Rapprochement des dates: 14 juillet 1789: prise de la Bastille: 14
juillet 1839: mariage du petit-fils de M. de Beauharnais.--Chapelle de
la cour.--Première impression produite par la physionomie de
l'Empereur.--Conséquences du despotisme pour le despote.--Portrait de
l'Empereur Nicolas.--Caractère de sa physionomie.--L'Impératrice.--Son
air souffrant.--Esclavage de tous.--L'Impératrice n'a pas la liberté
d'être malade.--Danger des voyages pour les Russes.--Abords du
palais.--Mon entrée à la cour.--Accident risible.--Chapelle
Impériale.--Magnificence des décorations et des costumes.--Entrée de la
famille Impériale.--Fautes d'étiquette réparées: par qui?--M. de Pahlen
tient la couronne sur la tête du marié.--Réflexion.--Émotion de
l'Impératrice.--Portrait du jeune duc de Leuchtenberg.--Son
impatience.--Pruderie du langage actuel.--Ce qui la cause.--Musique de
la chapelle Impériale.--Vieux chants grecs arrangés autrefois par des
compositeurs italiens.--Effet merveilleux de cette musique.--Te
Deum.--L'archevêque.--L'Empereur lui baise la main.--Impassibilité du
duc de Leuchtenberg.--Son air défiant.--Position fausse.--Souvenir de la
terreur.--Talisman de M. de Beauharnais.--C'est moi qui le
possède.--Point de foule, on ne sait ce que c'est en Russie.--Immensité
des places publiques.--Tout paraît petit dans un pays où l'espace est
sans bornes.--La colonne d'Alexandre.--L'amirauté.--L'église de
Saint-Isaac.--Place qui est une plaine.--Le sentiment de l'art manque
aux Russes.--Quelle eût été l'architecture propre à leur climat et à
leur pays.--Le génie de l'Orient plane sur la Russie.--Le granit ne
résiste pas aux hivers de Pétersbourg.--Char de triomphe.--Profanation
de l'art antique.--Architectes russes.--Prétentions du despotisme à
vaincre la nature.--Ouragan au moment du
mariage.--L'Empereur.--Expressions diverses de son visage.--Caractère
particulier de sa physionomie.--Ce que signifie le mot acteur en
grec.--L'Empereur est toujours dans son rôle.--Quel attachement il
inspire.--La cour de Russie.--L'Empereur est à plaindre.--Sa vie
agitée.--L'Impératrice y succombe.--Influence de cette frivolité sur
l'éducation de leurs enfants.--Ma présentation.--Nuances de
politesse.--Mot de l'Empereur.--Le son de sa voix.--L'Impératrice.--Son
affabilité.--Son langage.--Fête à la cour.--Surprise des courtisans en
rentrant dans ce palais fermé depuis l'incendie.--Influence de l'air de
la cour.--Courtisans à tous les étages de cette société.--Ils ne sont
pas moins à plaindre que tous les autres hommes.--Danses de cour.--La
polonaise.--La grande galerie.--Admiration des esprits positifs pour le
despotisme.--Conditions imposées à chaque gouvernement.--La France n'a
pas l'esprit de son gouvernement.--Le plaisir n'est pas le but de
l'existence.--Autre galerie.--Souper.--Le khan des Kirguises.--La Reine
de Géorgie.--Sa figure.--Le malheur ridicule perd ses
droits.--L'apparence trompe, moins qu'on ne le croit.--Habit de cour
russe.--Coiffure nationale.--Elle enlaidit les laides et embellit les
belles.--Le Genevois à la table de l'Empereur.--Trait de politesse de ce
prince.--La petite table.--Imperturbable sang-froid d'un Suisse.--Effet
du soleil couchant vu par une fenêtre.--Nouvelle merveille des nuits du
Nord.--Description.--La ville et le palais font contraste.--Rencontre
inattendue.--L'Impératrice.--Autre point de vue sur la cour intérieure
du palais.--Elle est remplie d'un peuple muet d'admiration.--Joie
menteuse.--Conspiration contre la vérité.--Mot de madame de
Staël.--Plaisirs désintéressés du peuple.--Philosophie du despotisme.
Ce 14 juillet 1839. (Cinquante ans jour pour jour après la prise de
la Bastille, 14 juillet 1789.)
Remarquez d'abord ces dates dont le rapprochement me paraît assez
curieux. Le commencement de nos révolutions et le mariage du fils
d'Eugène de Beauharnais ont eu lieu le même jour à cinquante ans de
distance.
Je reviens de la cour après avoir assisté dans la chapelle Impériale à
toutes les cérémonies grecques du mariage de la grande-duchesse Marie
avec le duc de Leuchtenberg. Tout à l'heure, je vous les décrirai de mon
mieux et en détail, mais avant tout, je veux vous parler de l'Empereur.
Au premier abord, le caractère dominant de sa physionomie est la
sévérité inquiète, expression peu agréable, il faut l'avouer, malgré la
régularité de ses traits. Les physionomistes prétendent, à juste titre,
que l'endurcissement du cœur peut nuire à la beauté du visage.
Néanmoins, chez l'Empereur Nicolas cette disposition peu bienveillante
paraît être le résultat de l'expérience plus que l'œuvre de la nature.
Ne faut-il pas qu'un homme soit torturé par une longue et cruelle
souffrance pour que sa physionomie nous fasse peur, malgré la confiance
involontaire qu'inspire ordinairement une noble figure?
Un homme chargé de diriger dans ses moindres détails une machine
immense, craint incessamment de voir quelque rouage se déranger; celui
qui obéit ne souffre que selon la mesure matérielle du mal qu'il
ressent; celui qui commande souffre d'abord comme les autres hommes,
puis l'amour-propre et l'imagination centuplent pour lui seul le mal
commun à tous. La responsabilité est la punition du souverain absolu.
S'il est le mobile de toutes les volontés, il devient le foyer de toutes
les douleurs: plus on le redoute, plus je le trouve à plaindre.
Celui qui peut tout, qui fait tout, est accusé de tout: soumettant le
monde à ses ordres suprêmes, il voit jusque dans les hasards une ombre
de révolte; persuadé que ses droits sont sacrés, il ne reconnaît
d'autres bornes à sa puissance que celles de son intelligence et de sa
force, et il s'en indigne. Une mouche qui vole mal à propos dans le
palais Impérial, pendant une cérémonie, humilie l'Empereur.
L'indépendance de la nature lui paraît d'un mauvais exemple; tout être
qu'il ne peut assujettir à ses lois arbitraires, devient à ses yeux un
soldat qui se révolte contre son sergent au milieu de la bataille; la
honte en rejaillit sur l'armée et jusque sur le général: l'Empereur de
Russie est un chef militaire, et chacun de ses jours est un jour de
bataille.
Pourtant de loin en loin des éclairs de douceur tempèrent le regard
impérieux ou Impérial du maître; alors l'expression de l'affabilité fait
tout à coup ressortir la beauté native de cette tête antique. Dans le
cœur du père et de l'époux l'humanité triomphe par instants de la
politique du prince. Quand le souverain se repose du joug qu'il fait
peser sur toutes les têtes il paraît heureux. Ce combat de la dignité
primitive de l'homme contre la gravité affectée du souverain, me semble
bien curieux à observer. C'est à quoi j'ai passé la plus grande partie
de mon temps dans la chapelle.
L'Empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la
tête; sa taille est noble quoiqu'un peu raide; il a pris dès sa jeunesse
l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire
remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement
des côtes; cette proéminence peu naturelle nuit à la santé comme à la
grâce du corps; l'estomac bombé excessivement sous l'uniforme, finit en
pointe et retombe par-dessus la ceinture.
Cette difformité volontaire qui nuit à la liberté des mouvements,
diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la
personne. On dit que lorsque l'Empereur se desserre les reins, les
viscères, reprenant tout à coup, pour un moment, leur équilibre dérangé,
lui font éprouver une prostration de force extraordinaire. On peut
déplacer le ventre, on ne peut pas le détruire.
Il a le profil grec; le front haut, mais déprimé en arrière, le nez
droit et parfaitement formé, la bouche très-belle, le visage noble,
ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave.
Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.
Il s'attend toujours à être regardé, il n'oublie pas un instant qu'on le
regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les
yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir
et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie.
Il passe la plus grande partie de sa vie en plein air pour des revues ou
pour de rapides voyages; aussi, pendant l'été, l'ombre de son chapeau
militaire dessine-t-elle, à travers son front hâlé, une ligne oblique
qui marque l'action du soleil sur la peau dont la blancheur s'arrête à
l'endroit protégé par la coiffure; cette ligne produit un effet
singulier, mais qui n'est pas désagréable, parce qu'on en devine
aussitôt la cause.
En examinant attentivement la belle figure de cet homme dont la volonté
décide de la vie de tant d'hommes, j'ai remarqué avec une pitié
involontaire qu'il ne peut sourire à la fois des yeux et de la bouche:
désaccord qui dénote une perpétuelle contrainte, et me fait regretter
toutes les nuances de grâce naturelle qu'on admirait dans le visage
moins régulier peut-être, mais plus agréable de son frère l'Empereur
Alexandre. Celui-ci, toujours charmant, avait quelquefois l'air faux;
l'Empereur Nicolas est plus sincère, mais habituellement il a
l'expression de la sévérité, quelquefois même cette sévérité va jusqu'à
lui donner l'air dur et inflexible; s'il est moins séduisant, il a plus
de force, mais aussi est-il bien plus souvent obligé d'en faire usage;
la grâce assure l'autorité en prévenant les résistances. Cette adroite
économie dans l'emploi du pouvoir est un secret ignoré de l'Empereur
Nicolas. Il est toujours l'homme qui veut être obéi; d'autres ont voulu
être aimés.
L'Impératrice a la taille la plus élégante; et malgré son excessive
maigreur, je trouve à toute sa personne une grâce indéfinissable. Son
attitude, loin d'être orgueilleuse, comme on me l'avait annoncé, exprime
l'habitude de la résignation. En entrant dans la chapelle, elle était
fort émue, elle m'a paru mourante: une convulsion nerveuse agite les
traits de son visage, elle lui fait même quelquefois branler la tête;
ses yeux creux, bleus et doux trahissent des souffrances profondes,
supportées avec un calme angélique; son regard plein de sentiment a
d'autant plus de puissance qu'elle pense moins à lui en donner: détruite
avant le temps, elle n'a pas d'âge, et l'on ne saurait, en la voyant,
deviner ses années; elle est si faible qu'on dirait qu'elle n'a pas ce
qu'il faut pour vivre: elle tombe dans le marasme, elle va s'éteindre,
elle n'appartient plus à la terre; c'est une ombre. Elle n'a jamais pu
se remettre des angoisses qu'elle ressentit le jour de son avènement au
trône: le devoir conjugal a consumé le reste de sa vie.
Elle a donné trop d'idoles à la Russie, trop d'enfants à l'Empereur.
«S'épuiser en grands-ducs: quelle destinée!...» disait une grande dame
polonaise qui ne se croit pas obligée d'adorer en paroles ce qu'elle
hait dans le cœur.
Tout le monde voit l'état de l'Impératrice; personne n'en parle;
l'Empereur l'aime; a-t-elle la fièvre, est-elle au lit, il la soigne
lui-même; il veille près d'elle, prépare ses boissons, les lui fait
avaler comme une garde-malade; dès qu'elle est sur pied, il la tue de
nouveau à force d'agitation, de fêtes, de voyages, d'amour; mais sitôt
que le danger est déclaré, il renonce à ses projets; il a horreur des
précautions qui préviendraient le mal; femme, enfants, serviteurs,
parents, favoris, en Russie tout doit suivre le tourbillon Impérial en
souriant jusqu'à la mort.
Tout doit s'efforcer d'obéir à la pensée du souverain; cette pensée
unique fait la destinée de tous; plus une personne est placée près de ce
soleil des esprits, et plus elle est esclave de la gloire attachée à son
rang; l'Impératrice en meurt.
