LA PRIÈRE

J’ose espérer que vous ne trouverez pas ces conseils inutiles aux

progrès de la Logique vivante, c’est-à-dire au développement du Verbe en

vous. Je les crois plus utiles, en Logique proprement dite, que l’étude

des formes du syllogisme, étude que je ne méprise point, vous le

savez[7]. Je vous donne les moyens pratiques de développer en vous la

vraie lumière de la raison. Si vous les employez, si vous préparez vos

journées par la consécration du soir, votre sommeil lui-même

travaillera. Vous vous réveillerez plein de sève, plein d’idées

implicites, d’harmonies sourdes. Si, pour écouter cette fermentation

intérieure de la vie, cette voix du Verbe au fond de l’âme, vous savez

établir le silence en vous, le silence vrai, extérieur et intérieur: si,

pour ne pas se borner à de vagues auditions de ces murmures lointains,

qui cesseraient bientôt par la moindre paresse, vous y correspondez par

le travail; si vous cherchez à en fixer les précisions et les détails

par la pensée articulée et incarnée dans l’écriture, soyez certains

qu’après bien peu de jours d’un tel effort, vous en verrez les fruits.

Et lorsque, après votre travail, vous prendrez un jour de repos, et,

après une journée, quelques semaines,--si c’est le vrai repos, non son

contraire,--vous verrez que votre repos continuera votre travail, et que

vous pourrez dire de votre esprit ce qu’on dit de la terre:

Nec nulla interea est inaratæ gratia terræ.

[7] Voir, dans le troisième livre de la _Logique_, le chap. I, nº 1,

et le chap. IV tout entier.

Votre vie entière sera comme ce champ, labouré et ensemencé, où la

semence croît et se développe, soit que l’homme veille, soit qu’il

dorme: _terra enim ultro fructificat._

Cependant je n’ai pas tout dit, et il me reste à vous donner le plus

important des conseils. J’ai nommé la prière, mais n’en ai pas encore

parlé directement, quoique indirectement je n’aie guère cessé d’en

parler.

Je vous le demande, priez-vous? Si vous ne priez pas, qu’êtes-vous?

Êtes-vous athée ou panthéiste? Alors ce n’est pas à vous que je parle en

ce moment. Je parle à l’homme qui, ayant reconnu, dès ses premiers pas

en ce monde, le côté vain de la vie, cherche son côté vrai, savoir:

l’amour de la justice et la vue de la vérité. Cet homme-là croit en

Dieu. Et pour peu que cet homme sache la valeur des mots, il sait que

Dieu est l’amour infini, la sagesse, la vie infinie, libre,

intelligente, personnelle, en qui nous sommes, en qui nous nous mouvons,

en qui nous respirons.

Or, la prière est la respiration de l’âme en Dieu. L’âme prie longtemps

sans le savoir. L’âme des enfants, dans leurs années pures, prie et

contemple, sans réfléchir, avec la force et la grandeur de la

simplicité. Mais, après ces années passives, viennent les années actives

et libres. La prière libre, avec conscience d’elle-même, formera l’homme

en vous et développera en vous, à l’image de Dieu, la personnalité qui

est implicite et latente dans l’enfant.

Je ne vous prouverai pas ici plus amplement qu’il faut prier. Je ne vous

y exhorterai même pas. Je vous en donnerai les moyens.

On appelle vulgairement prière du matin et du soir, la récitation d’un

certain texte, excellent en lui-même, en usage parmi les chrétiens,

récitation dont la durée varie de cinq à dix minutes; et on appelle

_méditation_ la réflexion libre sur quelque grande vérité, morale ou

dogmatique: exercice que quelques personnes font durer le matin une

demi-heure. Mais le grand obstacle à ces pratiques, c’est que, dans la

méditation, on dort ou on divague, et que, dans la prière, on articule

des mots, par trop connus, sans réflexion ni sentiment. Ces deux

faiblesses, que presque personne ne sait vaincre, dégoûtent, éloignent

continuellement de la prière et de la méditation un très grand nombre

d’âmes: car à quoi bon, disent-elles, ces prières nulles, ces

méditations vides?

