NOTE.

La lettre qu'on va lire a été portée de Pétersbourg à Paris par une

personne sûre, et l'ami à qui elle était adressée me l'a conservée à

cause de quelques détails qui lui ont paru curieux. Si le ton est plus

louangeur que celui des lettres que je gardais, c'est parce qu'une trop

grande sincérité aurait pu en certaine occurrence compromettre la

personne obligeante qui m'avait offert de porter ma relation. Je me suis

donc cru obligé dans cette lettre, mais seulement dans celle-ci,

d'outrer le bien et d'atténuer le mal: ceci est un aveu, mais le moindre

déguisement serait une faute dans un ouvrage dont le prix tient

uniquement à l'exactitude scrupuleuse de l'écrivain. La fiction gâte le

récit d'un voyage, par la même raison qu'un fait réel encadré et par

conséquent plus ou moins dénaturé dans une œuvre d'imagination, la

dépare.

Je désire donc que cette lettre soit lue avec un peu plus de précaution

que les autres, et surtout qu'on n'en passe pas les notes qui lui

servent de correctif.

Pétersbourg, ce 19 juillet 1839.

Le croirez-vous? il y a cinq jours que j'ai reçu votre lettre du 1er

juillet, et, sans exagération, je n'ai pas eu le temps d'y répondre. Je

n'aurais pu le prendre que sur mes nuits: mais avec les mortelles

chaleurs de Laponie qui nous accablent, ne pas dormir serait dangereux.

Il faut être Russe et même Empereur pour résister à la fatigue de la vie

de Pétersbourg en ce moment: le soir, des fêtes telles qu'on n'en voit

qu'en Russie, le matin des félicitations de cour, des cérémonies, des

réceptions ou bien des solennités publiques, des parades sur mer et sur

terre: un vaisseau de 120 canons lancé dans la Néva devant toute la cour

doublée de toute la ville: voilà ce qui absorbe mes forces et occupe ma

curiosité. Avec des jours ainsi remplis, la correspondance devient

impossible.

Quand je vous dis que la ville et la cour réunies ont vu lancer un

vaisseau dans la Néva, le plus grand vaisseau qu'elle ait porté, ne vous

figurez pas pour cela qu'il y eût foule à cette fête navale. L'espace

est ce qui manque le moins aux Russes et ce qui leur nuit le plus; les

quatre ou cinq cent mille hommes qui habitent Pétersbourg sans le

peupler, se perdent dans la vague enceinte de cette ville immense dont

le cœur est de granit et d'airain, le corps de plâtre et de mortier, et

dont les extrémités sont de bois peint et de planches pourries. Ces

planches sont plantées en guise de murailles, autour d'un marais

désert[5]. Colosse aux pieds d'argile, cette ville d'une magnificence

fabuleuse, ne ressemble à aucune des capitales du monde civilisé,

quoique pour la bâtir on les ait copiées toutes: mais l'homme a beau

aller chercher ses modèles au bout du monde, le sol et le climat sont

ses maîtres, ils le forcent à faire du nouveau, même quand il ne

voudrait que reproduire l'antique. J'ai vu le congrès de Vienne, mais je

ne me souviens d'aucune réunion comparable pour la richesse des

pierreries, des habits, pour la variété, le luxe des uniformes, ni pour

la grandeur et l'ordonnance de l'ensemble, à la fête donnée par

l'Empereur le soir du mariage de sa fille, dans ce même palais d'hiver

brûlé il y a un an et qui renaît de ses cendres à la voix d'un seul

homme.

Pierre-le-Grand n'est pas mort! Sa force morale vit toujours, agit

toujours: Nicolas est le seul souverain russe qu'ait eu la Russie depuis

le fondateur de sa capitale.

Vers la fin de la soirée donnée à la cour pour célébrer les noces de la

grande-duchesse Marie, comme je me tenais à l'écart selon mon usage,

l'Impératrice m'a fait chercher dans tout le bal pendant un quart

d'heure par des officiers de service qui ne me trouvaient pas. J'étais

absorbé par la beauté du ciel, et j'admirais la nuit, appuyé contre la

fenêtre où l'Impératrice m'avait laissé. Depuis le souper je n'avais

quitté cette place qu'un instant pour me trouver sur le passage de Leurs

Majestés; mais n'ayant pas été aperçu j'étais retourné dans l'espèce de

tribune d'où je contemplais à loisir le poétique spectacle d'un lever de

soleil sur une grande ville pendant un bal de cour. Les officiers qui me

cherchaient par ordre m'aperçurent enfin dans ma cachette, et se

hâtèrent de me mener près de l'Impératrice qui m'attendait. Elle eut la

bonté de me dire devant toute la cour: «M. de Custine, il y a bien

longtemps que je vous demande, pourquoi me fuyez-vous?