Voilà ce que chacun sait ici et ce que personne ne dit, car, règle
générale, personne ne profère jamais un mot qui pourrait intéresser
vivement quelqu'un; ni l'homme qui parle, ni l'homme à qui l'on parle ne
doivent avouer que le sujet de leur entretien mérite une attention
soutenue ou réveille une passion vive. Toutes les ressources du langage
sont épuisées à rayer du discours l'idée et le sentiment, sans toutefois
avoir l'air de les dissimuler, ce qui serait gauche. La gêne profonde
qui résulte de ce travail prodigieux, prodigieux surtout par l'art avec
lequel il est caché, empoisonne la vie des Russes. Un tel tourment sert
d'expiation à des hommes qui se dépouillent volontairement des deux plus
grands dons de Dieu: l'âme et la parole qui la communique; autrement
dit, le sentiment et la liberté.
Plus je vois la Russie, plus j'approuve l'Empereur lorsqu'il défend aux
Russes de voyager, et rend l'accès de son pays difficile aux étrangers.
Le régime politique de la Russie ne résisterait pas vingt ans à la libre
communication avec l'Occident de l'Europe. N'écoutez pas les
forfanteries des Russes; ils prennent le faste pour l'élégance, le luxe
pour la politesse, la police et la peur pour les fondements de la
société. À leur sens, être discipliné c'est être civilisé; ils oublient
qu'il y a des sauvages de mœurs très-douces et des soldats fort cruels;
malgré toutes leurs prétentions aux bonnes manières, malgré leur
instruction superficielle et leur profonde corruption précoce, malgré
leur facilité à deviner et à comprendre le positif de la vie, les Russes
ne sont pas encore civilisés. Ce sont des Tatares enrégimentés, rien de
plus.
Ceci ne veut pas dire qu'on doive les mépriser; plus ils ont conservé de
rudesse dans l'âme sous les formes adoucies du langage social, et plus
je les trouve redoutables. En fait de civilisation, ils se sont jusqu'à
présent contentés de l'apparence; mais si jamais ils peuvent se venger
de leur infériorité réelle, ils nous feront cruellement expier nos
avantages.
Ce matin, après m'être habillé à la hâte pour me rendre à la chapelle
Impériale, seul dans ma voiture, je suivais, à travers les places et les
rues qui conduisent au palais, la voiture de l'ambassadeur de France, et
j'examinais avec curiosité tout ce qui se trouvait sur mon passage. J'ai
remarqué les abords du palais et les troupes qui ne me parurent pas
assez magnifiques pour leur réputation; cependant les chevaux sont
superbes; la place immense qui sépare la demeure du souverain du reste
de la ville était traversée en sens divers par les voitures de la cour,
par des hommes en livrée et par des soldats en uniformes de toutes
couleurs. Les Cosaques sont les plus remarquables. Malgré l'affluence il
n'y avait pas foule tant l'espace est vaste.
Dans les États nouveaux il y a du vide partout, surtout quand leur
gouvernement est absolu; l'absence de liberté crée la solitude et répand
la tristesse. Il n'y a de peuplés que les pays libres.
Il m'a paru que les équipages des personnes de la cour avaient bon air
sans être véritablement soignés, ni élégants. Les voitures, mal peintes,
encore plus mal vernies, sont d'une forme peu légère et attelées de
quatre chevaux; les traits de ces attelages sont démesurément longs.
Un cocher conduit les chevaux du timon; un petit postillon, vêtu en robe
persane longue comme l'_armiak_[1] du cocher, est planté tout au bout de
l'attelage, sur ou plutôt dans une selle creuse, épaisse, rembourrée et
relevée par devant et par derrière comme un oreiller; cet enfant nommé,
je crois, d'après l'allemand: le _vorreiter_ et en russe le _faleiter_,
est toujours juché, remarquez bien ceci, sur le cheval de droite de la
volée; c'est le contraire de l'usage suivi dans tous les autres pays, où
le postillon monte à gauche afin d'avoir la main droite libre pour
diriger le cheval de trait; cette manière d'atteler m'a frappé par sa
singularité: la vivacité, le nerf des chevaux russes, qui tous ont de la
race, si tous n'ont de la beauté; la dextérité des cochers, la richesse
des habits, tout l'ensemble du spectacle annonce des splendeurs que nous
ne connaissons plus; c'est encore une puissance que la cour de Russie;
la cour de tous les autres pays, même la plus brillante, n'est plus
qu'un spectacle.
J'étais préoccupé de cette différence et d'une foule de réflexions que
me suggérait la nouveauté des objets en présence desquels je me
trouvais, lorsque ma voiture s'arrête sous un péristyle grandiose, où
l'on descend à couvert au milieu des mille bruits divers d'une foule
dorée, toute composée de courtisans très-raffinés dans leur air. Ceux-ci
étaient accompagnés de leurs vassaux très-sauvages en apparence comme en
réalité; le costume des valets est presque aussi éclatant que celui des
maîtres. Les Russes ont un grand goût pour ce qui reluit, et c'est
surtout dans les solennités de cour que leur luxe en ce genre se
déploie.
En descendant de voiture, à la hâte pour ne pas me séparer des personnes
qui s'étaient chargées de moi, je m'aperçus à peine d'un coup assez
violent que je me donnai à la jambe contre le marchepied, où l'éperon de
ma botte fut au moment de s'accrocher; mais figurez-vous mon angoisse
lorsqu'un instant après cet accident, en posant le pied sur la première
marche du superbe escalier du palais d'hiver, je vis que je venais de
perdre un de mes éperons, et, ce qui était bien pis, que l'éperon en se
détachant avait emporté avec lui le talon de la botte dans lequel il
était fixé! J'étais donc à moitié déchaussé d'un pied. Près de paraître
pour la première fois devant un homme qu'on dit aussi minutieux qu'il
est supérieur et puissant, cet accident me parut un vrai malheur. Les
Russes sont moqueurs, et l'idée de leur prêter à rire dès mon début
m'était singulièrement désagréable. Que faire? retourner sous le
péristyle pour y chercher le débris de ma chaussure; à quoi bon? des
voitures avaient déjà passé sur ce fragment de botte. Retrouver le talon
perdu, ce serait un miracle impossible à espérer; d'ailleurs qu'en
ferais-je? le porterais-je à la main pour entrer dans le palais? Que
résoudre? Fallait-il quitter l'ambassadeur de France et m'en retourner
chez moi? mais dans un pareil moment c'eût été déjà faire scène; d'un
autre côté, me montrer dans l'état où j'étais, c'était me perdre dans
l'esprit du maître et de ses courtisans, et je n'ai nulle philosophie
contre un ridicule auquel je suis venu m'exposer volontairement. En ce
genre, c'est bien assez de supporter l'inévitable... Les désagréments
qu'on s'attire à plaisir à mille lieues de chez soi me paraissent
insupportables. Il est si facile de ne pas aller, que lorsqu'on va
gauchement on est impardonnable.
J'aspirais en rougissant à me cacher dans la foule, mais, je vous le
répète, il n'y a jamais foule en Russie, surtout sur un escalier comme
celui du nouveau palais d'hiver, qui ressemble à quelque décoration de
l'opéra de Gustave. Ce palais est, je crois, la plus grande et la plus
magnifique habitation de souverain qu'il y ait au monde. Je sentis ma
timidité naturelle s'accroître par la confusion où me jetait un accident
risible, mais tout à coup je me fis un courage de ma peur elle-même, et
je me mis à boiter le plus légèrement que je pus à travers des salles
immenses et des galeries pompeuses dont je maudissais l'éclat et la
longueur, puisque cette pompe sans désordre m'ôtait tout espoir
d'échapper aux regards investigateurs des courtisans. Les Russes sont
froids, fins, moqueurs, spirituels et naturellement peu sensibles comme
tous les ambitieux. Ils sont de plus défiants envers les étrangers dont
ils redoutent les jugements, parce qu'ils nous croient peu bienveillants
pour eux; ceci les rend d'avance hostiles, dénigrants et secrètement
caustiques, quoiqu'en apparence ils soient hospitaliers et polis.
J'arrivai enfin, non sans effort, au fond de la chapelle Impériale; là,
j'ai tout oublié, même moi et mon sot embarras; d'ailleurs dans ce lieu
la foule était épaisse et personne n'y pouvait voir ce qui manquait à ma
chaussure. La nouveauté du spectacle qui m'attendait m'a rendu mon
sang-froid et mon empire sur moi-même. Je rougissais du trouble auquel
venait de m'exposer ma vanité de courtisan déconcerté; simple voyageur,
je rentrais dans mon rôle et je retrouvais l'impassibilité de
l'observateur philosophe.
Encore un mot sur mon costume: il avait été l'objet d'une consultation
grave; quelques-uns des jeunes gens attachés à la légation française
m'avaient conseillé l'habit de garde national; je craignais que cet
uniforme ne déplût à l'Empereur: je me décidai pour celui d'officier
d'état-major, avec les épaulettes de lieutenant-colonel, qui sont celles
de mon grade.
On m'avait averti que cet habit paraîtrait nouveau, et qu'il
deviendrait, de la part des princes de la famille Impériale et de
l'Empereur lui-même, le sujet d'une foule de questions qui pourraient
m'embarrasser. Jusqu'à présent personne n'a encore eu le temps de
s'occuper d'une si petite affaire.
Les cérémonies du mariage grec sont longues et majestueuses: tout est
symbolique dans l'église d'Orient. Il m'a semblé que les splendeurs de
la religion rehaussaient le lustre des solennités de la cour.
Les murs, les plafonds de la chapelle, les habillements des prêtres et
de leurs acolytes, tout étincelait d'or et de pierreries: il y avait là
des richesses à étonner l'imagination la moins poétique. Ce spectacle
vaut les descriptions les plus fantastiques des Mille et une Nuits;
c'est de la poésie comme Lalla Rhook, comme la lampe merveilleuse: c'est
de cette poésie orientale où la sensation domine le sentiment et la
pensée.
La chapelle Impériale n'est pas d'une grande dimension; elle était
remplie par les représentants de tous les souverains de l'Europe et
presque de l'Asie; par quelques étrangers tels que moi, admis à entrer à
la suite du corps diplomatique, par les femmes des ambassadeurs, enfin
par les grandes charges de la cour; une balustrade nous séparait de
l'enceinte circulaire où s'élève l'autel. Cet autel est semblable à une
table carrée, assez basse. On remarquait dans le chœur, les places
réservées à la famille Impériale. Au moment de notre arrivée elles
étaient vides.
J'ai vu peu de choses à comparer pour la magnificence et la solennité à
l'entrée de l'Empereur dans cette chapelle étincelante de dorures. Il a
paru, s'avançant avec l'Impératrice et suivi de toute la cour: aussitôt
mes regards et ceux des assistants se sont fixés sur lui; nous avons
ensuite admiré sa famille, les deux jeunes époux brillaient entre tous.
Un mariage d'inclination sous des habits brodés et dans des lieux si
pompeux, c'est une rareté qui mettait le comble à l'intérêt de la scène.
Voilà ce que tout le monde disait autour de moi; mais moi je ne crois
pas à cette merveille et je ne puis m'empêcher de voir une intention
politique dans tout ce qu'on fait et dit ici. L'Empereur s'y trompe
peut-être lui-même; il croit faire acte de tendresse paternelle, tandis
qu'au fond de sa pensée l'espoir de quelqu'avantage à venir a décidé son
choix. Il en est de l'ambition comme de l'avarice: les avares calculent
toujours, même lorsqu'ils croient céder à des sentiments désintéressés.
Quoique la cour fût nombreuse et que la chapelle soit petite, il n'y
avait point de confusion. J'étais debout au milieu du corps
diplomatique, près de la balustrade qui nous séparait du sanctuaire.
