LIVRE PREMIER

Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard naquit à Lyon, le 4 décembre

1777. Son père, Jean Bernard, était notaire dans la même ville; c'était

un homme d'un esprit peu étendu, d'un caractère doux et faible, et d'une

figure extrêmement belle, régulière et noble. Il mourut en 1828, âgé de

quatre-vingts ans, et conservait encore dans cet âge avancé toute la

beauté de ses traits.

Mme Bernard (Julie Matton) fut singulièrement jolie. Blonde, sa

fraîcheur était éclatante, sa physionomie fort animée. Elle était faite

à ravir, et attachait le plus haut prix aux agréments extérieurs, tant

pour elle-même que pour sa fille. Elle mourut jeune encore, et toujours

charmante, en 1807, d'une douloureuse et longue maladie; elle s'occupait

encore des soins et des recherches de sa toilette sur la chaise longue

où ses souffrances la condamnaient à rester étendue. Mme Bernard avait

l'esprit vif, et elle entendait bien les affaires: un sens droit, un

jugement prompt lui faisaient discerner nettement les chances de succès

d'une entreprise; aussi gouverna-t-elle très-heureusement et accrut-elle

sa fortune. Elle voulut par ses dispositions testamentaires assurer

l'indépendance de la situation de sa fille unique; mais quoique mariée,

séparée de biens et sous le régime dotal, Mme Récamier s'associa avec

une généreuse et inutile imprudence aux revers de son mari, et compromit

sa propre fortune sans le sauver de sa ruine.

J'ignore la circonstance qui mit Mme Bernard en relation avec M. de

Calonne; mais ce fut sous son ministère, en 1784, que M. Bernard,

notaire à Lyon, fut nommé receveur des finances à Paris, où il vint

s'établir, laissant sa fille Juliette à Villefranche, aux soins d'une

soeur de sa femme, Mme Blachette, mariée dans cette petite ville.

Le souvenir de Mme Récamier se reportait quelquefois, et toujours avec

un grand charme, sur les premières années de son enfance. C'est à cette

époque que prit naissance dans son coeur une affection, qu'aucune

circonstance ne put altérer, pour la jeune cousine avec laquelle on

l'élevait. Mlle Blachette, qui devint plus tard la baronne de Dalmassy,

et qui fut une très-jolie et spirituelle personne, n'était alors qu'une

enfant comme Juliette. Mme Récamier racontait quelquefois ses promenades

autour de Villefranche avec sa cousine et les autres enfants de la

ville, filles et garçons, les privilèges dont elle jouissait dans la

maison de son oncle où régnait une stricte économie, et la passion

très-vive qu'avait pris pour elle, petite fille de six ans, un garçon à

peu près du même âge, Renaud Humblot. Les riantes et gracieuses

impressions de l'enfance embellissaient pour elle et avaient gravé dans

sa mémoire, d'une manière tout à fait aimable, ce premier de ses

innombrables adorateurs.

Après quelques mois de séjour à Villefranche. Juliette fut mise en

pension au couvent de la Déserte, à Lyon. Elle y trouvait une autre soeur

de sa mère qui s'était faite religieuse dans cette communauté. Le temps

qu'elle passa à la Déserte laissa dans le coeur de Juliette une trace

ineffaçable; elle aimait à en évoquer le souvenir. M. de Chateaubriand,

dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_, après avoir décrit la belle situation

de l'abbaye, cite quelques lignes écrites par Mme Récamier sur cette

époque chère à sa pensée. J'ai moi-même retrouvé dans ses papiers, parmi

quelques débris des souvenirs qu'elle avait écrits, et qui par son ordre

ont été brûlés à sa mort, ce même fragment sur le couvent de la Déserte,

et je l'insère ici tel que je l'ai recueilli, M. de Chateaubriand ne

l'ayant pas donné tout entier:

«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite

dans la chambre de Mme l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le

lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je me

souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer, je me

trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.--Je

quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle

des agitations; elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux

rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions

dans les jardins, ses chants et ses fleurs.

«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention d'abréger

tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence qu'elles ont

souvent à un si haut degré sur l'existence entière: elles la contiennent

plus ou moins. C'est sans doute à ces vives impressions de foi reçues

dans l'enfance que je dois d'avoir conservé des croyances religieuses au

milieu de tant d'opinions que j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les

comprendre, les admettre jusqu'où elles étaient admissibles, mais je

n'ai point laissé le doute entrer dans mon coeur.»

Avec M. et Mme Bernard était venu s'établir à Paris un ami, un camarade

d'enfance de M. Bernard, veuf dès lors et qui, à dater de cette époque,

ne sépara plus son existence de celle du père de Juliette: ils eurent,

pendant plus de trente ans, même maison, même société et mêmes amis. M.

Simonard formait d'ailleurs un contraste à peu près complet avec M.