--Madame, je me suis placé deux fois sur le passage de Votre Majesté,

elle ne m'a pas vu.

--C'est votre faute, car je vous cherchais depuis que je suis rentrée

dans la salle de bal. Je tiens à ce que vous voyiez ici toutes choses en

détail, afin que vous emportiez de la Russie une opinion qui puisse

rectifier celle des sots et des méchants.

--Madame, je suis loin de m'attribuer ce pouvoir; mais si mes

impressions étaient communicatives, bientôt la France regarderait la

Russie comme le pays des fées.

--Il ne faut pas vous en tenir aux apparences, vous devez juger le fond

des choses car vous avez tout ce qu'il faut pour cela. Adieu, je ne

voulais que vous dire bonsoir, la chaleur me fatigue; n'oubliez pas de

vous faire montrer dans le plus grand détail mes nouveaux appartements,

ils ont été refaits sur les idées de l'Empereur. Je donnerai des ordres

pour qu'on vous fasse tout voir.»

En sortant elle me laissa l'objet de la curiosité générale et de la

bienveillance apparente des assistants.

Cette vie de la cour est si nouvelle pour moi qu'elle m'amuse: c'est un

voyage dans l'ancien temps; je me crois à Versailles et reculé d'un

siècle. La politesse et la magnificence, c'est ici le naturel; vous

voyez combien Pétersbourg est loin de notre Paris actuel. Il y a du luxe

à Paris, de la richesse, de l'élégance même; mais il n'y a plus ni

grandeur ni urbanité: depuis la première révolution nous habitons un

pays conquis où les spoliateurs et les spoliés se sont abrités ensemble,

comme ils ont pu. Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner:

la politesse est l'art de faire aux autres les honneurs des avantages

qu'on possède, de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son

crédit et de tout autre moyen de plaisir: être poli, c'est savoir offrir

et accepter avec grâce: mais quand personne n'a rien d'assuré, personne

ne peut rien donner. En France, aujourd'hui rien ne s'échange de gré à

gré, tout s'arrache à l'intérêt, à l'ambition ou à la peur. La

conversation même tombe à plat, dès qu'un secret calcul ne l'anime pas.

L'esprit n'a de valeur que d'après le parti qu'on en peut tirer.

La sécurité dans les conditions est la première base de l'urbanité dans

les rapports de la société et la source des saillies de l'esprit dans la

conversation.

A peine reposés du bal de la cour, nous avons eu hier une autre fête au

palais Michel chez la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l'Empereur,

femme du grand-duc Michel et fille du prince Paul de Wurtemberg qui

habite Paris. Elle passe pour l'une des personnes les plus distinguées

de l'Europe, sa conversation est extrêmement intéressante. J'ai eu

l'honneur de lui être présenté avant le bal; dans ce premier moment elle

ne m'a dit qu'un mot; mais pendant la soirée, elle m'a donné plusieurs

fois l'occasion de causer avec elle. Voici ce que j'ai retenu de ses

gracieuses paroles:

«On m'a dit que vous aviez à Paris et à la campagne une société fort

agréable.

--Oui, Madame, j'aime les personnes d'esprit, et leur conversation est

mon plus grand plaisir; mais j'étais loin de penser que Votre Altesse

impériale pût savoir ce détail.

--Nous connaissons Paris et nous savons qu'il s'y trouve peu de gens qui

comprennent bien le temps actuel, tout en conservant le souvenir du

temps passé. C'est sans doute de ces esprits-là qu'on rencontre chez

vous. Nous aimons par leurs ouvrages plusieurs des personnes que vous

voyez habituellement, surtout madame Gay et sa fille, madame de

Girardin.

--Ces dames sont bien spirituelles et bien distinguées; j'ai le bonheur

d'être leur ami.

--Vous avez là pour amis des esprits fort supérieurs.»

