, vous serez profondément étonné de

l’ignorance et de l’aveuglement de notre siècle à l’égard de ce foyer de

lumière, auquel aucune autre lumière dans le monde ne saurait être

comparée. Il vous semblera que depuis cent cinquante ans l’Europe est

dans une nuit polaire, et que le soleil des esprits est caché derrière

notre horizon trop détourné de Dieu, et derrière les sommets glacés de

nos sciences froides.

Vous comprendrez que l’alliance dont on parle entre la philosophie et la

théologie, alliance que les philosophes purs ne comprennent pas et ne

peuvent pas exécuter, par cela même qu’ils ne sont que purs philosophes,

est singulièrement avancée du côté des théologiens, qui, étant à la fois

théologiens et philosophes, philosophes toujours plus complets, plus

exacts, plus profonds, plus élevés que les philosophes purs, ont mission

et capacité pour entreprendre et conclure l’alliance.

Vous verrez aussi que la théologie catholique, inspirée par le Christ,

qui est Dieu, implique réellement toutes les sciences. Ce n’est pas nous

qui les en déduirons, je le sais, et je sais que la prétention de tout

déduire du dogme a été une source d’erreurs. Mais, à mesure que les

sciences se forment par leur propre méthode et leurs propres principes,

ce sont des concordances et des consonances merveilleuses avec la

science de Dieu. Vous comprendrez que, comme le dit Pascal[37], la

«religion doit être tellement l’objet et le centre où toutes choses

tendent, que, qui en saura les principes, puisse rendre raison, et de

toute la nature de l’homme en particulier et de toute la conduite du

monde en général.»

[37] _Pensées_, t. I, p. 216. (Œuvres complètes.)

Vous verrez peut-être aussi que, par le fait, la théologie catholique a

directement inspiré tout le grand mouvement scientifique moderne, créé

par le dix-septième siècle. Vous partagerez ma surprise et ma joie quand

vous verrez se vérifier historiquement ce qui, _a priori_, doit être,

savoir: que les saints produisent, ou sont eux-mêmes, les grands

théologiens mystiques; que les grands théologiens mystiques produisent

les dogmatiques profonds et les vrais philosophes; que tous ensemble

produisent les savants créateurs, même en physique et en mathématiques;

comme par exemple, lorsqu’on voit les grands saints et théologiens

mystiques du commencement du dix-septième siècle creuser plus

profondément que jamais le rapport du mystère de Dieu à l’homme: le

livrer à la pensée philosophique sous la forme du rapport métaphysique

du fini à l’infini; faire poindre dans une foule d’écrits ascétiques de

surprenantes formules sur l’infini, le fini, le néant[38]: susciter chez

Kepler, chez Pascal[39], et bien d’autres, les principes implicites,

souvent même assez explicites, du calcul infinitésimal; inspirer enfin à

Leibniz son livre de _Scientia infiniti_, dont le calcul infinitésimal,

qui est le levier universel des sciences, est un chapitre; chapitre qui,

ramené et comparé à la philosophie dont il vient, achèvera d’organiser

cette reine des sciences.

[38] Par exemple, les écrits d’Olier; la _Vie du P. de Condren_, par

le P. Amelote.

[39] _Pensées_, Ire partie, art. 2.

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