M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Mayence, 6 janvier 1821.

«Je suis arrivé ici hier au soir. Je crains d'y être arrêté

quelques jours par le Rhin dont le passage n'est pas en ce moment

praticable. J'ai employé une partie de la matinée à visiter la

ville; elle en vaut la peine par ses souvenirs et ses antiquités

gothiques. Voilà au reste un jour des Rois bien triste pour moi; je

le passe seul, loin de ce qui m'est cher. Quand finirai-je mes

pèlerinages sur la terre? Je suis comme le vieux voyageur Jacob:

_Mes jours ont été courts et mauvais, et n'ont point égalé ceux de

mes pères_. Une seule chose m'a fait grand plaisir, c'est de

très-beaux chants que j'ai entendus ce matin dans une vieille

église, à la messe. De vieilles femmes allemandes, couvertes de

manteaux d'indienne à grandes fleurs, et des soldats, chantaient

beaucoup mieux que nos belles dames des salons de Paris. Au reste,

tout ce pays me paraît calomnié. J'ai trouvé de très-bons chemins,

des postes très-bien servies, d'excellentes auberges. Il est vrai

que la France s'est étendue jusqu'ici; nous verrons de l'autre bord

du Rhin. Les Allemands feraient mieux d'y établir des ponts; car,

dans l'état actuel des moeurs, ce fleuve les défend moins de la

guerre que de la civilisation. Ils ont toujours bien fait de

commencer, comme les Thraces, par Orphée; le reste viendra après.

«Si je passe le Rhin ce soir, je vous le dirai avant de fermer

cette lettre. N'oubliez pas de tourmenter nos amis pour le retour.

Je voudrais déjà être à Berlin: la moitié du chemin serait faite.

«Je pars et vais passer le Rhin, à quatre lieues d'ici, à

Oppenheim; je coucherai à Francfort. Je vous écrirai mieux de là,

tout me manque ici.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 70 / 142 题