Nous n'étions point assez pressés pour ne pas pouvoir distinguer les
traits et les mouvements de chacun des personnages que le devoir ou la
curiosité réunissaient là. Le silence du respect n'était troublé par
aucun désordre. Un soleil éclatant illuminait l'intérieur de la
chapelle, où la température s'élevait, m'a-t-on dit, à trente degrés. On
voyait à la suite de l'Empereur en longue robe dorée, et en bonnet
pointu également orné de broderies d'or un khan tatare, moitié
tributaire, moitié indépendant de la Russie. Ce petit souverain esclave
a pensé, d'après la position équivoque que lui fait la politique
conquérante de ses protecteurs, qu'il serait à propos de venir prier
l'Empereur de toutes les Russies d'admettre _parmi ses pages_ un fils de
douze ans qu'il amène à Pétersbourg, afin d'assurer à cet enfant un sort
convenable. Cette puissance déchue, qui servait de relief à la puissance
triomphante, m'a rappelé les pompes de Rome.
Les premières dames de la cour de Russie et les femmes des ambassadeurs
de toutes les cours, parmi lesquelles j'ai reconnu mademoiselle Sontag,
aujourd'hui comtesse de Rossi, garnissaient le tour de la chapelle; dans
le fond, terminé en une rotonde éclatante de peinture, était rangée
toute la famille Impériale. La dorure des lambris, embrasée par les
rayons d'un soleil ardent, formait une espèce d'auréole sur la tête des
souverains et de leurs enfants. La parure et les diamants des femmes
brillaient d'un éclat magique au milieu de tous les trésors de l'Asie,
étalés sur les murs du sanctuaire où la magnificence royale semblait
défier la majesté du Dieu qu'elle honorait sans s'oublier elle-même.
Tout cela est beau, c'est surtout étonnant pour nous, si nous nous
rappelons le temps encore peu éloigné où le mariage de la fille d'un
Czar aurait été à peu près ignoré en Europe, et où Pierre Ier publiait
qu'il avait le droit de laisser sa couronne à qui bon lui semblerait.
Que de progrès en peu de temps!
Quand on réfléchit aux conquêtes diplomatiques et autres de cette
puissance, naguère encore comptée pour peu dans les affaires du monde
civilisé, on se demande si ce qu'on voit est un rêve. L'Empereur
lui-même ne me semblait pas très-accoutumé à ce qui se passait devant
lui, car à chaque instant il quittait son prie-Dieu et faisait quelques
pas de côté et d'autre pour venir redresser les fautes d'étiquette de
ses enfants ou de son clergé. Ceci m'a prouvé qu'en Russie la cour même
est en progrès. Son gendre n'était pas à la place convenable, il le
faisait reculer ou avancer de deux pieds; la grande-duchesse, les
prêtres eux-mêmes, les grandes charges, tout semblait soumis à sa
direction minutieuse quoique suprême; j'aurais trouvé plus digne de
laisser aller les choses comme elles pouvaient, et j'aurais voulu qu'une
fois dans la chapelle il ne pensât plus qu'à Dieu, laissant chaque homme
s'acquitter de ses fonctions sans rectifier scrupuleusement la moindre
faute de discipline religieuse ou de cérémonial de cour. Mais dans ce
singulier pays l'absence de liberté se révèle partout; on la retrouve
même au pied des autels. Ici l'esprit de Pierre-le-Grand domine tous les
esprits.
Il y a pendant la messe du mariage grec un moment où les deux époux
boivent ensemble dans la même coupe. Plus tard, accompagnés du prêtre
officiant, ils font trois fois le tour de l'autel en se tenant par la
main pour signifier l'union conjugale et pour marquer la fidélité avec
laquelle ils doivent marcher toujours du même pas dans la vie. Tous ces
actes sont d'autant plus imposants qu'ils rappellent des usages de la
primitive église.
Ces cérémonies accomplies, une couronne fut tenue pendant fort longtemps
au-dessus de la tête de chacun des deux mariés. La couronne de la
grande-duchesse, par son frère le grand-duc héritier, dont l'Empereur
lui-même, quittant son prie-Dieu une fois de plus, eut soin de rectifier
la pose avec un mélange de bonhomie et de minutie que j'avais peine à
m'expliquer; la couronne du duc de Leuchtenberg était tenue par le comte
de Pahlen, ambassadeur de Russie à Paris, et fils de l'ami trop fameux
et trop zélé d'Alexandre. Ce souvenir, banni de tous les discours et
peut-être de toutes les pensées des Russes d'aujourd'hui, n'a cessé de
me préoccuper pendant que le comte de Pahlen, avec la noble simplicité
qui lui est naturelle, s'acquittait d'une charge enviée sans doute de
tout ce qui aspire aux faveurs de cour. Il était censé appeler, par la
fonction qu'il remplissait dans cette cérémonie sainte, la protection du
ciel sur la tête du mari de la petite-fille de Paul Ier. Ce
rapprochement était bien étrange; mais, je le répète, personne, je
crois, n'y pensait, tant la politique en ce pays a d'effet rétroactif.
La flatterie défait et refait jusqu'au passé au profit de l'intérêt du
jour. Il paraît qu'ici le tact n'est nécessaire qu'à ceux qui n'ont pas
le pouvoir. Si la mémoire du fait qui m'occupait eût été présente à
l'esprit de l'Empereur, il eût chargé quelqu'autre personne de tenir la
couronne sur la tête de son gendre. Mais dans un pays où l'on n'écrit ni
ne parle rien n'est si loin de l'événement du jour que l'histoire de la
veille; aussi le pouvoir a-t-il des inadvertances, des naïvetés qui
prouvent qu'il s'endort dans une sécurité quelquefois trompeuse. La
politique russe n'est entravée dans sa marche ni par les opinions ni
même par les actions; la faveur du maître est tout; tant qu'elle dure,
elle tient lieu de mérite, de vertu et, qui plus est, d'innocence à
l'homme sur lequel elle se répand; de même qu'en se retirant, elle le
prive de tout. Chacun admirait avec une sorte d'anxiété l'immobilité des
bras qui soutenaient les deux couronnes. Cette scène dura longtems et
elle dut être bien fatigante pour les acteurs.
La jeune mariée est pleine de grâce, de pureté; elle est blonde, elle a
les yeux bleus; son teint délicat et fin brille de tout l'éclat de la
première jeunesse, l'expression de son visage est la candeur
spirituelle. Cette princesse et sa sœur, la grande-duchesse Olga, m'ont
paru les deux plus belles personnes de la cour: heureux accord des
avantages du rang et des dons de la nature.
Quand l'évêque officiant présenta les mariés à leurs augustes parents,
ceux-ci les embrassèrent avec une cordialité touchante. L'instant
d'après l'Impératrice se jeta dans les bras de son mari: effusion de
tendresse qui aurait pu être mieux placée dans une chambre que dans une
chapelle; mais en Russie les souverains sont chez eux partout, même dans
la maison de Dieu. D'ailleurs l'attendrissement de l'Impératrice
semblait tout à fait involontaire, la manifestation n'en pouvait donc
avoir rien de choquant. Malheur à ceux qui trouveraient ridicule
l'émotion produite par un sentiment vrai. Une telle explosion de
sensibilité est communicative. La cordialité allemande ne se perd
jamais; il faut avoir de l'âme pour conserver sur le trône la faculté de
l'abandon.
Avant la bénédiction deux pigeons gris avaient été lâchés selon l'usage
dans la chapelle: au bout d'un moment ils se sont posés sur une corniche
dorée qui faisait saillie tout juste au dessus de la tête des deux
époux, et là ils n'ont fait que se becqueter pendant toute la messe.
Les pigeons sont bien heureux en Russie: on les révère comme le symbole
sacré du Saint-Esprit, et il est défendu de les tuer; heureusement que
le goût de leur chair déplaît aux Russes.
Le duc de Leuchtenberg est un jeune homme grand, fort et bien fait; les
traits de son visage n'ont rien de distingué, ses yeux sont beaux, mais
il a la bouche saillante et de forme peu régulière; sa taille est belle
sans noblesse, l'uniforme lui sied et supplée à l'élégance qui manque à
sa personne; c'est plutôt un sous-lieutenant bien découplé qu'un prince.
Pas un seul parent de son côté n'était venu à Pétersbourg pour assister
à la cérémonie.
Pendant la messe il paraissait singulièrement impatient de se trouver
seul avec sa femme; et les yeux de l'assemblée entière se dirigèrent par
un mouvement spontané vers le groupe des deux pigeons perchés au-dessus
de l'autel.
Je n'ai ni le cynisme de Saint-Simon, ni son génie d'expression, ni la
gaieté naïve des écrivains du bon vieux temps; dispensez-moi donc des
détails, quelque divertissants qu'ils pussent vous paraître.
Dans le siècle de Louis XIV on avait une liberté de langage qui tenait à
la certitude de n'être entendu que par des gens qui vivaient et
parlaient tous de la même manière; il y avait une société et point de
public. Aujourd'hui il y a un public, et il n'y a point de société. Chez
nos pères chaque conteur dans son cercle pouvait être vrai sans
conséquence; aujourd'hui que toutes les classes sont mêlées on manque de
bienveillance et dès lors de sécurité. La franchise d'expression
paraîtrait de mauvais ton à des personnes qui n'ont pas toutes appris le
français dans le même vocabulaire. Quelque chose de la susceptibilité
bourgeoise a passé dans le langage de la meilleure compagnie de France;
plus le nombre des esprits auxquels on s'adresse grandit et plus on doit
prendre un air grave en parlant; une nation veut être respectée plus
qu'une société intime quelqu'élégante qu'on la suppose.
En fait de décence de langage, une foule est plus exigeante qu'une cour:
plus la hardiesse aurait de témoins et plus elle deviendrait
inconvenante. Tels sont mes motifs pour me dispenser de vous dire ce qui
a fait sourire plus d'un grave personnage et peut-être plus d'une
vertueuse dame, ce matin dans la chapelle Impériale. Mais je ne pouvais
passer tout à fait sous silence un incident qui contrastait d'une
manière par trop singulière avec la majesté de la scène et le sérieux
obligé des spectateurs.
Il vient un moment, pendant la longue cérémonie du mariage grec, où tout
le monde doit tomber à genoux. L'Empereur, avant de se prosterner comme
les autres, jeta d'abord sur l'assemblée un regard de surveillance peu
gracieux. Il me parut qu'il voulait s'assurer que personne ne restait
debout: précaution superflue, car, bien qu'il y eût parmi les étrangers
des catholiques et des protestants, il n'était venu sans doute à la
pensée de pas un d'entre eux de ne pas se conformer extérieurement à
tous les rites de l'église grecque[2].
La possibilité d'un doute à cet égard justifie ce que je vous ai dit
plus haut, et m'autorise à vous répéter que la sévérité inquiète est
devenue l'expression habituelle de la physionomie de l'Empereur.
Aujourd'hui que la révolte est, pour ainsi dire, dans l'air,
l'autocratie elle-même redouterait-elle quelque atteinte à sa puissance?
Cette crainte fait un contraste désagréable et même effrayant avec
l'idée qu'elle conserve de ses droits. Le pouvoir absolu devient par
trop redoutable quand il a peur.
En voyant le tremblement nerveux, la faiblesse et la maigreur de
l'Impératrice, de cette femme si gracieuse, je me rappelais ce qu'elle
avait dû souffrir pendant la révolte de l'avènement au trône, et je me
dis tout bas: «l'héroïsme se paie!!...» C'est de la force, mais une
force qui épuise la vie.
Je vous ai dit que tout le monde était tombé à genoux, et l'Empereur
après tout le monde: les époux sont mariés; la famille Impériale, la
foule se relève; à ce moment les prêtres et le chœur entonnent le _Te
Deum_, tandis qu'au dehors des décharges d'artillerie annoncent à la
ville la consécration du mariage. L'effet de cette musique céleste
accompagnée par des coups de canon, par le tintement des cloches et par
les acclamations lointaines du peuple, est inexprimable. Tout instrument
de musique est banni de l'église grecque, et les seules voix d'hommes y
célèbrent les louanges du Seigneur. Cette sévérité du rite oriental est
favorable à l'art, à qui elle conserve toute sa simplicité, et elle
produit des effets de chant vraiment célestes. Je croyais entendre au
loin le battement des cœurs de soixante millions de sujets; orchestre
vivant qui suivait, sans le couvrir, le chant de triomphe des prêtres.