Rien n'est si rare que de se croire obligé d'être modeste pour les

autres, c'est pourtant une nuance de sentiment que j'éprouvai en ce

moment. Vous me direz que de toutes les modesties c'est celle qui coûte

le moins à manifester. Égayez-vous là-dessus tant qu'il vous plaira, il

n'en est pas moins vrai qu'il me semblait que j'aurais manqué de

délicatesse en livrant trop crûment mes amis à une admiration dont mon

amour-propre eût profité. À Paris, j'aurais dit tout net ce que je

pensais, à Pétersbourg, je craignais d'avoir l'air de me faire valoir

moi-même sous prétexte de rendre justice aux autres. La grande-duchesse

insista: elle reprit:

«Nous lisons avec grand plaisir les livres de madame Gay, que vous en

semble?

--Il me semble, Madame, qu'on y retrouve la société d'autrefois peinte

par une personne qui la comprend.

--Pourquoi madame de Girardin n'écrit-elle plus?

--Madame de Girardin est poëte, Madame, et pour un poëte, se taire c'est

travailler.

--J'espère que telle est la cause de son silence, car avec cet esprit

d'observation et ce beau talent poétique il serait dommage qu'elle ne

fît plus que des ouvrages éphémères[6].»

Dans cet entretien, je devais m'imposer la loi de ne faire qu'écouter et

répondre; mais je m'attendais à ce que d'autres noms prononcés par la

grande-duchesse vinssent encore flatter mon orgueil patriotique et

mettre ma réserve d'ami à de nouvelles épreuves.

Mon attente fut trompée; la grande-duchesse qui passe sa vie dans le

pays du tact par excellence, sait mieux que moi sans doute ce qu'il faut

dire et ce qu'il faut taire; craignant également la signification de mes

paroles et celle de mon silence, elle ne prononça pas un mot de plus sur

notre littérature contemporaine.

Il est certains noms dont le son seul troublerait l'égalité d'âme et

l'uniformité de pensée imposée despotiquement à tout ce qui veut vivre à

la cour de Russie.

Voilà ce que je vous prie d'aller lire à mesdames Gay et de Girardin: je

n'ai pas la force de recommencer ce récit dans une autre lettre, ni

matériellement le temps d'écrire à personne. Mais, une fois pour toutes,

je veux vous décrire les fêtes magiques auxquelles j'assiste ici chaque

soir.

Chez nous les bals sont déparés par le triste habit des hommes, tandis

que les uniformes variés et brillants des officiers russes donnent un

éclat particulier aux salons de Pétersbourg. En Russie, la magnificence

de la parure des femmes se trouve en accord avec l'or des habits

militaires: et les danseurs n'ont pas l'air d'être les garçons

apothicaires ou les clercs de procureur de leurs danseuses.

La façade extérieure du palais Michel, du côté du jardin, est ornée dans

toute sa longueur d'un portique à l'italienne. Hier, on avait profité

d'une chaleur de 26 degrés pour illuminer les entre-colonnements de

cette galerie extérieure par des groupes de lampions d'un effet

original. Ces lampions étaient de papier et ils avaient la forme de

tulipes, de lyres, de vases... C'était élégant et nouveau.

A chaque fête que donne la grande-duchesse Hélène, elle imagine,

m'a-t-on dit, quelque chose d'inconnu ailleurs; une telle réputation

doit lui peser, car elle est difficile à soutenir. Aussi cette

princesse, si belle, si spirituelle et qui est célèbre en Europe pour la

grâce de ses manières et l'intérêt de sa conversation, m'a-t-elle paru

moins naturelle et plus contrainte que les autres femmes de la famille

Impériale. C'est un lourd fardeau à porter dans une cour que le renom

d'une femme bel esprit. Celle-ci est une personne élégante, distinguée,

mais elle a l'air de s'ennuyer: peut-être eût-elle vécu plus heureuse,

si, née avec du bon sens, peu d'esprit et point d'instruction, elle fût

restée une princesse allemande renfermée dans le cercle monotone des

événements d'une petite souveraineté. L'obligation de faire les honneurs

de la littérature française à la cour de l'Empereur Nicolas m'épouvante

pour la grande-duchesse Hélène.

