PHYSIQUE

Qu’est-ce que la physique? Nous appelons _physique_ la science de la

nature inorganique, et _physiologie_ la science de la nature organisée.

Ces mots s’entendent suffisamment.

Dans la nature inorganique, nous distinguons deux choses: la matière et

la force. Sans discuter si ce qu’on nomme matière n’est pas aussi

purement un effet de la force (ce que nous ne pensons pas, du moins dans

le sens ordinaire des dynamistes), continuons à poser, avec le peuple,

la distinction de matière et de force.

Qu’est-ce que la matière? La physique n’en dit rien. C’est une question

fondamentale de la métaphysique, qu’il est certes permis au physicien de

méditer et de poursuivre: mais, de fait, dans l’état actuel de la

science, la physique ne parle que peu ou point de la matière, et ne

traite que des forces.

La physique, c’est donc la théorie des forces de la nature inorganique.

N’y a-t-il qu’une seule force? Y en a-t-il trois? Y en a-t-il quatre? Le

fait est que la science tend à les ramener toutes à une seule,

l’électricité, qui produit trois effets ou forces dérivées,

l’attraction, la lumière, la chaleur.

Ceci renferme donc toute la physique.

Qu’il y ait une première leçon d’ensemble sur ce sujet, c’est-à-dire sur

l’électricité, en notant, toutefois, que la physique traite aussi du

son, qui n’est qu’une imitation et une image grossie de la lumière, et

rentre sous la même théorie.

Viendront ensuite trois leçons sur l’attraction, sur la lumière, sur la

chaleur, considérées dans leurs effets généraux, et comme produits de

l’électricité.--Puis une leçon spéciale sur l’acoustique.

Ensuite il faudra reprendre en détail les grands chapitres de la

physique, en développant, dans chacun de ces chapitres, la théorie des

ondes, qui est le fond et l’unité de la science.

C’est par ce point que la physique touche à la géométrie, et que l’on

entre en physique et géométrie comparées. La théorie des ondes développe

et embrasse toute la physique. Et qu’est-ce que les ondes? Des sphères

se développant avec une vitesse calculable, se succédant à intervalles

comptés. Ce sont des mouvements, des formes, des nombres. Là encore les

mathématiques, la géométrie sont partout. La Bible l’avait bien dit:

«Tout est compté, pesé et mesuré.» _Omnia in numero, pondere et

mensura._ Descartes avait raison de dire: «Tout se fait par formes et

mouvements;» il avait raison d’affirmer qu’on poursuivrait dans le

détail des phénomènes les lois précises de ces formes et de ces

mouvements, espérance que Pascal lui-même n’osait concevoir, et qui est

aujourd’hui accomplie, en grande partie du moins.

Du reste, la science avance chaque jour dans cette voie. Tout se

calcule, tout est compté, pesé et mesuré. On finira probablement par

soumettre à l’analyse mathématique les phénomènes chimiques eux-mêmes.

N’avons-nous pas déjà les étonnants travaux d’un illustre

mathématicien[21] sur les atomes, non seulement atomes des corps, mais

atomes de la lumière: travaux où le génie atteint par le calcul les

formes de l’atome, et leurs variations, et leur polarité, d’où résultent

le jeu variable des forces dans la matière et les variations de chaleur,

de couleur, de répulsion et d’attraction? Là se trouve probablement la

prochaine grande découverte à faire dans les sciences: il nous faut les

Kepler et les Newton de l’infiniment petit. On attend les législateurs

de l’atome, comme on a les législateurs des astres.

[21] M. Cauchy.

Rien ne me semblerait plus utile, en physique, que de méditer ces

questions, dût-on se borner à les poser.

Quoi qu’il en soit, une fois rattachées à la géométrie et au calcul, la

physique et la chimie se rattacheront plus haut encore.

Je ne crains nullement d’affirmer, conformément à ma thèse générale sur

la science comparée, qu’il faut remonter, par la physique et la chimie,

à travers les mathématiques, jusqu’à la philosophie, et jusqu’à la

théologie: la philosophie et la théologie, du reste, étant certainement

comparables et mutuellement pénétrables.