J'étais ému: la musique peut faire tout oublier pour un moment, même le
despotisme.
Je ne puis comparer ces chœurs sans accompagnement qu'aux _Miserere_ de
la semaine sainte dans la chapelle Sixtine à Rome, excepté que la
chapelle du pape n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était jadis. C'est
une ruine de plus dans les ruines de Rome.
Au milieu du siècle dernier, à l'époque où l'école italienne brillait de
tout son éclat, les vieux chants grecs furent refondus, sans être gâtés,
par des compositeurs venus de Rome à Pétersbourg; ces étrangers
produisirent un chef-d'œuvre, parce que tout leur esprit et toute leur
science furent appliqués à respecter l'œuvre de l'antiquité. Leur
travail est devenu une composition classique et l'exécution est digne de
la conception: les voix de soprane ou d'enfants de chœur, car nulle
femme ne fait partie de la musique de la chapelle Impériale, chantent
avec une justesse parfaite: les basses-tailles sont fortes, graves et
pures. Je ne me souviens pas d'en avoir entendu d'aussi belles ni
d'aussi basses.
Pour un amateur de l'art, la musique de la chapelle Impériale vaut seule
le voyage de Pétersbourg; les _piano_, les _forte_, les nuances les plus
fines de l'expression sont observées avec un profond sentiment, avec un
art merveilleux et un ensemble admirable: le peuple russe est musical;
on n'en peut douter quand on a entendu ses chants d'église. J'écoutais
sans oser respirer et j'appelais de tous mes vœux notre savant ami
Meyerbeer pour m'expliquer des beautés que je sentais profondément sans
les comprendre; il les aurait comprises en s'en inspirant, car sa
manière d'admirer les modèles, c'est de les égaler.
Pendant ce _Te Deum_, au moment où deux chœurs se répondent, le
tabernacle s'ouvre et l'on voit les prêtres coiffés de leurs tiares
étincelantes de pierreries, vêtus de leurs robes d'or, sur lesquelles se
détachent majestueusement leurs barbes d'argent: il y en a qui tombent
jusqu'à la ceinture; les assistants sont aussi brillants que les
officiants. Cette cour est magnifique et le costume militaire y reluit
de tout son éclat. Je voyais avec admiration le monde apporter à Dieu
l'hommage de toutes ses pompes, de toutes ses richesses. La musique
sacrée était écoutée, par un auditoire profane, avec un silence, un
recueillement qui rendraient beaux des chants moins sublimes. Dieu est
là, et sa présence sanctifie même la cour; le monde n'est plus que
l'accessoire, la pensée dominante est le ciel.
L'archevêque officiant ne déparait pas la majesté de cette scène. S'il
n'est pas beau, il est vieux; sa petite figure est celle d'une belette
souffrante, mais sa tête est blanchie par l'âge; il a l'air fatigué,
malade; un prêtre vieux et faible ne peut être ignoble. À la fin de la
cérémonie, l'Empereur est venu s'incliner devant lui et lui baiser la
main avec respect. Jamais l'Autocrate ne manque une occasion de donner
l'exemple de la soumission, quand cet exemple peut lui profiter.
J'admirais ce pauvre archevêque qui paraissait mourant au milieu de sa
gloire, cet Empereur à la taille majestueuse, au visage noble, qui
s'abaissait devant le pouvoir religieux: et plus loin, les deux jeunes
époux, la famille, la foule, enfin toute la cour qui remplissait et
animait la chapelle: il y avait là le sujet d'un tableau.
Avant la cérémonie, je crus que l'archevêque allait tomber en
défaillance; la cour l'avait fait attendre longtemps au mépris du mot de
Louis XVIII: «l'exactitude est la politesse des rois.»
Malgré l'expression rusée de sa physionomie, ce vieillard m'inspirait de
la pitié à défaut de respect: il était si débile, il soutenait la
fatigue avec tant de patience que je le plaignais. Qu'importe que cette
patience fût puisée dans la piété ou dans l'ambition? elle était
cruellement éprouvée.
Quant à la figure du jeune duc de Leuchtenberg j'avais beau faire effort
pour m'habituer à elle, elle ne me plaisait pas plus à la fin de la
cérémonie qu'au commencement. Ce jeune homme a une belle tournure
militaire, voilà tout: il me prouve ce que je savais: c'est que de nos
jours les princes sont moins rares que les gentilshommes. Le jeune duc
m'eût paru mieux placé dans la garde de l'Empereur que dans sa famille.
Nulle émotion ne s'est manifestée sur sa physionomie à aucun moment de
ces cérémonies qui pourtant m'ont paru touchantes à moi spectateur
indifférent. J'avais apporté là de la curiosité, j'y ai senti du
recueillement, et le gendre de l'Empereur, le héros de la scène, avait
l'air étranger à ce qui se passait autour de lui. Il n'a point de
physionomie. Il paraissait embarrassé de sa personne plus qu'intéressé à
ce qu'il faisait. On voit qu'il compte peu sur la bienveillance d'une
cour où le calcul règne plus absolument que dans toute autre cour, et où
sa fortune inattendue doit lui faire plus d'envieux que d'amis. Le
respect ne s'improvise pas; je hais toute position qui n'est pas simple
et ne puis me défendre d'une sévérité quelquefois injuste pour l'homme
qui accepte, par quelque motif que ce soit, une telle position. Ce jeune
prince a cependant une légère ressemblance avec son père dont le visage
était intelligent et gracieux; malgré l'uniforme russe, où tous les
hommes sont gênés, tant on y est serré, il m'a paru que sa démarche
était légère comme celle d'un Français: il ne se doutait guère, en
passant devant moi, qu'il y avait là un homme qui portait sur sa
poitrine un souvenir précieux pour tous deux, mais surtout pour le fils
d'Eugène Beauharnais. C'est le talisman arabe que M. de Beauharnais, le
père du vice-roi d'Italie et le grand-père du duc de Leuchtenberg, a
donné à ma mère en passant devant la chambre qu'elle habitait aux
Carmes, au moment où il partait pour l'échafaud.
La cérémonie religieuse terminée dans la chapelle grecque devait être
suivie d'une seconde bénédiction nuptiale par un prêtre catholique dans
une des salles du palais consacrée, pour aujourd'hui seulement, à ce
pieux usage. Après ces deux mariages les époux et leur famille devaient
se mettre à table; moi n'ayant la permission d'assister ni au mariage
catholique, ni au banquet, je suivis le gros de la cour et je sortis
pour venir respirer un air moins étouffant en me félicitant du peu
d'effet qu'avait produit ma botte emportée. Pourtant quelques personnes
m'en ont parlé en riant, voilà tout. En bien comme en mal, rien de ce
qui ne regarde que nous-mêmes n'est aussi important que nous le pensons.
Au lieu de me reposer je vous écris. Voilà comme je vis en voyage.
Au sortir du palais j'ai retrouvé ma voiture sans peine; je vous le
répète: il n'y a de grande affluence nulle part en Russie; l'espace y
est toujours trop vaste pour ce qu'on y fait. C'est l'avantage d'un pays
où il n'y a pas de nation. La première fois qu'il y aura presse à
Pétersbourg on s'y écrasera; dans une société arrangée comme l'est
celle-ci la foule ce serait la révolution.
Le vide qui règne ici partout fait paraître les monuments trop petits
pour les lieux; ils se perdent dans l'immensité. La colonne d'Alexandre
passe pour être plus haute que celle de la place Vendôme à cause des
dimensions de son piédestal; le fût est d'un seul morceau de granit: et
c'est le plus grand de tous ceux qui aient jamais été travaillés de main
d'homme: eh bien! cette immense colonne élevée entre le palais d'hiver
et le demi-cercle de bâtiments qui termine une des extrémités de la
place fait à l'œil l'effet d'un pieu; et les maisons qui bordent cette
place semblent si plates et si basses qu'elles ont l'air d'une
palissade. Figurez-vous une enceinte où cent mille hommes manœuvreraient
sans la remplir et sans qu'elle fût peuplée à l'œil: rien n'y peut
paraître grand. Cette place ou plutôt ce champ de Mars russe est fermée
par le palais d'hiver dont les façades viennent d'être rebâties sur les
plans de l'ancien palais de l'Impératrice Elisabeth. Celui-ci du moins
repose les yeux des roides et mesquines imitations de tant de monuments
d'Athènes et de Rome: il est dans le goût de la régence, c'est du Louis
XIV dégénéré, mais très-grand. Le côté de la place opposé au palais
d'hiver est terminé en demi-cercle et clos par des bâtiments où l'on a
établi plusieurs ministères: ces édifices sont pour la plupart
construits dans le style grec antique. Singulier goût!... des temples
élevés à des commis! Le long de la même place se trouvent les bâtiments
de l'Amirauté; ceux-ci sont pittoresques, leurs petites colonnes, leurs
aiguilles dorées, leurs chapelles font un bon effet. Une allée d'arbres
orne la place en cet endroit et la rend moins monotone. Vers l'une des
extrémités de ce champ immense, du côté opposé à la colonne d'Alexandre,
s'élève l'église de Saint-Isaac avec son péristyle colossal, et sa
coupole d'airain encore à moitié cachée sous les échafaudages de
l'architecte; plus loin on voit le palais du Sénat et d'autres édifices
toujours en forme de temples païens quoiqu'ils servent d'habitation au
ministre de la guerre; puis dans un angle avancé que forme cette longue
place, à son extrémité vers la Néva, on voit ou du moins on cherche à
voir la statue de Pierre-le-Grand, supportée par son rocher de granit
qui disparaît dans l'immensité comme un caillou sur la grève. La statue
du héros a été rendue trop fameuse par l'orgueil charlatan de la femme
qui la fit ériger; cette statue est bien au-dessous de sa réputation.
Avec les édifices que je viens de vous nommer, il y aurait de quoi bâtir
une ville entière, et pourtant ils ne meublent pas la grande place de
Pétersbourg: c'est une plaine non de blé, mais de colonnes. Les Russes
ont beau imiter avec plus ou moins de bonheur tout ce que l'art a
produit de plus beau dans tous les temps et dans tous les pays, ils
oublient que la nature est la plus forte. Ils ne la consultent jamais
assez et elle se venge en les écrasant. Les chefs-d'œuvre n'ont été
produits que par des hommes qui écoutaient et sentaient la nature. La
nature est la pensée de Dieu, l'art est le rapport de la pensée humaine
avec la puissance qui a créé le monde et qui le perpétue. L'artiste
répète à la terre ce qu'il entend dans le ciel: il n'est que le
traducteur de Dieu; ceux qui font d'eux-mêmes produisent des monstres.
Chez les anciens, les architectes entassaient les monuments dans des
lieux escarpés et resserrés où le pittoresque du site ajoutait à l'effet
des œuvres de l'homme. Les Russes qui croient reproduire l'antiquité, et
qui ne font que l'imiter maladroitement, dispersent au contraire leurs
bâtisses soi-disant grecques et romaines dans des champs sans limites,
où l'œil les aperçoit à peine. L'architecture propre à un tel pays, ce
n'était pas la colonnade du Parthénon, la coupole du Panthéon, c'était
la tour de Pékin. C'est à l'homme de bâtir des montagnes dans une
contrée à laquelle la nature a refusé tout mouvement de terrain: avec
leur passion pour le style païen, les Russes construisent à rez de terre
des frontons et des colonnades sans penser que sur un sol plat et nu, on
a peine à distinguer des édifices si peu élevés. Aussi est-ce toujours
des steppes de l'Asie qu'on se souvient dans ces cités où l'on a
prétendu reproduire le forum romain[3]. Ils auront beau faire; la
Moscovie tiendra toujours de l'Asie plus que de l'Europe. Le génie de
l'Orient plane sur la Russie, qui abdique quand elle marche à la suite
de l'Occident.