La lumière des groupes de lampions se reflétait d'une manière

pittoresque sur les colonnes du palais et jusque sur les arbres du

jardin. Il était rempli de peuple. Dans les fêtes de Pétersbourg le

peuple sert d'ornement, comme une collection de plantes rares embellit

une serre chaude. Du fond des massifs plusieurs orchestres exécutaient

des symphonies militaires et se répondaient au loin avec une harmonie

admirable. Des groupes d'arbres illuminés à feux couverts produisaient

un effet charmant: rien n'est fantastique comme la verdure éclairée

pendant une belle nuit. Hier il a recommencé à faire presque noir durant

près d'une heure: de onze heures et demie à minuit et demi.

L'intérieur de la grande galerie où l'on dansait était tapissé avec un

luxe merveilleux; quinze cents caisses et pots de fleurs des plus rares

formaient un bosquet odorant. On voyait à l'une des extrémités de la

salle, au plus épais d'un taillis de plantes exotiques, un bassin d'eau

fraîche et limpide d'où jaillissait une gerbe sans cesse renaissante.

Ces jets d'eau éclairés par des faisceaux de bougies, brillaient comme

une poussière de diamants et rafraîchissaient l'air toujours agité par

d'énormes branches de palmiers humides de pluie et de bananiers luisants

de rosée, dont le vent de la valse secouait les perles sur la mousse du

bosquet odorant. On aurait dit que toutes ces plantes étrangères, dont

la racine était cachée sous un tapis de verdure, croissaient là dans

leur terrain, et que le cortège des danseuses et des danseurs du Nord se

promenait par enchantement sous les forêts des tropiques. On croyait

rêver. Ce n'était pas seulement du luxe, c'était de la poésie. L'éclat

de cette magique galerie était centuplé par une profusion de glaces que

je n'avais encore vue nulle part. Les fenêtres donnant sur le portique

dont je vous ai décrit l'ingénieuse illumination, restaient ouvertes à

cause de la chaleur excessive de cette nuit d'été; mais, hors celles qui

servaient d'issues, toutes les baies étaient cachées par d'énormes

écrans dorés, à glaces d'un seul morceau, et le pied des écrans

disparaissait dans des corbeilles de fleurs; les dimensions de ces

miroirs encadrés de dorures et rehaussés d'un nombre immense de bougies,

m'ont paru prodigieuses. On croyait voir les portes d'un palais de fées.

Ces glaces s'adaptaient comme des pièces de marqueterie à l'embrasure de

la croisée qu'elles étaient destinées à dissimuler; c'étaient des

rideaux de diamant bordés d'or. Remarquez que la hauteur de la galerie

est considérable, et que les jours dont elle est percée sont extrêmement

larges. Les glaces remplissaient ces ouvertures sans toutefois

intercepter entièrement l'air, car on avait laissé entre les écrans et

les châssis ouverts un intervalle de plusieurs pouces, qui ne paraissait

pas et qui suffisait cependant pour rafraîchir la température. Sur le

panneau opposé à la galerie du jardin, on avait également appliqué des

glaces à cadres dorés, de même grandeur que celles des croisées

correspondantes. Cette salle est longue comme la moitié du palais. Vous

pouvez vous figurer l'effet d'une telle magnificence. On ne savait où

l'on était; les limites avaient disparu; tout devenait espace, lumière,

dorure, fleurs, reflet, illusion: le mouvement de la foule et la foule

elle-même se multipliaient à l'infini. Chacun des acteurs de cette scène

en valait cent, tant les glaces produisaient d'effet. Ce palais de

cristal sans ombres est fait pour une fête; il me paraissait que le bal

fini, la salle allait disparaître avec les danseurs. Je n'ai rien vu de

plus beau, mais le bal ressemblait à d'autres bals et ne répondait pas à

la décoration extraordinaire de l'édifice. Je m'étonnais que ce peuple

de danseurs n'imaginât pas quelque chose de nouveau à jouer sur un

théâtre si différent de tous les lieux où l'on a coutume de danser et de

s'ennuyer sous le prétexte de se réjouir. J'aurais voulu voir là des

quadrilles, des surprises, des apparitions, des ballets, des théâtres

mobiles. Il me semble qu'au moyen âge l'imagination avait plus de part

aux divertissements de cour. Je n'ai vu danser au palais Michel que des

polonaises, des valses et de ces contredanses dégénérées qu'on appelle

des quadrilles dans le français-russe; même les mazourkes qu'on danse à

Pétersbourg sont moins gaies et moins gracieuses que les vraies danses

de Varsovie. La gravité russe ne pourrait s'accommoder de la vivacité,

de la verve et de l'abandon des danses vraiment polonaises.

