«31 mai 1822.
«Avec quelle joie j'ai revu la petite écriture. Tous les courriers
qui arrivaient sans un seul mot de vous me crevaient le coeur.
Suis-je assez fou de vous aimer ainsi, et pourquoi abusez-vous tant
de votre puissance! Pourquoi avez-vous cru un moment ce qu'on a pu
vous dire? Je hais mortellement ceux qui m'ont fait tant de mal,
quels qu'ils soient. Nous nous expliquerons; mais, en attendant,
aimons-nous, c'est le moyen de nous défaire de nos ennemis. Si vous
étiez allée en Italie, je vous y aurais suivie.
«À propos d'Italie, le congrès paraît plus probable que jamais. Je
vais avoir besoin de vous pour attaquer Mathieu. Je vous donnerai
le signal. Le prince d'Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres,
ira au congrès. Vous sentez combien nous pourrons faire valoir
cette circonstance. Ce congrès a l'immense avantage de me ramener à
Paris; et toute cette politique ne signifie autre chose, sinon que
je meurs du besoin de vous voir. Je ne vous ai point écrit par le
dernier courrier, j'étais trop triste et trop malheureux de votre
silence; vous le verrez bien par les lettres que vous aurez reçues
avant celle-ci.
«Je tiens toujours que nos amis triompheront malgré leurs
innombrables fautes. J'aime beaucoup l'abbé Frayssinous, mais je
crois que l'opinion n'est pas encore mûre pour mettre un prêtre à
la tête de l'éducation publique. On mécontente Delalot, et Delalot
est une puissance dans la chambre. Une division dans le côté droit
peut seule perdre nos amis.»
Qui ne se rappelle, comme d'un tableau exquis, la peinture que M. de
Chateaubriand fait, dans ses _Mémoires_, de l'intérieur du révérend M.
Ives, de Bungay, ministre du saint Évangile, grand helléniste et grand
mathématicien?
La chaste et gracieuse figure de sa fille unique Charlotte, âgée de
quinze ans, esquissée en quelques traits, est un des portraits les plus
vrais et les plus aimables que l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_ ait
montré à ses lecteurs.
Présenté dans cette maison pendant une excursion dans le comté de
Suffolk, le jeune émigré y fut mieux reçu que partout ailleurs. Il se
laissa aller, fort imprudemment sans doute, à la séduction du sentiment
qu'il inspirait et qu'il éprouvait lui-même: la main de miss Ives lui
fut offerte. Il faut lui laisser raconter cette scène.
«Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé
de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ,
le dîner fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au
dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec Mme Ives; elle
était dans un embarras extrême, je crus qu'elle m'allait faire des
reproches sur une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont
jamais je n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux,
rougissait; enfin, brisant avec effort l'obstacle qui lui ôtait la
parole: «Monsieur, me dit-elle en anglais, vous avez vu ma
confusion. Je ne sais si Charlotte vous plaît; ma fille a
certainement conçu de l'attachement pour vous. M. Ives et moi, nous
nous sommes consultés: nous croyons que vous rendrez notre fille
heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez de perdre vos
parents; vos biens sont vendus; qui pourrait vous rappeler en
France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous.»
[...]
«Je me jetai aux genoux de Mme Ives, je couvris ses mains de mes
baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur,
et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer
le cordon de la sonnette, elle appela son mari et sa fille.
«Arrêtez, m'écriai-je; je suis marié!» Elle tomba évanouie.»
Vingt-sept ans plus tard, le proscrit obscur devenu le premier écrivain
de son siècle, et remplissant, en Angleterre, les fonctions
d'ambassadeur du roi de France, revit cette Charlotte dont le souvenir
avait dû lui rester charmant et sacré: elle était belle encore, et selon
la poétique expression de M. de Chateaubriand «les années qui avaient
passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leurs printemps;» elle était
mariée, mère de deux beaux jeunes hommes, et réclamait pour l'un d'eux
la protection de l'ambassadeur de France.
Lady Charlotte Sutton a adressé deux lettres à M. de Chateaubriand: la
première, pendant qu'il était encore ambassadeur en Angleterre, la
seconde au mois de juin 1825. Avant de lui écrire cette seconde lettre,
lady Sutton avait fait un voyage en France, et nous devons fixer
l'époque de ce voyage à l'année 1824, quoique M. de Chateaubriand dans
ses _Mémoires_ le place en 1823, et pendant son ministère. La
disposition d'esprit dans laquelle Charlotte le trouva devait être
sombre, puisqu'elle reçut de son accueil une impression pénible, et que
lui-même, dans ses _Mémoires_, il exprime un regret et presque un
remords de la froideur dont elle fut blessée.
En laissant ces deux lettres à Mme Récamier, M. de Chateaubriand voulait
certainement rendre un témoignage de respect à la personne dont il avait
paru imparfaitement accueillir le noble et touchant souvenir; si nous
les reproduisons ici à la date de la première, c'est que nous croyons
répondre à l'intention de M. de Chateaubriand. L'essai de traduction
dont nous accompagnons le texte anglais de ces lettres ne rend sans
doute qu'imparfaitement la simplicité pénétrante de l'original.