Le demi-cercle d'édifices qui correspond au palais Impérial produit, du
côté de la place, l'effet d'un amphithéâtre antique manqué; il faut le
regarder de loin; on n'y voit de près qu'une décoration recrépie tous
les ans pour réparer les ravages de l'hiver. Les anciens bâtissaient
avec des matériaux indestructibles sous un ciel conservateur; ici, avec
un climat qui détruit tout, on élève des palais de bois, des maisons de
planches et des temples de plâtre; aussi les ouvriers russes passent-ils
leur vie à rebâtir pendant l'été ce que l'hiver a démoli; rien ne
résiste à l'influence de ce climat; les édifices, même ceux qui
paraissent le plus anciens, sont refaits d'hier; la pierre dure ici
autant que le mortier et la chaux durent ailleurs. Le fût de la colonne
d'Alexandre, ce prodigieux morceau de granit, est déjà lézardé par le
froid; à Pétersbourg il faut employer le bronze pour soutenir le granit,
et, malgré tant d'avertissements, on ne se lasse pas d'imiter dans cette
ville les monuments des pays méridionaux. On peuple les solitudes du
pôle de statues, de bas-reliefs soi-disant historiques, sans penser que
dans ce pays les monuments vont encore moins loin que le souvenir. Les
Russes font toutes sortes de choses; mais on dirait qu'avant même de les
avoir terminées, ils se disent: quand quitterons-nous tout cela?
Pétersbourg est comme l'échafaudage d'un édifice; l'échafaudage tombera
quand le monument sera parfait. Ce chef-d'œuvre, non d'architecture,
mais de politique, c'est la nouvelle Byzance, qui dans la secrète et
profonde pensée des Russes, est la future capitale de la Russie et du
monde.
En face du palais, une immense arcade perce le demi-cercle de bâtiments
imités de l'antique; elle sert d'issue à la place; et conduit à la rue
_Morskoë_; au-dessus de cette voûte énorme s'élève pompeusement un char
à six chevaux de front, en bronze, conduits par je ne sais quelle figure
allégorique ou historique. Je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs
rien d'aussi mauvais goût que cette colossale porte cochère ouverte sous
une maison, et toute flanquée d'habitations dont le voisinage bourgeois
ne l'empêche pas d'être traitée d'arc de triomphe, grâce aux prétentions
monumentales des architectes russes. J'irai bien à regret regarder de
près ces chevaux dorés, et la statue et le char; mais fussent-ils d'un
beau travail, ce dont je doute, ils sont si mal placés que je ne les
admirerais pas. Dans les monuments, c'est d'abord l'harmonie de
l'ensemble qui engage le curieux à examiner les détails; sans la beauté
de la conception, qu'importe la finesse de l'exécution; d'ailleurs l'une
et l'autre manquent également aux productions de l'art russe. Jusqu'à
présent cet art n'est que de la patience; il consiste à imiter tant bien
que mal, pour le transporter chez soi sans choix ni goût, ce qui a été
inventé ailleurs. Quand on veut reproduire l'architecture antique, on ne
devrait se permettre que la copie et encore dans des sites analogues.
Tout cela est mesquin, quoique colossal; car en architecture ce n'est
pas la dimension des murailles qui fait la grandeur, c'est la sévérité
du style. Je ne puis assez m'étonner de la passion qu'on a ici pour les
constructions aériennes. Sous un climat si rigoureux, qu'a-t-on à faire
des portiques, des arcades, des colonnades, des péristyles d'Athènes et
de Rome?
La sculpture en plein air me fait ici l'effet des plantes exotiques
qu'il faudrait rentrer tous les automnes; rien ne convient moins que ce
faux luxe aux habitudes ni au génie de ce peuple, ni à son sol, ni à son
climat. Dans un pays où il y a quelquefois 80 degrés de différence entre
la température de l'hiver et celle de l'été, on devrait renoncer à
l'architecture des beaux climats. Mais les Russes ont pris l'habitude de
traiter la nature même en esclave, et de compter le temps pour rien.
Imitateurs obstinés, ils prennent leur vanité pour du génie et se
croient appelés à reproduire chez eux, tout à la fois et sur une plus
grande échelle, les monuments du monde entier. Cette ville avec ses
quais de granit est une merveille, mais le palais de glace où
l'Impératrice Catherine a donné une fête était une merveille aussi; il a
duré ce que durent les flocons de neige, ces roses de Sibérie.
Ce que j'ai vu jusqu'à présent dans les créations des souverains de la
Russie, ce n'est pas l'amour de l'art, c'est l'amour-propre de l'homme.
Entre autres fanfaronnades, j'entends dire à beaucoup de Russes que leur
climat s'adoucit. Dieu serait-il complice de l'ambition de ce peuple
avide? Voudrait-il lui livrer jusqu'au ciel, jusqu'à l'air du Midi?
Verrons-nous Athènes en Laponie, Rome à Moscou, et les richesses de la
Tamise dans le golfe de Finlande? L'histoire des peuples se réduit-elle
à une question de latitude et de longitude? Le monde assistera-t-il
toujours aux mêmes scènes jouées sur d'autres théâtres?
Tandis que ma voiture, au sortir du palais, traversait rapidement le
carré long formé par l'immense place que je viens de vous décrire, un
vent violent soulevait des flots de poussière; je n'apercevais plus qu'à
travers un voile mouvant les équipages qui sillonnaient rapidement dans
tous les sens le rude pavé de la ville. La poussière de l'été est un des
fléaux de Pétersbourg; c'est au point qu'elle me fait désirer la neige
de l'hiver. Je n'ai eu que le temps de rentrer chez moi avant que
l'orage éclatât; il vient d'épouvanter par des pronostics plus ou moins
significatifs tous les superstitieux de la ville; les ténèbres en plein
jour, une température étouffante, les coups de foudre qui redoublent et
n'amènent point d'eau, un vent à emporter les maisons, une tempête
sèche: tel est le spectacle que le ciel nous a donné pendant le banquet
nuptial. Les Russes se rassurent en disant que l'orage a duré peu et que
l'air est déjà plus pur qu'il n'était avant cette crise. Je raconte ce
que je vois sans y prendre part; je n'apporte ici d'autre intérêt que
celui d'un curieux attentif, mais étranger par le cœur à ce qui se passe
sous ses yeux. Il y a entre la France et la Russie une muraille de la
Chine: la langue et le caractère slave. En dépit des prétentions
inspirées aux Russes par Pierre-le-Grand, la Sibérie commence à la
Vistule.
Hier au soir, à sept heures, je suis retourné au palais avec plusieurs
autres étrangers. Nous devions être présentés à l'Empereur et à
l'Impératrice.
On voit que l'Empereur ne peut oublier un seul instant ce qu'il est, ni
la constante attention qu'il excite; il _pose_ incessamment, d'où il
résulte qu'il n'est jamais naturel, même lorsqu'il est sincère; son
visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple. La
plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression,
quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à cette belle figure,
c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci
se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement
causé d'abord par les deux autres. Mais, malgré cette grâce, quelque
chose nuit à l'influence morale de l'homme, c'est que chacune de ces
physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise ou
quittée complètement, et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît
reste pour modifier l'expression nouvelle. C'est un changement de
décoration à vue et que nulle transition ne prépare; on dirait d'un
masque qu'on met et qu'on dépose à volonté. N'allez pas vous méprendre
au sens que je donne ici à ce mot de masque; je l'emploie selon
l'étymologie. En grec, _hypocrite_ voulait dire acteur; l'hypocrite
était un homme qui se masquait pour jouer la comédie. Je veux donc dire
que l'Empereur est toujours dans son rôle, et qu'il le remplit en grand
acteur.
Hypocrite ou comédien sont des mots malsonnants, surtout dans la bouche
d'un homme qui prétend être impartial et respectueux. Mais il me semble
que pour des lecteurs intelligents, les seuls auxquels je m'adresse, les
paroles ne sont rien en elles-mêmes, et que l'importance des mots dépend
du sens qu'on veut leur donner. Ce n'est pas à dire que la physionomie
de ce prince manque de franchise, elle ne manque que de naturel: ainsi
le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de liberté, se
peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de masques, il
n'a pas un visage. Cherchez-vous l'homme? vous trouvez toujours
l'Empereur.
Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son
métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes
ordinaires comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de
faiblesse s'il était un instant _tout bonnement_, et s'il laissait voir
qu'il vit, pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager
aucune de nos affections, il est toujours chef, juge, général, amiral,
prince enfin; rien de plus, rien de moins[4]. Il se trouvera bien las
vers la fin de sa vie; mais il sera placé haut dans l'esprit de son
peuple et peut-être du monde, car la foule aime les efforts qui
l'étonnent, elle s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour
l'éblouir.
Les personnes qui ont connu l'Empereur Alexandre font de ce prince un
éloge tout contraire: les qualités et les défauts des deux frères
étaient opposés; ils n'avaient nulle ressemblance et ils n'éprouvaient
nulle sympathie l'un pour l'autre. En ce pays la mémoire de l'Empereur
défunt n'est guère honorée; mais cette fois l'inclination s'accorde avec
la politique pour faire oublier le règne précédent. Pierre-le-Grand est
plus près de Nicolas qu'Alexandre, et il est plus à la mode aujourd'hui.
Si les ancêtres des Empereurs sont flattés, leurs prédécesseurs
immédiats sont toujours calomniés.
L'Empereur actuel n'oublie la majesté suprême que dans ses rapports de
famille. C'est là qu'il se souvient que l'homme primitif a des plaisirs
indépendants de ses devoirs d'état; du moins j'espère pour lui que c'est
ce sentiment désintéressé qui l'attache à son intérieur; ses vertus
domestiques l'aident sans doute à gouverner en lui assurant l'estime du
monde, mais il les pratiquerait, je le crois, sans calcul.
Chez les Russes le pouvoir souverain est respecté comme une religion
dont l'autorité reste indépendante du mérite personnel de ses prêtres;
les vertus du prince étant superflues, elles sont donc sincères.
Si je vivais à Pétersbourg je deviendrais courtisan, non par amour du
pouvoir, non par avidité, ni par puérile vanité, mais dans le désir de
découvrir quelque chemin pour arriver au cœur de cet homme unique et
différant de tous les autres hommes: l'insensibilité n'est pas chez lui
un vice de nature, c'est le résultat inévitable d'une position qu'il n'a
pas choisie et qu'il ne peut quitter.
Abdiquer un pouvoir disputé, c'est quelquefois une vengeance; abdiquer
un pouvoir absolu, ce serait une lâcheté.
Quoi qu'il en soit, la singulière destinée d'un Empereur de Russie
m'inspire un vif intérêt de curiosité d'abord, de charité ensuite;
comment ne pas compatir aux peines de ce glorieux exil?
J'ignore si l'Empereur Nicolas avait reçu de Dieu un cœur susceptible
d'amitié; mais je sens que l'espoir de témoigner un attachement
désintéressé à un homme auquel la société refuse des semblables pourrait
tenir lieu d'ambition. Le souverain absolu est de tous les hommes celui
qui moralement souffre le plus de l'inégalité des conditions, et ses
peines sont d'autant plus grandes que, enviées du vulgaire, elles
doivent paraître irrémédiables à celui qui les subit.