Sous les ombrages parfumés de la galerie que je vous ai décrite,

l'Impératrice venait se reposer après chaque polonaise; elle trouvait là

un abri contre la chaleur du jardin illuminé dont l'air, pendant cette

orageuse nuit d'été, était tout aussi étouffant que celui de l'intérieur

du palais.

Dans cette fête, j'ai eu le loisir de comparer les deux pays, et mes

observations n'étaient pas à l'avantage de la France. La démocratie doit

nuire à l'ordonnance d'une grande assemblée; la fête du palais Michel

s'embellissait de tous les hommages, de tous les soins dont la

souveraine était l'objet. Il faut une reine aux divertissements

élégants, mais l'égalité a tant d'autres avantages qu'on peut bien lui

sacrifier le luxe des plaisirs; c'est ce que nous faisons en France avec

un désintéressement méritoire; seulement je crains que nos

arrière-neveux n'aient changé d'avis quand le temps sera venu de jouir

des perfectionnements préparés pour eux par des grands-pères trop

généreux. Qui sait alors si ces générations, détrompées, ne diront pas

en parlant de nous: «Séduits par une éloquence fausse, ils furent

vaguement fanatiques et nous ont rendus positivement misérables?»

Quoi qu'il en puisse être de cet avenir américain tant promis à

l'Europe, je ne saurais assez vous faire admirer la fête du palais

Michel. Admirez donc de toutes vos forces, et ce que je vous décris et

ce que je ne puis vous peindre.

Avant l'heure du souper l'Impératrice assise sous son dais de verdure

exotique me fit signe de m'approcher d'elle: à peine avais-je obéi que

l'Empereur vint près du bassin magique dont la gerbe d'eau jaillissante

nous éclairait de ses diamants en nous rafraîchissant de ses émanations

embaumées. Il me prit par la main pour me mener à quelques pas du

fauteuil de sa femme, et là il voulut bien causer avec moi plus d'un

quart d'heure sur des choses intéressantes; car ce prince ne vous parle

pas comme beaucoup d'autres princes, seulement pour qu'on voie qu'il

vous parle.

Il me dit d'abord quelques mots sur la belle ordonnance de la fête. Je

lui répondis «qu'avec une vie aussi active que la sienne, je m'étonnais

qu'il pût trouver du temps pour tout et même pour partager les plaisirs

de la foule.

--Heureusement, reprit-il, que la machine administrative est fort simple

dans mon pays: car avec des distances qui rendent tout difficile, si la

forme du gouvernement était compliquée, la tête d'un homme n'y suffirait

pas.»

J'étais surpris et flatté de ce ton de franchise; l'Empereur qui, mieux

que personne, entend ce qu'on ne lui dit pas, continua en répondant à ma

pensée: «Si je vous parle de la sorte, c'est parce que je sais que vous

pouvez me comprendre: nous continuons l'œuvre de Pierre-le-Grand.

--Il n'est pas mort, Sire, son génie et sa volonté gouvernent encore la

Russie.»

Quand on cause en public avec l'Empereur, un grand cercle de courtisans

se forme à une distance respectueuse. De là personne ne peut entendre ce

que dit le maître sur lequel s'arrêtent cependant tous les regards.

Ce n'est pas le prince qui vous embarrasse quand il vous fait l'honneur

de vous parler, c'est sa suite.

L'Empereur reprit: «Cette volonté est bien difficile à faire exécuter:

la soumission vous fait croire à l'uniformité chez nous, détrompez-vous;

il n'y a pas de pays où il y ait autant de diversité de races, de mœurs,

de religion et d'esprit qu'en Russie. La variété reste au fond,

l'uniformité est à la superficie: et l'unité n'est qu'apparente. Vous

voyez là près de nous vingt officiers: les deux premiers seuls sont

Russes, les trois suivants sont des Polonais réconciliés, une partie des

autres sont Allemands, il y a jusqu'à des khans de Kirguises qui

m'amènent leurs fils pour les faire élever parmi mes cadets: en voici

un,» me dit-il en me montrant du doigt un petit singe chinois dans son

bizarre costume de velours tout chamarré d'or; cet enfant de l'Asie

était coiffé d'un haut bonnet droit, pointu, à grands rebords arrondis

et retroussés, semblable à la coiffure d'un escamoteur.

