L’IDÉE INSPIRATRICE

Je continue à vous donner ces conseils, à vous, qui croyez à la présence

de Dieu, et qui êtes résolu à l’austère discipline de sa divine école.

Puissé-je me faire comprendre et vous mener jusqu’à la pratique même!

Je suivrai vos conseils, me direz-vous. Je saurai supporter la solitude

et le silence. J’écrirai donc. Mais quoi?

La réponse est impliquée dans ce qui précède; elle est très loin du

conseil de Boileau:

Faites choix d’un sujet...

Mot étrange! Est-ce qu’un homme sérieux choisit un sujet? S’il n’en a

pas, il n’écrit pas. Jamais il n’a le choix.

D’abord, au fond, il n’y a qu’un sujet: Dieu, l’homme et la nature dans

leur rapport; rapport où se rencontrent à la fois le bien, le mal, le

vrai, le beau, la vie, la mort, l’histoire, l’avenir. De sorte que

l’unique sujet total de la méditation de l’âme, c’est, en effet, celui

qu’indique saint Augustin: Je cherchais pendant bien des jours; je me

cherchais moi-même, moi et mon bien, et le mal que je veux fuir.

(_Volventi mihi et per multos dies quærenti sedulo memetipsum et bonum

meum, et malam quod esset vitandum._)

Soit! Mais de quel côté prendre ce sujet, qui est le sujet universel? Je

réponds: Il faut le prendre comme il se présente.

Les musiciens n’ont-ils pas remarqué que, lorsque l’âme est vraiment

émue, il y a un ton, un seul, à l’exclusion des autres, dans lequel il

lui est possible d’entrer? Et qu’on y regarde de près: non seulement le

ton, mais la mesure, mais le fond de l’harmonie générale, peut-être même

les détails de la mélodie sont donnés, sont commandés par l’émotion

régnante.

Eh bien, si vous êtes en silence, si vous êtes éveillé, ému,--et

d’ordinaire le vrai silence amène l’éveil et donne l’émotion

vraie,--alors ces harmonies et ces mélodies intérieures, quoique vous ne

sachiez pas peut-être encore bien les entendre, sont en vous, et à ces

harmonies répondent certains spectacles, certaines faces des idées

éternelles, certaines inspirations particulières et actuelles de Dieu.

Croyez-vous que, lorsque vous serez recueilli, vous allez vous trouver

en face des attributs de Dieu tels que les professeurs de philosophie

les expliquent? Certainement non. Vous allez vous trouver, de fait, en

face de ce qu’annonce l’Évangile, le Verbe fait chair. C’est pourquoi

l’Évangile ne dit pas: Vous n’avez tous qu’un maître qui est Dieu; il

dit d’une manière plus précise: «Vous n’avez tous qu’un maître qui est

le Christ.» Dieu n’est pas seulement pour nous l’éternel, l’immobile,

l’absolu, l’invisible; il est aussi le Dieu vivant, présent, aimant et

souffrant dans l’humanité. Il est celui de qui vous viennent, si vous

êtes vraiment son disciple, les plus particulières, les plus précises,

les plus actuelles inspirations.

Or, que voulez-vous que le Verbe fait chair pour le salut du monde

inspire à ses disciples, sinon ce qui est nécessaire actuellement au

salut du siècle où ils vivent, et surtout à leur propre salut? Leur

salut, le salut du siècle où ils vivent, voilà l’œuvre et l’idée

universelle, identique pour tous les serviteurs de Dieu dans le même

temps, mais variés pour chacun d’eux selon le peuple dont on fait

partie, selon le rôle qu’on peut et qu’on doit remplir dans la lutte.

Ainsi l’idée vraiment inspiratrice pour vous, comme pour tous, c’est le

salut du siècle, où vous vivez, c’est votre salut, lié à votre œuvre, et

qu’il faut assurer à chaque heure par un travail et une obéissance

propre à cette heure. Votre idée, votre lumière, votre source de vie,

c’est le Dieu vivant et fait homme, voulant votre salut et celui du

siècle, y travaillant, par sa providence actuelle, et vous provoquant à

l’aider: vous montrant le côté précis de la vérité que le monde, au

moment présent, et que vous-même, en ce moment, devez comprendre,

développer et pratiquer pour ne pas échapper au plan providentiel, ou y

rentrer si vous en êtes sorti.

Venons plus au détail. Voyons plus en particulier ce qui est inspiré à

l’âme qui a su parvenir au silence.

J’ai dit que vous avez dû imposer silence au bruit du siècle; que, pour

cela, vous avez dû rompre avec lui. Mais pensez-vous que vous avez rompu

avec l’humanité pour écouter Dieu seul? Loin de là. Rompre avec le

siècle, c’est bien. Mais rompre avec l’humanité ne se peut pas. Le

siècle n’est pas l’humanité. La tendance du siècle et la tendance du

genre humain sont deux choses. Celle-ci est la loi et l’autre la

perturbation sur la loi. De même que le mouvement total de la terre,

dans sa course autour du soleil, implique deux mouvements, celui qui lui

fait parcourir sa course régulière, et celui qui la pousse à dévier en

des oscillations accidentelles: de même l’humanité, en chaque point de

sa marche, a deux mouvements, son mouvement providentiel et régulier, et

un mouvement capricieux et pervers qu’on nomme le siècle. Auquel des

deux mouvements voulez-vous appartenir? Auquel des deux voulez-vous

donner toutes vos forces? Il faut choisir. Il faut vaincre ce mouvement

faux qu’on nomme le siècle, le mauvais siècle, qui est la résultante de

tous les égoïsmes, de toutes les sensualités, de tous les aveuglements

et de tous les orgueils du temps: mouvement coupable, qui croise et

retarde le mouvement vrai du genre humain.

Ainsi donc, rompre avec le siècle, ce n’est pas rompre avec l’humanité,

c’est être avec l’humanité, en même temps qu’avec Dieu. Et de fait, la

première chose que trouve l’âme qui se dégage pour être à Dieu, c’est

l’amour de l’humanité. Qui aime le siècle n’aime pas l’humanité. Mais

quand le sens divin est réveillé en nous par le silence, le sens humain,

le sens d’autrui, le sens fraternel nous revient, La communion avec

l’immense humanité commence, parce qu’on vient d’abjurer l’esprit

toujours sectaire du siècle. Nous rentrons en union, en sympathie

réelle, inspiratrice, avec l’ensemble des hommes de tous les siècles et

de toutes les parties de la terre, vivants ou morts, qui sont unis entre

eux et avec Dieu. Cette partie saine et essentielle du genre humain, qui

a l’unité, dans le temps et l’espace, parce qu’elle a Dieu, cette

assemblée universelle, cette _Église catholique_ dans le sens le plus

large du mot, cette communion des hommes en Dieu nous retrouve, nous

reprend, nous ranime de sa sève puissante et de ses divines

inspirations. Les craintes communes, les espérances communes, les

volontés, les pensées, les efforts de ce grand faisceau d’âmes pour le

salut et le progrès du monde, nous portent, nous pénètrent, nous

multiplient. Nous regardons le globe, comme Jésus-Christ le regardait,

avec larmes; et, en voyant les hommes couchés dans les ténèbres et les

ombres de la mort, accablés et foulés aux pieds par le mal, nous voyons

avec Jésus-Christ que La moisson est grande et qu’il y a peu d’ouvriers.

Nous savons alors ce qui nous reste à faire. Nous savons à quoi penser

et à quoi travailler. Le sujet de tous nos travaux est trouvé.

Les Sources · 第 11 / 138 题