Le danger même donnerait à mon zèle l'attrait de l'enthousiasme. Quoi!
dira-t-on, de l'attachement pour un homme qui n'a plus rien d'humain,
dont la physionomie sévère inspire un respect toujours mêlé de crainte,
dont le regard ferme et fixe, en excluant la familiarité, commande
l'obéissance, et dont la bouche quand elle sourit ne s'accorde jamais
avec l'expression des yeux; pour un homme enfin qui n'oublie pas un
instant son rôle de prince absolu! Pourquoi non? Ce désaccord, cette
dureté apparente n'est pas un tort, c'est un malheur. Je vois là une
habitude forcée, je n'y vois pas un caractère; et moi qui crois deviner
cet homme que vous calomniez par votre crainte et par vos précautions
comme par vos flatteries, moi qui pressens ce qu'il lui en coûte pour
faire son devoir de souverain, je ne veux pas abandonner ce malheureux
dieu de la terre à l'implacable envie, à l'hypocrite soumission de ses
esclaves. Retrouver son prochain même dans un prince, l'aimer comme un
frère, c'est une vocation religieuse, une œuvre de miséricorde, une
mission sainte et que Dieu doit bénir.
Plus on voit ce que c'est que la cour, plus on compatit au sort de
l'homme obligé de la diriger, surtout la cour de Russie. Elle me fait
l'effet d'un théâtre où les acteurs passeraient leur vie en répétitions
générales. Pas un ne sait son rôle et le jour de la représentation
n'arrive jamais parce que le directeur n'est jamais satisfait du jeu de
ses sujets. Acteurs et directeurs tous perdent ainsi leur vie à
préparer, à corriger, à perfectionner sans cesse leur interminable
comédie de société, qui a pour titre: «de la civilisation du Nord.» Si
c'est fatiguant à voir, jugez de ce que cela doit coûter à jouer!...
J'aime mieux l'Asie, il y a plus d'accord. À chaque pas que vous faites
en Russie, vous êtes frappé des conséquences de la nouveauté dans les
choses et dans les institutions et de l'inexpérience des hommes. Tout
cela se cache avec grand soin; mais un peu d'attention suffit au
voyageur pour apercevoir tout ce qu'on ne veut pas lui montrer.
L'Empereur, par son sang même, est Allemand plus qu'il n'est Russe.
Aussi la beauté de ses traits, la régularité de son profil, sa tournure
militaire, sa tenue naturellement un peu raide, rappellent-elles
l'Allemagne plus qu'elles ne caractérisent la Russie. Sa nature
germanique a dû le gêner longtemps pour devenir ce qu'il est maintenant,
un vrai Russe. Qui sait? il était peut-être né un bonhomme!... Vous
figurez-vous alors ce qu'il a dû souffrir pour se réduire à paraître
uniquement le chef des Slaves? N'est pas despote qui veut; l'obligation
de remporter une continuelle victoire sur soi-même pour régner sur les
autres expliquerait l'exagération du nouveau patriotisme de l'Empereur
Nicolas.
Loin de m'inspirer de l'éloignement, toutes ces choses m'attirent. Je ne
puis m'empêcher de m'intéresser à un homme redouté du reste du monde, et
qui n'en est que plus à plaindre.
Pour échapper autant que possible à la contrainte qu'il s'impose, il
s'agite comme un lion en cage, comme un malade pendant la fièvre; il
sort à cheval, à pied, il passe une revue, fait une petite guerre,
voyage sur l'eau, donne une fête, exerce sa marine; tout cela le même
jour; le loisir est ce qu'on redoute le plus à cette cour; d'où je
conclus que nulle part on ne s'ennuie davantage. L'Empereur voyage sans
cesse; il parcourt au moins quinze cents lieues dans une saison, et il
n'admet pas que tout le monde n'ait pas la force de faire ce qu'il fait.
L'Impératrice l'aime; elle craint de le quitter, elle le suit tant
qu'elle peut, et elle meurt à la peine; elle s'est habituée à une vie
toute extérieure. Ce genre de dissipation, devenu nécessaire à son
esprit, tue son corps.
Une absence si complète de repos doit nuire à l'éducation des enfants,
qui exige du sérieux dans les habitudes des parents. Les jeunes princes
ne vivent pas assez isolés pour que la frivolité d'une cour toujours en
l'air, l'absence de tout conversation intéressante et suivie,
l'impossibilité de la méditation, n'influent pas d'une manière fâcheuse
sur leur caractère. Quand on pense à la distribution de leur temps, on
doute même de l'esprit qu'ils montrent; comme on craindrait pour l'éclat
d'une fleur si sa racine n'était pas dans le terrain qui lui convient.
Tout est apparence en Russie, ce qui fait qu'on se défie de tout.
J'ai été présenté ce soir, non par l'ambassadeur de France, mais par le
grand-maître des cérémonies de la cour. Tel était l'ordre qu'avait donné
l'Empereur et dont j'ai été instruit par M. l'ambassadeur de France. Je
ne sais si les choses se sont passées selon l'usage ordinaire, mais
c'est ainsi que j'ai été nommé à LL. MM.
Tous les étrangers admis à l'honneur d'approcher de leurs personnes
étaient réunis dans un des salons qu'elles devaient traverser pour aller
ouvrir le bal. Ce salon se trouve avant la grande galerie nouvellement
rebâtie et dorée, et que la cour n'avait pas vue depuis le jour de
l'incendie. Arrivés à l'heure indiquée, nous attendîmes assez longtemps
l'apparition du maître. Nous étions peu nombreux.
Il y avait près de moi quelques Français, un Polonais, un Genevois et
plusieurs Allemands. Le côté opposé du salon était occupé par un rang de
dames russes réunies là pour faire leur cour.
L'Empereur nous accueillit tous avec une politesse recherchée et
délicate. On reconnaissait du premier coup d'œil un homme obligé et
habitué à ménager l'amour-propre des autres. Chacun se sentit classé
d'un mot, d'un regard, dans la pensée royale, et dès lors dans l'esprit
de tous.
Pour me faire connaître qu'il me verrait sans déplaisir parcourir son
empire, l'Empereur me fit la grâce de me dire qu'il fallait aller au
moins jusqu'à Moscou et à Nijni, afin d'avoir une juste idée du pays.
«Pétersbourg est russe, ajouta-t-il, mais ce n'est pas la Russie.»
Ce peu de mots fut prononcé d'un son de voix qu'on ne peut oublier tant
il a d'autorité, tant il est grave et ferme. Tout le monde m'avait parlé
de l'air imposant, de la noblesse des traits et de la taille de
l'Empereur; personne ne m'avait averti de la puissance de sa voix; cette
voix est bien celle d'un homme né pour commander. Il n'y a là ni effort
ni étude; c'est un don développé par l'habitude de s'en servir.
L'Impératrice, quand on l'approche, a une expression de figure
très-séduisante, et le son de sa voix est aussi doux, aussi pénétrant
que la voix de l'Empereur est naturellement impérieuse.
Elle me demanda si je venais à Pétersbourg en simple voyageur. Je lui
répondis que oui. «Je sais que vous êtes un curieux, reprit-elle.
--Oui, Madame, répliquai-je, c'est la curiosité qui m'amène en Russie,
et cette fois du moins je ne me repentirai pas d'avoir cédé à la passion
de parcourir le monde.
--Vous croyez? reprit-elle avec une grâce charmante.
--Il me semble qu'il y a des choses si étonnantes en ce pays que pour
les croire il faut les avoir vues de ses yeux.
--Je désire que vous voyiez beaucoup et bien.
--Ce désir de Votre Majesté est un encouragement.
--Si vous pensez du bien, vous le direz, mais inutilement; on ne vous
croira pas: nous sommes mal connus et l'on ne veut pas nous connaître
mieux.»
Cette parole me frappa dans la bouche de l'Impératrice, à cause de la
préoccupation qu'elle décelait. Il me parut aussi qu'elle marquait une
sorte de bienveillance pour moi exprimée avec une politesse et une
simplicité rares.
L'Impératrice inspire dès le premier abord autant de confiance que de
respect; à travers la réserve obligée du langage et des habitudes de la
cour, on voit qu'elle a du cœur. Ce malheur lui donne un charme
indéfinissable; elle est plus qu'Impératrice, elle est femme.
Elle m'a paru extrêmement fatiguée; sa maigreur est effrayante. Il n'y a
personne qui ne dise que l'agitation de la vie qu'elle mène la
consumera, et que l'ennui d'une vie plus calme la tuerait.
La fête qui suivit notre présentation est une des plus magnifiques que
j'aie vues de ma vie. C'était de la féerie, et l'admiration et
l'étonnement qu'inspirait à toute la cour chaque salon de ce palais
renouvelé en un an, mêlait un intérêt dramatique aux pompes un peu
froides des solennités ordinaires. Chaque salle, chaque peinture était
un sujet de surprise pour les Russes eux-mêmes, qui avaient assisté à la
catastrophe et n'avaient point revu ce merveilleux séjour depuis qu'à la
parole du dieu le temple est ressorti de ses cendres. Quel effort de
volonté! pensais-je à chaque galerie, à chaque marbre, à chaque peinture
que je voyais. Le style de ces ornements, bien qu'ils fussent refaits
d'hier, rappelait le siècle où le palais fut fondé; ce que je voyais me
semblait déjà ancien; on copie tout en Russie, même le temps. Ces
merveilles inspiraient à la foule une admiration contagieuse; en voyant
le triomphe de la volonté d'un homme, et en écoutant les exclamations
des autres hommes, je commençais moi-même à m'indigner moins du prix
qu'avait coûté le miracle. Si je ressens cette influence au bout de deux
jours de séjour, combien ne devons-nous pas d'indulgence à des hommes
qui sont nés et qui passent leur vie dans l'air de cette cour!...
c'est-à-dire en Russie; car c'est toujours l'air de la cour qu'on y
respire d'un bout de l'empire à l'autre. Je ne parle pas des serfs; et
ceux-ci mêmes ressentent, par leurs rapports avec le seigneur, quelque
influence de la pensée souveraine qui seule anime l'empire; le
courtisan, qui est leur maître, est pour eux l'image du maître suprême;
l'Empereur et la cour apparaissent aux Russes partout où il y a un homme
qui obéit à un homme qui commande.
Ailleurs le pauvre est un mendiant ou un ennemi; en Russie il est
toujours un courtisan, il s'y trouve des courtisans à tous les étages de
la société; voilà pourquoi je dis que la cour est partout; et qu'il y a
entre les sentiments des seigneurs russes et des gentilshommes de la
vieille Europe, la différence qu'il y a entre la courtisanerie et
l'aristocratie: entre la vanité et l'orgueil, l'un tue l'autre: au
reste, le véritable orgueil est rare partout presque autant que la
vertu. Au lieu d'injurier les courtisans comme Beaumarchais et tant
d'autres l'ont fait, il faut plaindre ces hommes qui, quoi qu'on en
dise, ressemblent à tous les hommes. Pauvres courtisans!... ils ne sont
pas les monstres des romans ou des comédies modernes ni des journaux
révolutionnaires; ils sont tout simplement des êtres faibles, corrompus
et corrupteurs, autant mais pas plus que d'autres qui sont moins exposés
à la tentation. L'ennui est la plaie des riches; toutefois l'ennui n'est
pas un crime: la vanité, l'intérêt sont plus vivement excités dans les
cours que partout ailleurs, et ces passions y abrègent la vie. Mais si
les cœurs qu'elles agitent sont plus tourmentés, ils ne sont pas plus
pervers que ceux des autres hommes, car ils n'ont point cherché, ils
n'ont pas choisi leur condition. La sagesse humaine aurait fait un grand
pas si l'on parvenait à faire comprendre à la foule combien elle doit de
pitié aux possesseurs des faux biens qu'elle envie.
J'en ai vu qui dansaient à la place même où ils avaient pensé périr sous
les décombres et où d'autres hommes étaient morts; morts pour amuser la
cour au jour fixé par l'Empereur.
Tout cela me paraissait plus extraordinaire encore que beau;
d'irrésistibles réflexions philosophiques attristent pour moi toutes les
fêtes, toutes les solennités russes: ailleurs la liberté fait naître une
gaieté favorable aux illusions, ici le despotisme inspire inévitablement
la méditation, qui chasse le prestige, car lorsqu'on se laisse aller à
penser on ne se laisse guère éblouir.