«Là deux cent mille enfants sont élevés et instruits à mes frais avec

cet enfant.

--Sire, tout se fait en grand en Russie: tout y est colossal.

--Trop colossal pour un homme.

--Quel homme fut jamais plus près de son peuple?

--Vous parlez de Pierre-le-Grand?

--Non, Sire.

--J'espère que vous ne vous bornerez pas à voir Pétersbourg: quel est

votre plan de voyage dans mon pays?

--Sire, je désire partir aussitôt après la fête de Péterhoff.

--Pour aller?

--A Moscou et à Nijni.

--C'est bien; mais vous vous y prenez trop tôt: vous quitterez Moscou

avant mon arrivée, cependant j'aurais été bien aise de vous y voir.

--Sire, ce mot de Votre Majesté me fera changer de projet.

--Tant mieux, nous vous montrerons les nouveaux travaux que nous faisons

au Kremlin. Mon but est de rendre l'architecture de ces vieux édifices

plus conformé à l'usage qu'on en fait aujourd'hui; le palais trop petit

devenait incommode pour moi: vous assisterez aussi à une cérémonie

curieuse dans la plaine de Borodino: j'y dois poser la première pierre

d'un monument que je fais élever en commémoration de cette bataille.»

Je gardais le silence et sans doute l'expression de mon visage devint

sérieuse. L'Empereur fixa ses yeux sur moi, puis il reprit d'un ton de

bonté et avec une nuance de délicatesse et même de sensibilité qui me

toucha: «le spectacle des manœuvres _au moins_ vous intéressera.--Sire,

tout m'intéresse en Russie.»

J'ai vu le vieux marquis D** qui n'a qu'une jambe, danser la polonaise

avec l'Impératrice; tout estropié qu'il est il peut marcher cette danse

qui n'est qu'une procession solennelle. Il est venu ici avec ses fils:

ils voyagent vraiment en grands seigneurs: un yacht à eux les a portés

de Londres jusqu'à Pétersbourg où ils se sont fait envoyer des chevaux

anglais et des voitures anglaises en grand nombre. Leurs équipages sont

les plus élégants s'ils ne sont les plus riches de Pétersbourg: on

traite ici ces voyageurs avec une bienveillance marquée: ils vivent dans

l'intimité de la famille Impériale; le goût de la chasse et les

souvenirs du voyage de l'Empereur à Londres quand il était grand-duc ont

établi entre lui et le marquis D*** cette espèce de familiarité qui me

paraît devoir être plus agréable aux princes qu'aux particuliers devenus

l'objet d'une telle faveur. Où l'amitié est impossible l'intimité me

semble gênante. On dirait quelquefois à voir les manières des fils du

marquis envers les personnes de la famille Impériale qu'ils pensent

là-dessus comme moi. Si la franchise gagne les hommes de cour, où la

louange se réfugiera-t-elle et la politesse avec elle[7]?

Vous ne sauriez vous faire une idée de l'agitation de la vie que nous

menons ici: le spectacle seul de tant de mouvement serait pour moi une

fatigue.

Le jeune *** est à Pétersbourg, nous nous rencontrons partout, et avec

plaisir: c'est le type du Français actuel, mais vraiment bien élevé. Il

me paraît enchanté de tout: ce contentement est si naturel, qu'il est

communicatif, aussi je crois que ce jeune homme plaît autant qu'il veut

plaire; il voyage bien, il a de l'instruction, recueille beaucoup de

faits qu'il suppute mieux qu'il ne les classe, car à son âge on chiffre

plus qu'on n'observe. Il est très-fort sur les dates, les mesures, les

nombres et quelques autres données positives, ce qui fait que sa

conversation m'intéresse et m'instruit. Mais quelle conversation variée

que celle de notre ambassadeur! Que d'esprit de trop pour les affaires,

et combien la littérature le regretterait si le temps qu'il donne à la

politique n'était encore une étude dont les lettres profiteront plus

tard. Jamais homme ne fut mieux à sa place, et ne parut moins occupé de

son rôle; de la capacité sans importance: voilà aujourd'hui, ce me

semble, la condition du succès pour tout Français occupé d'affaires

publiques. Personne, depuis la Révolution de Juillet, n'a rempli aussi

bien que M. de Barante la charge difficile d'ambassadeur de France à

Pétersbourg.

