LADY CHARLOTTE SUTTON À M. DE CHATEAUBRIAND.

«14 juin 1825.

«Mylord,

«Permettez-moi de donner à Votre Seigneurie l'assurance que je ne

suis pas coupable de la présomptueuse pensée de lui infliger une

lettre annuelle.

«Je regrette sincèrement qu'au lieu de parcourir ces lignes, vos

yeux ne puissent pas pénétrer dans ma pensée. Si elle vous était

connue, j'ose croire que vous pardonneriez volontiers ce qui peut

en ce moment vous sembler indiscret.

«Déjà depuis que j'ai quitté Paris, je me suis permis d'importuner

Votre Seigneurie par quelques mots où je sollicitais que le

manuscrit, auquel j'ai attaché tant de prix pendant vingt-sept ans,

me fût rendu. Mais puisque votre bon plaisir n'a point été de

satisfaire à cette requête, je pense que je dois m'interdire de la

renouveler.

«Mylord, je ne vous importunerai sans doute jamais plus, jamais

peut-être je ne vous reverrai de ce côté de la tombe. Pardonnez-moi

donc, si cette seule fois je me prévaux de l'occasion qui m'est

offerte par le départ de l'amiral Sutton qui va à Paris, dans

l'intention d'y laisser mon fils aîné, pour qu'il y acquière

quelque facilité à parler le français, ce qui peut offrir un

avantage pour son avenir, quel qu'il soit.

«Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Paris, j'ai trop senti

combien il eût été inconvenant d'abuser des moments si occupés de

Votre Seigneurie, pour me permettre de m'expliquer sur quelques

points, au sujet desquels je lisais dans votre regard, dont le

langage ne saurait être méconnu, tout ce que votre gracieuse

politesse cherchait à me cacher.

«Si dans ses efforts pour assurer le bonheur de son enfant, une

mère avait prononcé quelques paroles de trop, cette faute, j'en ai

la confiance, porterait en elle-même son excuse: et surtout dans un

temps comme celui-ci, où les protections _sont tout_, où l'on ne

peut obtenir, même à prix d'argent, aucune des fonctions dans

lesquelles un jeune homme a chance de faire son chemin, si un

puissant patronage ne lui aplanit les voies.

«Mais je ne veux pas occuper plus longtemps votre attention. Qu'il

me soit seulement permis de vous dire, milord, combien des

sentiments trop vifs pour être maîtrisés me rendirent

douloureusement pénibles les premières et courtes minutes que j'ai

passées sous votre toit. Les souvenirs d'événements antérieurs de

vingt-sept années se pressaient dans ma pensée, depuis le premier

instant où, semblable à un météore, vous traversâtes mon chemin,

pour me laisser dans les ténèbres lorsque vous disparûtes, jusqu'à

ce moment d'_inexprimable_ amertume où je me trouvai chez vous,

étrangère non conviée, et jouant un rôle aussi inaccoutumé pour moi

qu'il était peut-être importun pour vous!

«Adieu, milord. Puissiez-vous être heureux! c'est le voeu

profondément senti, le voeu ardent de la très-humble et dévouée

servante de Votre Seigneurie,

«CHARLOTTE SUTTON.»

Nous avons encore anticipé sur l'ordre des temps pour épuiser ce qui

concerne la touchante miss Ives: il faut maintenant reprendre la

correspondance de l'ambassadeur de France en Angleterre.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 110 / 142 题