L'espèce de danse la plus en usage dans ce pays aux grandes fêtes ne
dérange pas le cours des idées: on se promène d'un pas solennel et réglé
par la musique; chaque homme mène par la main une femme; des centaines
de couples se suivent ainsi processionnellement à travers des salles
immenses, en parcourant tout un palais, car le cortége passe de chambre
en chambre et serpente au milieu des galeries et des salons au gré du
caprice de l'homme qui le conduit: c'est là ce qu'on appelle _danser la
polonaise_. C'est amusant à voir une fois: mais je crois que, pour les
gens destinés à danser cela toute leur vie, le bal doit devenir un
supplice.
La polonaise de Pétersbourg m'a reporté au congrès de Vienne, où je
l'avais dansée en 1814 à la grande redoute. Nulle étiquette n'était
observée alors dans ces fêtes européennes; chacun marchait au hasard au
milieu de tous les souverains de la Terre. Mon sort m'avait placé entre
l'Empereur de Russie (Alexandre) et sa femme, qui était une princesse de
Bade. Je suivais la marche du cortège, assez gêné de me sentir malgré
moi auprès de personnages si augustes. Tout à coup la file des couples
dansants s'arrête, sans qu'on sache pourquoi; la musique continuait.
L'Empereur, impatienté, passe la tête par-dessus mon épaule, et
s'adressant à l'Impératrice, lui dit du ton le plus brusque: «Avancez
donc!» L'Impératrice se retourne, et apercevant derrière moi l'Empereur
qui dansait avec une femme pour laquelle il affichait depuis quelques
jours une grande passion, elle répondit avec une expression
indéfinissable: «Toujours poli!» L'autocrate se mordit les lèvres en me
regardant. Le cortège recommença de marcher et la danse continua.
J'ai été ébloui de l'éclat de la grande galerie, elle est aujourd'hui
entièrement dorée; elle n'était que peinte en blanc avant l'incendie. Ce
désastre a servi le goût qu'a l'Empereur pour les magnificences...
royales... ce mot ne dit pas assez: _divines_ approcherait davantage de
l'idée que le pouvoir souverain se fait de lui-même en Russie.
Les ambassadeurs de l'Europe entière avaient été invités là pour admirer
les merveilleux résultats de ce gouvernement, d'autant plus amèrement
critiqué par le vulgaire, qu'il est plus envié, plus admiré des hommes
politiques: esprits essentiellement pratiques et qui doivent être
frappés d'abord de la simplicité des rouages du despotisme. Un palais,
l'un des plus grands du monde, rebâti en un an: quel sujet d'admiration
pour des hommes habitués à respirer l'air des cours!
Jamais les grandes choses ne s'obtiennent sans de grands sacrifices;
l'unité du commandement, la force, l'autorité, la puissance militaire
s'achètent ici par l'absence de la liberté: tandis que la liberté
politique et la richesse industrielle ont coûté à la France son antique
esprit chevaleresque et la vieille délicatesse de sentiment qu'on
appelait autrefois l'honneur national. Cet honneur est remplacé par
d'autres vertus moins patriotiques mais plus universelles: par
l'humanité, par la religion, par la charité. Tout le monde convient
qu'en France aujourd'hui il y a plus de religion qu'au temps où le
clergé était tout-puissant. Vouloir conserver des avantages qui
s'excluent, c'est perdre ceux qui sont propres à chaque situation. Voilà
ce qu'on ne veut pas reconnaître chez nous où l'on s'expose à tout
détruire en voulant tout garder. Chaque gouvernement a des nécessités
qu'il doit accepter et respecter sous peine d'anéantissement.
Nous voulons être commerçants comme les Anglais, libres comme les
Américains, inconséquents comme les Polonais du temps de leurs diètes,
conquérants comme les Russes: ce qui équivaut à n'être rien. Le bon sens
d'une nation consiste à pressentir d'abord, puis à choisir son but selon
son génie, et à ne reculer devant aucun des sacrifices nécessaires pour
atteindre ce but indiqué par la nature et par l'histoire.
La France manque de bon sens dans les idées, et de modération dans les
désirs.
Elle est généreuse, elle est même résignée: mais elle ne sait pas
employer et diriger ses forces. Elle va au hasard. Un pays où depuis
Fénelon on n'a fait que parler politique n'est encore aujourd'hui ni
gouverné ni administré. On ne rencontre que des hommes qui voient le mal
et qui le déplorent: quant au remède, chacun le cherche dans ses
passions, et par conséquent personne ne le trouve: car les passions ne
persuadent que ceux qui les ont.
Pourtant c'est encore à Paris qu'on mène la plus douce vie: on s'y amuse
de tout en frondant tout; à Pétersbourg on s'ennuie de tout en louant
tout: au surplus le plaisir n'est pas le but de l'existence; il ne l'est
pas même pour les individus, à plus forte raison pour les nations.
Ce qui m'a paru plus admirable encore que la salle de danse du palais
d'hiver toute dorée qu'elle est, c'est la galerie où fut servi le
souper. Elle n'est pas encore entièrement terminée, mais ce soir les
lustres en papier blanc destinés à éclairer provisoirement la nef
royale, avaient une forme fantastique qui ne me déplaisait pas. Cette
illumination improvisée pour le jour du mariage ne répondait pas sans
doute à l'ameublement de ce palais magique, mais elle produisait la
clarté du soleil: c'était assez pour moi. Grâce aux progrès de
l'industrie on ne sait plus en France ce que c'est qu'une bougie; il me
semble qu'il y a encore de véritables chandelles de cire en Russie. La
table du souper était éclatante; dans cette fête tout me semblait
colossal, tout était innombrable, et je ne savais ce qu'il fallait
admirer le plus de l'effet de l'ensemble ou de la grandeur et de la
quantité des objets considérés séparément. Mille personnes étaient
assises à la fois à cette table servie dans une seule salle.
Parmi ces mille personnes plus ou moins brillantes d'or et de diamants
se trouvait le khan des Kirguises que j'avais vu le matin à la chapelle:
il était accompagné de son fils et de leur suite; j'ai remarqué aussi
une vieille Reine de Géorgie détrônée depuis trente ans. Cette pauvre
femme languit sans honneur à la cour de ses vainqueurs. Elle
m'inspirerait une profonde pitié si elle ne ressemblait un peu trop à
une figure échappée du cabinet de Curtius. Son visage est basané comme
celui d'un homme habitué aux fatigues des camps et elle est ridiculement
habillée. Nous nous laissons trop aisément aller à rire du malheur quand
il nous apparaît sous une forme déplaisante. On voudrait que l'infortune
embellît surtout une Reine de Géorgie; il n'en est pas ainsi, au
contraire; et les cœurs deviennent bien vite injustes envers ce qui
déplaît aux yeux: cette manière de se dispenser de la pitié n'est pas
généreuse; mais je l'avoue, je n'ai pu garder mon sérieux en voyant une
tête royale coiffée d'une espèce de shako d'où pendait un voile fort
singulier; le reste de la personne répondait à la coiffure, et tandis
que toutes les dames de la cour étaient en robes à queue, cette Reine
d'Orient avait une jupe courte toute surchargée de broderies. Elle
faisait rire et elle faisait peur, tant il y avait de mauvais goût dans
son ajustement, d'ennui et en même temps de courtisanerie dans sa
physionomie, de laideur dans ses traits, de disgrâce dans sa personne.
Encore une fois on ne va pas si loin pour se croire obligé de plaindre
des gens qui déplaisent.
L'habit national des dames russes à la cour est imposant et vieux de
forme. Elles portent sur la tête une espèce de fortification d'une riche
étoffe: cette coiffure ressemble à la forme d'un chapeau d'homme dont on
aurait diminué la hauteur et retranché le fond qui reste ouvert
par-dessus pour laisser voir à nu le derrière de la tête. Ce diadème,
haut de plusieurs pouces, encadre agréablement le visage sans le
couvrir: il est ordinairement brodé de pierres précieuses et placé
au-dessus du front qu'il laisse à découvert. C'est un ornement ancien;
il donne à toute la parure un air de noblesse et d'originalité qui sied
à merveille aux belles personnes et qui enlaidit singulièrement les
laides. Par malheur celles-ci sont en nombre à la cour de Russie, d'où
l'on ne se retire guère qu'à la mort: tant les vieilles gens ont
d'attache pour les charges qu'ils y remplissent! En général, je vous le
répète, la beauté des femmes est rare à Pétersbourg, mais dans le grand
monde, la grâce et le charme suppléent le plus souvent à la régularité
des traits, à la pureté des formes. Il y a pourtant quelques Géorgiennes
qui réunissent les deux avantages. Ces astres brillent au milieu des
femmes du Nord comme des étoiles dans la profonde obscurité des nuits
méridionales. La forme de la robe de cour, avec ses longues manches et
sa queue traînante, donne à toute la personne un aspect oriental qui
rend l'ensemble d'un cercle fort imposant.
Un incident assez singulier m'a donné la mesure de la parfaite politesse
de l'Empereur.
Pendant le bal un maître des cérémonies avait indiqué à ceux des
étrangers qui paraissaient pour la première fois à cette cour la place
qui leur était réservée à la table du souper. «Quand vous verrez le bal
interrompu, nous avait-il dit à chacun, vous suivrez la foule jusque
dans la galerie, là vous trouverez une grande table servie, et alors
vous vous dirigerez vers la droite, où vous vous assiérez aux premières
places que vous verrez libres.»
Il n'y avait qu'une seule et même table de mille couverts pour le corps
diplomatique, les étrangers et toutes les personnes de la cour. Mais en
entrant dans la salle, se trouvait à droite et en avant une petite table
ronde à huit places.
Un Genevois, jeune homme instruit et spirituel, avait été présenté le
soir même, en uniforme de garde national, habit qui d'ordinaire n'est
pas agréable aux yeux de l'Empereur; néanmoins ce jeune Suisse
paraissait parfaitement à son aise; soit suffisance naturelle, soit
aisance républicaine, soit enfin simplicité de cœur, il semblait ne
songer ni aux personnes qui l'entouraient ni à l'effet qu'il pouvait
produire sur elles. J'enviais sa parfaite sécurité que j'étais loin de
partager. Nos manières, quoique fort différentes, eurent le même succès;
l'Empereur nous traita également bien l'un et l'autre.
Une personne expérimentée et spirituelle m'avait recommandé d'un ton
moitié sérieux, moitié railleur, d'avoir le regard respectueux et l'air
timide, si je voulais plaire au maître. Ce conseil était bien superflu,
car pour entrer dans la hutte d'un charbonnier et faire connaissance
avec lui, j'éprouverais une sorte d'embarras physique: tant la
sauvagerie m'est naturelle!! Ce n'est pas pour rien qu'on a du sang
allemand; j'eus donc tout naturellement la dose d'embarras et de réserve
requise pour rassurer l'inquiète Majesté du Czar qui serait aussi grand
qu'il veut le paraître, s'il était moins préoccupé de l'idée qu'on va
lui manquer de respect. Nouvelle preuve de ma remarque qu'à cette cour
on passe sa vie en répétitions générales! Cette inquiétude de l'Empereur
n'est pourtant pas toujours dominante. Voici une preuve de la dignité
naturelle de ce prince.
Je vous ai dit que le Genevois, loin de partager ma modestie surannée,
n'était rien moins qu'inquiet. Il est jeune et il a l'esprit de son
temps: c'est tout simple; aussi admirais-je avec une sorte d'envie son
air d'assurance chaque fois que l'Empereur lui parlait.
L'affabilité de Sa Majesté fut bientôt mise par le jeune Suisse à une
épreuve plus décisive. Au moment de passer dans la salle du festin, le
républicain se dirigeant vers la droite, selon l'instruction qu'il a
reçue, fait d'abord attention à la petite table ronde et s'y assied
intrépidement tout seul de sa personne, car cette table était vide. Un
moment après, la foule des convives étant placée, l'Empereur, suivi de
quelques officiers de son étroite intimité, vient s'asseoir à la même
table ronde en face du bienheureux garde national de Genève. Je dois
vous dire que l'Impératrice n'était pas à cette petite table. Le
voyageur reste à sa place avec l'imperturbable sécurité que j'avais déjà
tant admirée en lui et qui dans cette circonstance devenait une grâce
d'état.