Or voici, pour éviter les distractions dans la méditation, le conseil

donné récemment à l’assemblée du clergé d’un diocèse de France.

«Méditez, en écrivant.»

Écrivez lentement, parlez à Dieu que vous savez présent: écrivez ce que

vous lui dites; priez-le de vous inspirer, de vous dicter ses volontés,

de vous mouvoir de ces mouvements intérieurs, purs, délicats et simples,

qui sont sa voix, et qui sont infaillibles. En effet, s’il vous dit:

«Mon fils, sois bon;» cela peut-il être trompeur? S’il vous dit:

«Aime-moi par-dessus tout: sois pur, sois généreux, sois courageux; aime

les hommes comme toi-même; pense à la mort qui est certaine, qui est

prochaine; sacrifie ce qui doit passer; consacre ta vie à la justice et

à la vérité, qui ne meurent pas;» direz-vous que ces révélations ne sont

pas infaillibles? Et si, dans le même temps, l’amour énergique de ces

vérités manifestes vous est comme inspiré au cœur par je ne sais quelle

touche divine qui saisit et qui fixe, direz-vous que la source de ces

forces ardentes et lumineuses n’est pas Dieu? Et si, sans rien ajouter

d’arbitraire et d’inutile à ces impressions fortes et à ces lumières

simples, vous les écrivez toutes brûlantes, pensez-vous que vous n’en

serez pas doublement saisi, et que la distraction et le sommeil

interviendront dans cette méditation? Quelqu’un disait,--c’était une

femme:--«Oh! je ne veux plus méditer ainsi: cela me saisit trop.»

Essayez, et j’espère que plus d’une fois vous cesserez d’écrire pour

tomber à genoux et pour verser des larmes.

Plus d’une fois, sous la touche de Dieu,--vous savez qu’il est vrai de

le dire: Dieu nous touche,--plus d’une fois votre âme, recueillie par le

grand et divin saisissement de ce rare et puissant contact, votre âme

opérera d’elle-même cet acte prodigieux que Bossuet nomme le plus grand

acte de la vie, et qu’il faut que je vous fasse connaître.

Et, à ce propos, je vous conseille de lire et de relire avec la plus

profonde attention les opuscules de Bossuet intitulés: _Manière courte

et facile de faire oraison_, et _Discours sur l’acte d’abandon_. C’est

le résumé le plus pur et le plus substantiel de l’ascétisme et du

mysticisme orthodoxe.

Voici donc l’acte le plus profond, le plus sublime et le plus important

que l’âme humaine puisse opérer, et dont Bossuet, d’accord avec l’Église

catholique et la plus savante théologie, vous parle ainsi:

«Il faut trouver un acte qui renferme tout dans son unité.

«Faites-moi trouver cet acte, ô mon Dieu! cet acte si étendu, si

simple, qui vous livre tout ce que je suis, qui m’unisse à tout ce que

vous êtes.»

«Tu l’entends déjà, âme chrétienne: Jésus te dit, dans le cœur, que

cet acte est l’acte d’abandon, car cet acte livre tout l’homme à Dieu:

son âme, son corps en général et en particulier, toutes ses pensées,

tous ses sentiments, tous ses désirs; tous ses membres, toutes ses

veines avec tout le sang qu’elles renferment; tous ses nerfs,

jusqu’aux moindres linéaments; tous ses os, jusqu’à l’intérieur et

jusqu’à la moelle; toutes ses entrailles; tout ce qui est au dedans et

au dehors.»

«O Dieu! unité parfaite que je ne puis égaler ni comprendre par la

multiplicité, quelle qu’elle soit, dans mes pensées, et, au contraire,

dont je m’éloigne d’autant plus que je multiplie mes pensées, je vous

en demande une, si vous le voulez, où je ramasse en un, autant qu’il

est permis à ma faiblesse, toutes vos infinies perfections, ou plutôt

cette perfection seule et infinie, qui fait que vous êtes Dieu, en qui

tout est.»