Je joins ici le cérémonial observé pour toutes les fêtes du mariage de

la grande-duchesse Marie. Cette lecture vous ennuiera comme celle de

tout cérémonial. Mais il n'y a rien que de curieux dans un pays si

éloigné du nôtre. La Russie est tellement inconnue chez nous, que les

descriptions qu'on nous en fait nous intéressent toujours. La

ressemblance de certaines choses m'étonne autant que la différence de

certaines autres, et la comparaison entre deux pays séparés par une

telle distance, et rapprochés par une influence mutuelle, ne peut

manquer de piquer vivement la curiosité[8].

Le grand chambellan est mort avant le mariage. Cette charge vient d'être

donnée au comte Golowkin, ancien ambassadeur de Russie en Chine, où il

n'a pu pénétrer. Ce seigneur est entré en fonctions à l'occasion des

fêtes du mariage, et il a moins d'expérience que n'en avait son

prédécesseur. Un jeune chambellan, nommé par lui, vient d'encourir la

colère de l'Empereur, et d'exposer son chef à une réprimande un peu

sévère. C'était au bal de la grande-duchesse Hélène.

L'Empereur causait avec l'ambassadeur d'Autriche. Le jeune chambellan

reçoit de la grande-duchesse Marie l'ordre d'aller inviter, de sa part,

cet ambassadeur à danser avec elle. Dans son zèle, le pauvre débutant,

rompant le cercle que je vous ai décrit, arrive intrépidement jusqu'à la

personne de l'Empereur pour dire devant Sa Majesté elle-même à

l'ambassadeur d'Autriche: «Monsieur le comte, madame la duchesse de

Leuchtenberg vous prie à danser pour la première polonaise.»

L'Empereur, choqué de l'ignorance du nouveau chambellan, lui dit

très-haut: «Vous venez d'être nommé à votre charge, Monsieur, apprenez

donc à la remplir: d'abord ma fille ne s'appelle pas la duchesse de

Leuchtenberg; elle s'appelle la grande-duchesse Marie[10]; ensuite vous

devez savoir qu'on ne vient pas m'interrompre quand je cause avec

quelqu'un[11].

Le nouveau chambellan qui recevait cette dure réprimande de la bouche

même du maître, était malheureusement un pauvre gentilhomme polonais. La

rigidité de l'Empereur ne se contenta pas de ce peu de mots: il fit

appeler le grand chambellan, et lui recommanda d'être à l'avenir plus

circonspect dans ses choix.

Cette scène rappelle ce qui se passait assez souvent à la cour de

l'Empereur Napoléon. Les Russes achèteraient bien cher un passé de

quelques siècles!

J'ai quitté le bal du palais Michel de fort bonne heure; en sortant, je

m'arrêtai sur l'escalier, où j'aurais voulu demeurer: c'était un bois

d'orangers en fleurs. Je n'ai rien vu de plus magnifique, de mieux

ordonné que cette fête; mais je ne connais rien de si fatigant que

l'admiration prolongée, surtout quand elle ne porte ni sur les

phénomènes de la nature, ni sur les ouvrages de l'art.

Je vous quitte pour aller dîner chez un officier russe, le jeune comte

de ***, qui m'a mené ce matin au cabinet de minéralogie, le plus beau,

je crois, de l'Europe; car les mines de l'Oural sont d'une richesse

incomparable. On ne peut rien voir seul ici; une personne du pays est

toujours avec vous pour vous faire les honneurs des établissements

publics, et il y a dans l'année peu de jours favorables pour les bien

voir. L'été, on replâtre les édifices dégradés par le froid; l'hiver, on

va dans le monde, on danse, quand on ne gèle pas. Vous croirez que

j'exagère, si je vous dis qu'on ne voit guère mieux la Russie à

Pétersbourg qu'en France. Dégagez cette observation de sa forme

paradoxale, vous aurez la vérité pure. Il est certain qu'il ne suffit

pas de venir dans ce pays pour le connaître. Sans protection, vous

n'auriez l'idée de rien, et souvent la protection vous tyrannise et vous

expose à prendre des idées fausses[12].

La Russie en 1839, Volume II · 第 7 / 23 题