Si nous croyons, comme l’affirme un esprit distingué qui entre dans

cette voie[22], que «toute science qui s’isole se condamne à la

stérilité;» que «cette philosophie qui continue à la fois les grandes

traditions... de Descartes, de Leibniz, est _capable de passer la

frontière_, et d’entrer sur le terrain de la physique;» nous croyons de

même que la physique aussi est aujourd’hui capable de monter plus haut,

et que cette tentative de physique et de philosophie comparée est, comme

le dit encore le même auteur, «une tentative qui, un jour ou l’autre,

doit réussir[23].»

[22] M. Henri Martin, _Philosophie spiritualiste de la nature_.

[23] _Philosophie spiritualiste de la nature_. Préface, p. XXII.

Il faut en venir à comprendre ce qu’il y a sous cette théorie nouvelle

des ondes, sous ces formes sphéroïdales qui sont partout, sous cette loi

générale de la raison inverse du carré des distances, ce qu’il y a enfin

dans toute force. Il faut savoir s’il est vrai et visible en physique,

comme cela est visible en psychologie, que Dieu opère en tout ce qui

opère; que l’attraction, la lumière, la chaleur sont des effets de la

présence de Dieu, produits par lui comme cause première, et radicalement

impossibles sans son action perpétuelle. Il faut voir si cette vérité

théologique n’est pas impliquée dans cette étrange propriété du

mouvement et de la propagation des forces, _leur persistance indéfinie,

sans fatigue ni altération_, de sorte que le rayonnement d’une force

quelconque se conserve toujours tout entier à quelque distance du centre

que l’onde soit parvenue. Il faut savoir si on ne peut pas dire que

Dieu, par là, a pris soin de marquer son infinité dans la force, comme

il a pris soin, dit Bossuet, de marquer son infinité dans nos idées; si

dès lors on ne peut pas apercevoir le côté de la force qui est de Dieu,

comme on aperçoit, en psychologie, le côté de la raison et des idées qui

est donné de Dieu; comme en effet on doit finir par distinguer, dans

tout ce qui est créé, le fini, qui est le créé lui-même et

l’indispensable présence de l’incommunicable infini, qui porte et

soutient le fini.

Je vais plus loin; je crois avec l’auteur déjà cité qui en a montré

quelque chose, «à l’accord des conclusions légitimes de la méthode

rationnelle en philosophie et dans les sciences naturelles avec les

enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, sur sa providence et sur

sa création[24].»

[24] _Philosophie spiritualiste de la nature_. Préface, p. XX.

Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra

choquer bien des esprits, je suis très convaincu qu’il est possible

d’entreprendre d’une manière véritablement scientifique, ce qui a été

déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d’appliquer à toute

la physique et à toutes les sciences, l’idée qui inspira Kepler dans sa

merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu’il indique dans son

chapitre: «Du reflet de la Trinité dans la sphère.» _De adumbratione

Trinitatis in sphærico._ Si la sphère et ses dérivés sont partout, si

cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand

mystère, il s’ensuit donc qu’il y a partout vestige de la Trinité, comme

l’affirmait Kepler d’après la théologie catholique.

Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec

les Allemands, ni avec Lamennais dans son _Esquisse d’une philosophie_,

«que toute force, quelle qu’elle soit, est un écoulement du Père, un don

qu’il fait de lui-même; que toute intelligence, toute forme, quelle

qu’elle soit (notamment la lumière) est un écoulement du Fils, un don

qu’il fait de lui-même; que toute vie (notamment le calorique) est un

écoulement de l’Esprit, un don qu’il fait de lui-même[25],» et que par

conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines.

Nous dirons que tout ce panthéisme est absurde; il renferme pourtant une

vérité qu’il défigure, savoir: l’universelle présence de Dieu et son

action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible

Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait: «Nous sommes en

lui, vivons en lui, et nous mouvons en lui.» _In ipso vivimus, movemur

et sumus._

[25] Lamennais, _Esquisse d’une philosophie_, t. I, p. 338.

Les Sources · 第 37 / 138 题