L’ignorance du public au sujet de l’astronomie est véritablement
étrange.
J’ai connu des hommes très instruits qui m’ont longtemps soutenu, très
vivement, en me qualifiant d’_empiriste_, que le vieux système
astronomique, plus philosophique, disait-on, que le nouveau, était le
vrai; que le soleil tourne autour de la terre, non la terre autour du
soleil.
Ainsi cette science simple, facile, régulière, lumineuse, majestueuse et
religieuse, cette science pleine, dans ses détails, du plus puissant
intérêt, cette science, modèle des sciences, et chef-d’œuvre de l’esprit
humain, non seulement n’est pas encore devenue populaire, mais même est
absolument inconnue de la plupart de ceux qui ont reçu une éducation
libérale complète.
Il est vrai que cela tient en grande partie à la manière dont on
l’enseigne.
D’abord, la science est encombrée d’instruments, hérissée d’algèbre,
défigurée par un bon nombre de mots effrayants, enveloppée de cercles
dont l’imagination ne peut sortir, masquée surtout par les incroyables
figures d’animaux, de dieux et de serpents que vous savez. Rien
n’effraye plus les esprits que ces figures. De sorte qu’il faut braver
les tentations de découragement, et briser une épaisse écorce pour
parvenir jusqu’au noyau, au résultat utile, au fait. De plus, on expose
d’ordinaire l’astronomie d’une étrange façon. On commence par décrire
longuement et minutieusement à l’élève des apparences dont on lui
apprendra ensuite la fausseté. Pourquoi ne pas dire tout de suite et
franchement ce qui en est?
Je me souviens d’un fort habile homme qui, sur la lecture du premier
volume d’un de nos plus savants traités d’astronomie, voyant l’auteur
parler toujours des mouvements du soleil, des cercles qu’il parcourt,
des révolutions diurnes, de ses mouvements annuels, progrès, stations et
rétrogradations, croyait, d’après cet exposé, que l’Académie des
sciences était revenue au système de Ptolémée.
Je ne pense pas qu’il faille procéder ainsi quand on n’a pas de temps à
perdre.
Commencez, comme pour toute autre science, par une seule leçon sur
l’ensemble; puis une leçon sur le système solaire, une autre sur le
système stellaire, une troisième sur les Nébuleuses. Reprenez le système
solaire en dix ou douze leçons, le système stellaire en trois ou quatre,
les Nébuleuses plus brièvement encore. Dans ces leçons, ne parlez pas
des apparences qui fourvoient l’imagination, ne dites que ce qui est,
donnez les résultats, les résultats certains; mettez à part ce qui est
contestable au sujet des étoiles et au sujet surtout des Nébuleuses.
Parlez très peu d’abord des instruments et des méthodes, qui sont
l’échafaudage du monument; montrez le monument lui-même, il le mérite.
Puis recommencez encore plus amplement, et tout en multipliant les
détails précis, serrez de près l’unité de la science; montrez la cause
unique de toutes les formes et de tous les mouvements, l’attraction et
sa loi. Voyez sortir de là, par voie de conséquence, la courbe du second
degré, le cercle et sa famille, pour régner seuls sur tous les astres;
et ne rejetez pas trop vite ce que disait Kepler, compétent en ces
choses, puisque c’est lui qui les a découvertes, que le cercle est un
symbole de l’âme et de la Trinité de Dieu, de sorte que l’âme et Dieu
seraient partout retracés dans le ciel et en seraient la loi. Placez ici
la mécanique céleste, et l’application surprenante de précision et de
délicatesse du calcul infinitésimal à l’analyse de toutes ces formes et
de tous ces mouvements. Faites connaître cette puissance du calcul qui
pèse sur les astres, et qui annonce leurs mouvements plusieurs années
d’avance, non pas à la minute, ni à la seconde, mais par dixième de
seconde; qui sur l’imperceptible frémissement d’un astre, affirme, comme
l’a fait M. Leverrier, qu’il y a un astre invisible, à un milliard de
lieues, qui inquiète celui que l’on voit; puis enfin, calculant le sens
et l’amplitude du frémissement, dénonce le lieu et l’heure où l’on
apercevra l’astre inconnu.
