«Ditchingham Lodge, près Bungay, 7 juin 1822.
«Occupée du sort des empires et placée à une telle hauteur qu'elle
peut à peine s'apercevoir des soucis d'une existence plus humble,
Votre Excellence ne saurait aisément concevoir avec quelle
douloureuse intensité l'esprit d'une personne privée peut
s'absorber dans une seule pensée.
«Je ne voudrais pas me rendre coupable d'indiscrétion, surtout
auprès de vous; je crains également de me montrer ingrate, et vous
souririez peut-être si vous connaissiez à quel degré cette lettre
elle-même me cause d'embarras.
«Mais vos bienveillantes paroles, «puis-je être bon à quelque chose
pour vous?» et le ton plein de bonté avec lequel vous les avez
prononcées, ont retenti dans mon coeur, assez peut-être pour
troubler ma tête. Depuis que j'ai entendu ces paroles, il s'est
écoulé douze longs mois pendant lesquels j'ai souvent et amèrement
regretté d'avoir exprimé d'une façon si incomplète l'émotion
profonde que m'avait causée votre bienveillance. Mais, à dire vrai,
tant d'autres sentiments se mêlaient à celui-là qu'il m'eût été
impossible de m'appesantir sur ce sujet.
«L'espoir, que Votre Excellence m'avait permis de nourrir, de vous
voir ici, espoir si doux qu'il m'empêchait d'apercevoir toutes les
impossibilités qui s'opposeraient à son accomplissement, avait
éveillé ma vanité maternelle, et je rêvais que mes fils pourraient
gagner pour eux-mêmes une part dans votre estime.
«La dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous partiez
pour Gloucester Lodge avec la bienveillante intention de parler à
M. Canning en faveur de l'un de mes fils: l'avènement au ministère
de cet homme d'État lui donne aujourd'hui une influence non moins
grande sur les affaires de l'Inde que ne l'aurait fait son envoi
sur les lieux mêmes.
«Sans nul doute, mes sentiments personnels ne me pousseraient pas à
souhaiter un semblable exil pour aucun de mes enfants; mais mon
fils aîné, Samuel-Ives Sutton, qui est maintenant dans sa
dix-septième année, a exprimé un désir si formel et si invariable
d'obtenir un emploi civil dans l'Inde, qu'il est de mon devoir de
faire tout ce qui dépend de moi pour l'aider à y parvenir. Une
place d'expéditionnaire à Madras, obtenue pour l'année prochaine,
serait l'objet de toute son ambition. C'est peu de chose en soi;
cependant les compétiteurs sont si nombreux, qu'on n'y saurait
atteindre que soutenu par une main puissante.
«Voilà, mylord, ce dont il s'agit; _et vous ne saurez jamais ce
qu'il m'en a coûté pour en arriver là_.
«J'ai l'honneur d'être, avec les voeux les plus ardents pour votre
santé et votre bonheur, et avec les sentiments de la plus haute et
la plus respectueuse considération, dans lesquels l'amiral Sutton
se joint à moi, de Votre Seigneurie, la très-humble et obéissante
servante,
«CHARLOTTE SUTTON.»