Une place manquait, car l'Empereur ne s'était pas attendu à ce neuvième
convive. Mais avec une politesse dont l'élégance parfaite équivaut à la
délicatesse d'un bon cœur, il ordonna tout bas à un homme de service
d'apporter une chaise et un couvert de plus; ce qui fut exécuté sans
bruit et sans trouble.
Placé à l'une des extrémités de la grande table, je me trouvais
très-près de celle de l'Empereur, dont le mouvement ne put m'échapper ni
par conséquent échapper à celui qui en était l'objet. Mais ce
bienheureux jeune homme, loin de se troubler en s'apercevant qu'il
s'était placé là contre l'intention du maître, soutint imperturbablement
la conversation du souper avec ses deux plus proches voisins. Je me
disais, il a peut-être du tact, il ne veut pas faire événement, et sans
doute il n'attend que le moment où se lèvera l'Empereur pour aller à lui
et pour lui adresser un mot d'explication. Point du tout!... À peine le
souper fini, mon homme, loin de s'excuser, semble trouver tout naturel
l'honneur qu'il vient de recevoir. Le soir en rentrant chez lui, il aura
mis tout bonnement sur son journal «souper avec l'Empereur.» Néanmoins
Sa Majesté abrégea le plaisir; et se levant avant les personnes placées
à la grande table, elle se mit à se promener derrière nous, tout en
exigeant qu'on restât assis. Le grand-duc héritier accompagnait son
père: j'ai vu ce jeune prince s'arrêter debout derrière la chaise d'un
grand seigneur anglais, le marquis ***, et plaisanter avec le jeune lord
***, fils de ce même marquis. Les étrangers, restant assis comme tout le
monde devant le prince et devant l'Empereur, leur répondaient le dos
tourné et continuaient de manger.
Cet échantillon de la politesse anglaise vous prouve que l'Empereur de
Russie a plus de simplicité dans les manières que n'en ont bien des
particuliers maîtres de maison.
Je ne m'attendais guère à éprouver dans ce bal un plaisir tout à fait
étranger aux personnes et aux objets qui m'entouraient; je veux parler
de l'impression que m'ont toujours causée les grands phénomènes de la
nature. La température du jour s'était élevée à 30 degrés, et, malgré la
fraîcheur du soir, l'atmosphère du palais pendant la fête était
étouffante. En sortant de table, je me réfugiai au plus vite dans
l'embrasure d'une fenêtre ouverte. Là, complètement distrait de ce qui
m'environnait, je fus tout à coup saisi d'admiration à la vue d'un de
ces effets de lumière dont on ne jouit que dans le Nord et pendant la
magique clarté des nuits du pôle. Plusieurs étages de nuages orageux
très-noirs, très-lourds, partageaient le ciel par zones; il était minuit
et demi; les nuits qui recommencent pour Pétersbourg sont encore si
courtes qu'à peine a-t-on le temps de les remarquer; à cette heure,
l'aube du jour apparaissait déjà dans la direction d'Archangel; le vent
de terre était tombé, et, dans les intervalles qui séparaient les bandes
de nuages immobiles, on voyait le fond du ciel semblable, tant le blanc
en était vif et brillant, à des lames d'argent séparées par de massives
guirlandes de broderie. Cette lumière se réfléchissait sur la Néva sans
courant, car le golfe, encore agité par l'orage du jour, repoussait
l'eau dans le lit du fleuve et donnait à la vaste nappe de cette rivière
endormie l'apparence d'une mer de lait ou d'un lac de nacre.
La plus grande partie de Pétersbourg avec ses quais et les aiguilles de
ses chapelles s'étendait devant mes yeux; c'était une véritable
composition de Breughel de Velours. Les teintes de ce tableau ne peuvent
se rendre par des paroles; l'église de Saint-Nicolas avec ses pavillons
pour clochers, se détachait en bleu de lapis sur un ciel blanc; les
restes d'une illumination éteinte par l'aurore, brillaient encore sous
le portique de la Bourse, monument grec qui termine avec une pompe
théâtrale une des îles de la Néva, dans l'endroit où le fleuve se
partage en deux bras principaux; les colonnes éclairées du monument,
dont le mauvais style disparaissait à cette heure et à cette distance,
se répétaient dans l'eau du fleuve blanc où elles dessinaient un fronton
et un péristyle d'or renversés; tout le reste de la ville était d'un
bleu cru comme le toit colorié de l'église de Saint-Nicolas, et comme le
lointain des paysages des vieux peintres; ce tableau fantastique, peint
sur un fond d'outremer, encadré par une fenêtre dorée, contrastait d'une
manière tout à fait surnaturelle avec la lumière des lustres et la pompe
de l'intérieur du palais. On eût dit que la ville, le ciel, la mer, que
la nature entière voulaient concourir aux splendeurs de cette cour et
solenniser la fête donnée à sa fille par le souverain de ces immenses
régions. L'aspect du ciel avait quelque chose de si étonnant qu'avec un
peu d'imagination on aurait pu croire que des déserts de la Laponie à la
Crimée, du Caucase et de la Vistule au Kamtschatka le roi du ciel
répondait par quelque signe à l'appel du roi de la terre. Le ciel du
Nord est riche en présages. Tout cela était extraordinaire et même beau.
J'étais absorbé dans une contemplation de plus en plus profonde, lorsque
je fus réveillé par une voix de femme douce et pénétrante. «Que
faites-vous donc là? me dit-elle.--Madame, j'admire; je ne sais faire
que cela aujourd'hui.»
C'était l'Impératrice. Elle se trouvait seule avec moi dans l'embrasure
de cette fenêtre qui ressemblait à un pavillon ouvert sur la Néva. «Moi,
j'étouffe, reprit Sa Majesté, c'est moins poétique; mais vous avez bien
raison d'admirer ce tableau, car il est magnifique.» Elle se mit à
regarder avec moi:
«--Je suis sûre, ajouta-t-elle, que vous et moi nous sommes les seuls
ici à remarquer cet effet de lumière.
--Tout ce que je vois est nouveau pour moi, madame, et je ne me
consolerai jamais de n'être pas venu en Russie dans ma jeunesse.
--On est toujours jeune de cœur et d'imagination.» Je n'osais répondre,
car l'Impératrice aussi bien que moi n'a plus que cette jeunesse-là, et
c'est ce que je ne voulais pas lui faire sentir; elle ne m'aurait pas
laissé le temps et je n'aurais pas eu la hardiesse de lui dire combien
elle a de dédommagements pour se consoler de la marche du temps. En
s'éloignant elle me dit avec la grâce qui la distingue essentiellement:
«Je me souviendrai d'avoir souffert et admiré avec vous.» Puis elle
ajouta: «Je ne pars pas encore, nous nous reverrons ce soir.»
Je suis lié intimement avec une famille polonaise qui est celle de la
femme qu'elle aime le mieux. La baronne ***, née comtesse ***, cette
dame élevée en Prusse avec la fille du roi, a suivi la princesse en
Russie et ne l'a jamais quittée; elle s'est mariée à Pétersbourg où elle
n'a d'autre état que celui d'amie de l'Impératrice. Une telle constance
de sentiment les honore toutes deux. La baronne *** aura dit du bien de
moi à l'Empereur et à l'Impératrice, et ma timidité naturelle, flatterie
d'autant plus fine quelle est involontaire, a complété mon succès.
En sortant de la salle du souper pour passer dans la galerie du bal, je
m'approchai encore d'une fenêtre. Elle ouvrait sur la cour intérieure du
palais; j'eus là un spectacle d'un tout autre genre, mais aussi peu
attendu, aussi surprenant que le lever de l'aurore dans le beau ciel de
Pétersbourg. C'est la vue de la grande cour du palais d'hiver; elle est
carrée comme celle du Louvre. Pendant le bal, toute cette enceinte
s'était remplie peu à peu de peuple; les lueurs du crépuscule devenaient
de plus en plus distinctes, et le jour paraissait; en voyant cette foule
muette d'admiration, ce peuple immobile, silencieux, et pour ainsi dire
fasciné par les splendeurs du palais de son maître, humant avec un
respect timide, avec une sorte de joie animale les émanations du royal
festin, j'éprouvai une impression de plaisir. Enfin j'avais trouvé de la
foule en Russie; je ne voyais là-bas que des hommes; pas un pouce de
terrain ne paraissait, tant la presse était grande... Néanmoins dans les
pays despotiques tous les divertissements du peuple me paraissent
suspects quand ils concourent à ceux du prince; la crainte et la
flatterie des petits, l'orgueil et l'hypocrite générosité des grands,
sont les seuls sentiments que je crois réels entre des hommes qui vivent
sous le régime de l'autocratie russe.
Au milieu des fêtes de Pétersbourg, je ne puis oublier le voyage en
Crimée de l'Impératrice Catherine et les façades de villages figurées de
distance en distance en planches et en toiles peintes, à un quart de
lieue de la route, pour faire croire à la souveraine triomphante que le
désert s'était peuplé sous son règne. Des préoccupations semblables
possèdent encore les esprits russes; chacun masque le mal et figure le
bien aux yeux du maître. C'est une permanente conjuration de sourires
conspirant contre la vérité en faveur du contentement d'esprit de celui
qui est censé vouloir et agir pour le bien de tous; l'Empereur est le
seul homme de l'Empire qui soit vivant; car manger ce n'est pas
vivre!...
Il faut convenir pourtant que ce peuple restait là presque
volontairement; rien ne me semblait le forcer à venir sous les fenêtres
de l'Empereur pour sembler s'amuser; il s'amusait donc, mais du seul
plaisir de ses maîtres; il s'amusait _moult tristement_, comme dit
Froissart. Toutefois, les coiffures des femmes, les belles robes de drap
et les éclatantes ceintures de laine ou de soie des hommes vêtus à la
russe, c'est-à-dire à la persane, la diversité des couleurs,
l'immobilité des personnes me faisaient l'illusion d'un immense tapis de
Turquie jeté d'un bout de la cour à l'autre par ordre du magicien qui
préside ici à tous les miracles. Un parterre de têtes, tel était le plus
bel ornement du palais de l'Empereur pendant la première nuit des noces
de sa fille; ce prince pensait là-dessus comme moi, car il fit remarquer
complaisamment aux étrangers cette foule sans acclamations, qui
témoignait par sa présence seule de la part qu'elle prenait au bonheur
de ses maîtres. C'était l'ombre d'un peuple à genoux devant des dieux
invisibles. Leurs Majestés sont les divinités de cet Élysée dont les
habitants, pliés à la résignation, se forgent une félicité admirative
toute composée de privations et de sacrifices.
Je m'aperçois que je parle ici comme les radicaux parlent à Paris;
démocrate en Russie, je n'en suis pas moins, en France, un aristocrate
obstiné; c'est qu'un paysan des environs de Paris, un petit bourgeois de
chez nous, est plus libre que ne l'est un seigneur en Russie. Il faut
voyager pour apprendre à quel point le cœur humain est sujet aux effets
d'optique. Cette expérience confirme l'observation de madame de Staël,
qui disait qu'en France «on est toujours ou le jacobin ou l'ultra de
quelqu'un.»
Je suis rentré chez moi étourdi de la grandeur et de la magnificence de
l'Empereur, et plus étonné encore de l'admiration désintéressée du
peuple pour des biens qu'il n'a pas, qu'il n'aura jamais et qu'il n'ose
même pas regretter. Si je ne voyais tous les jours combien la liberté
enfante d'ambitieux égoïstes, j'aurais peine à croire que le despotisme
pût faire tant de philosophes désintéressés.