Pendant ces leçons développées, la description des instruments, des
méthodes et des procédés et l’histoire de la science se placent çà et là
comme digression, avec un très grand intérêt: surtout l’admirable
histoire de Kepler, qui est la Genèse de l’astronomie.
Mais quand vous connaîtrez tout le matériel de la science, les faits et
leurs lois, que votre imagination se représentera, jusqu’à un certain
point, l’ensemble des formes et des mouvements,--je parle ici du système
solaire, qui est la partie achevée de la science:--quand vous saurez les
distances des planètes au soleil, leur grandeur relative, leur densité,
le temps des rotations et des révolutions; quand vous verrez toute cette
flotte de mondes voguer de concert et avancer dans le même sens; et
notre terre aussi flottant comme un navire autour de cette île de
lumière qui est notre soleil: quand vous verrez les décroissances
étranges de lumière, de chaleur et de mouvement pour les mondes éloignés
du centre; puis l’incroyable excentricité et l’espèce de folie des
comètes, qui semblent se débattre sous la loi dont elles sont d’ailleurs
dominées tout autant que les mondes habitables; et puis leur étonnante
mobilité de formes, leurs combustions furieuses, tantôt dans la chaleur
et tantôt dans le froid; quand vous verrez toute cette géométrie en
action, toute cette physique vivante, tout ce merveilleux mécanisme de
la nature, toujours entretenu par la présence de Dieu, et manifestement
réglé par sa sagesse, sous des lois qui sont son image; quand vous
verrez la vie et la mort dans le ciel: un monde brisé dont les débris
roulent près de nous, le ciel emportant avec lui ses cadavres dans son
voyage du temps comme la terre emporte les siens; quand vous verrez des
étoiles disparaître, pendant que d’autres naissent, croissent et
grandissent; quand vous apercevrez ces Nébuleuses,--que ce soient des
groupes de soleils ou bien des groupes d’atomes, que les unes soient
soleils, d’autres atomes, poussière d’atomes ou poussière de soleils,
qu’importe?--quand vous verrez les groupes de même race, mais de
différents âges, parvenus sous nos yeux à différents degrés de
formation, et laissant voir la marche du développement, comme nous
voyons dans une forêt de chênes, le développement de l’arbre dans tous
ses âges; puis, quand vous verrez sur tous les mondes ces alternances de
nuit et de jour, ces vicissitudes de saisons, en harmonie avec la vie de
la nature, je dirai même avec la vie de nos pensées et de nos âmes:
vicissitudes, alternatives, partout inévitables, excepté dans ce monde
central où règne un plein été, un plein midi; alors, s’il n’entre dans
votre astronomie ni poésie, ni philosophie, ni religion, ni morale, ni
espérances, ni conjectures de la vie éternelle et de l’état stable du
monde futur; si vous ne comprenez rien à ce mot sublime de Ritter: «La
terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de
son éternel repos;» si vous ne comprenez ces mots de saint Thomas
d’Aquin: «Rien ne se meut pour se mouvoir, mais bien pour arriver: tous
ces mouvements cesseront;»--si vous ne comprenez ces mots de Herder: «La
dispersion des mondes ne subsistera pas: Dieu les ramènera à l’unité, et
réunira dans un même jardin les plus belles fleurs de tous les
mondes;»--si vous ne croyez pas à cette prophétie de saint Pierre: «Il y
aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre;» et à cet oracle du
Christ: «Il n’y aura plus qu’une bergerie,»--si, en face de ces
caractères si grandioses, et de ces traits fondamentaux de l’œuvre
visible de Dieu, vous regardez sans voir et sans comprendre, sans
soupçonner la possibilité du sens: alors, oh! alors, je vous plains!