«Avec cet acte, qui que vous soyez, ne soyez en peine de rien. Le

dirai-je? Oui, je le dirai: ne soyez pas en peine de vos péchés mêmes,

parce que cet acte, s’il est bien fait, les emporte tous.

«Cet acte, le plus parfait et plus simple de tous les actes, nous met

pour ainsi parler, tout en action pour Dieu. C’est un entier abandon

_à cet esprit de nouveauté_ qui ne cesse de vous réformer

intérieurement et extérieurement en remplissant tout votre intérieur

de soumission à Dieu, et tout votre extérieur de pudeur, de modestie,

de douceur et de paix.»

«Qu’est-ce que cet acte, sinon cet amour parfait qui bannit la

crainte? Tout disparaît devant cet acte qui renferme toute la vertu du

sacrement de Pénitence.»

Vous le voyez, je vous mène en Théologie mystique à propos de logique:

mais tout se touche. La Logique vivante, qui est le développement du

Verbe en vous, c’est-à-dire de votre esprit ou verbe humain par son

union à l’esprit et au Verbe de Dieu, la Logique réelle et vivante, a

certainement pour source principale la prière, la prière substantielle

telle que Bossuet vient de nous la décrire.

Ajoutons un mot sur l’autre prière, celle dont quelques-uns se

dégoûtent, parce que ce sont, disent-ils, toujours les mêmes paroles,

qu’à la fin l’habitude nous empêche de voir et d’entendre.

Le fond de cette prière quotidienne, c’est l’Oraison dominicale: «Notre

Père qui êtes aux cieux», et le reste. Cette prière que notre mère, dans

notre première enfance, nous a fait dire sur ses genoux et en joignant

elle-même nos mains, est celle qui a été dictée, mot pour mot, par le

Christ, le maître des hommes. Cette prière, me fût-elle inintelligible,

je veux, à tous les titres, et vous voulez comme moi la répéter, tous

les jours de la vie, matin et soir, jusqu’à la mort. Du reste, lorsque

votre esprit s’est ouvert et a regardé le monde et son histoire, vous

avez dû comprendre le sens visiblement divin de ces paroles. Elles sont

la prière essentielle de l’humanité sur la terre: «Notre Père,--que

votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au

ciel.» Évidemment, cela même est la substance de la prière, telle que

Dieu doit nécessairement la dicter à tout cœur qu’il inspire.

Mais voulez-vous ajouter quelque chose à cette courte prière dictée de

Dieu, à ce fond de toute prière écrite? êtes-vous de ces heureux et

flexibles esprits qui savent lire, c’est-à-dire quitter, quand ils le

veulent, leur pensée propre, pour entrer aussitôt dans la pensée

d’autrui et improviser en eux-mêmes tout ce que comportent de sens des

paroles apportées du dehors? Si vous avez ce don, je vous en félicite

grandement et voici ce que je vous conseille. Il existe d’admirables

paroles, pleines d’une poésie toute divine et de la plus vigoureuse et

de la plus sublime simplicité. Lisez-les comme prière du matin et du

soir. Ce sont les Psaumes, sainte poésie du peuple qui a été le cœur du

monde ancien et le père du Messie. L’Église catholique en a composé des

prières, qu’elle met dans la bouche de ses prêtres. Ces prières,

préparées pour les heures diverses du jour, sont composées chacune d’une

partie fixe et d’une partie variable: la partie variable diffère pour

chaque heure et pour chaque jour de la semaine. Prenez, chaque jour,

deux de ces prières, dont l’une répond à la prière du matin et l’autre à

celle du soir, ce que nous appelons _Prime_ et _Complies_. Lisez-les

avec une profonde attention, et regardez la partie variable comme une

révélation spéciale que Dieu vous adresserait, à vous, et pour ce jour.

Vous verrez si ces vastes paroles n’ont pas une singulière vertu pour

nous aider à sortir de nos mesquines pensées.

Les Sources · 第 15 / 138 题