Bernard. Il avait autant de vivacité que son ami avait de lenteur et

d'apathie, beaucoup d'esprit, de culture intellectuelle, une âme

dévouée: mais autant ses affections étaient vives et fidèles, autant ses

antipathies étaient fortes, et il ne prenait nul souci de les

dissimuler.

Épicurien très-aimable et disciple de cette philosophie sensualiste qui

avait si fort corrompu le XVIIIe siècle, Voltaire était son idole, et

les ouvrages de cet écrivain, sa lecture favorite. D'ailleurs,

aristocrate et royaliste ardent, homme plein de délicatesse et

d'honneur.

Dans l'association avec le père de Juliette, M. Simonard était à la fois

l'intelligence et le despote; M. Bernard, de temps en temps, se

révoltait, contre la domination du tyran dont l'amitié et la société

étaient devenues indispensables à son existence; puis, après quelques

jours de bouderie, il reprenait le joug, et son ami l'empire, à la

grande satisfaction de tous deux.

M. Simonard mourut un peu avant son ami, et comme lui, dans un âge fort

avancé. Il conserva jusqu'au bout de sa carrière ses goûts d'homme du

monde, de gourmand aimable et de généreux ami.

Atteint par la maladie dans la plénitude de son intelligence, il demanda

un prêtre, reçut avec respect et recueillement les derniers sacrements

de la religion et fit une mort édifiante dont nous fûmes consolés sans

en être surpris: en effet, les doctrines de Voltaire n'avaient faussé

que son esprit; son coeur était resté bon et charitable.

Je ne résiste point à l'envie de consigner ici une anecdote que j'ai

entendu raconter d'une façon charmante à cet aimable vieillard.

Royaliste, comme je l'ai dit, il conservait un culte véritable pour la

mémoire de la reine Marie-Antoinette dont il avait été le fervent

admirateur.

En arrivant à Paris, vers 1786, sa première curiosité avait eu la reine

pour objet, et après l'avoir vue il chercha, avec plus d'empressement

encore, les occasions de la rencontrer. Apprenant qu'il allait y avoir

une grande chasse à courre à Saint-Germain, il résolut d'y aller, se

promettant de jouir toute cette matinée de la vue de sa belle

souveraine.

M. Simonard était petit, court, gros; son nez était fort grand, il

n'avait nulle habitude de monter à cheval, et devait y faire une

singulière figure. En arrivant à Saint-Germain il s'assure d'un cheval

de louage, l'enfourche et se rend au lieu du rendez-vous de la chasse

royale; piquant sa méchante monture, il prend le pas de la brillante

cavalcade et parvient à se placer assez près de la reine.

Il suivait la chasse obstinément sans perdre de terrain, lui et sa bête

ruisselant de sueur et de fatigue; et la reine eut bien vite remarqué ce

cavalier acharné à sa poursuite et son étrange équipage: elle était à

cheval elle-même et de temps en temps tournait la tête gaiement pour

voir si ce drôle d'admirateur se laissait distancer: il tenait bon.

Enfin, au détour d'une allée, le gros de la chasse s'étant un peu

dispersé, et la suite de la reine se réduisant à un petit nombre de

personnes, M. Simonard maintenant sa poursuite, la reine s'arrêta et se

retournant vers lui avec un bon et franc rire:

«Comptez-vous, Monsieur, lui dit-elle, suivre ainsi la chasse bien

longtemps?

--Aussi longtemps, Madame, que les jambes de mon cheval pourront me

porter.» La pauvre bête expirait. La reine rit de nouveau, salua et prit

le galop.

M. Simonard aimait à conter cette aventure à ceux qui reprochaient à la

reine un peu de hauteur.

Serait-il impossible que cette chasse à courre ait été celle dont M. de

Chateaubriand fait le récit dans ses mémoires, et où, en 1787, il fut

admis à monter dans les carrosses du roi?

À l'époque où Juliette arriva à Paris pour ne plus quitter sa mère, rien

n'était déjà plus charmant et plus beau que son visage, rien de plus gai

que son humeur, rien de plus aimable que son caractère. Le fils de M.

Simonard, qui était du même âge qu'elle, devint l'ami et le camarade de

ses jeux. Voici une petite anecdote de leur enfance que j'ai entendu

conter à Mme Récamier:

L'hôtel que M. Bernard habitait rue des Saints-Pères, 13, avait un

jardin dont le mur, mitoyen avec la maison voisine, séparait les deux

propriétés. Ce mur avait à son sommet une ligne de dalles plates qui

formaient une sorte d'étroite terrasse sur laquelle il était facile de

marcher. Simonard grimpait sur ce mur, y faisait grimper sa petite

compagne et la roulait en courant sur le haut du mur dans une brouette.

Ce dangereux plaisir les divertissait infiniment l'un et l'autre. Le

jardin du voisin possédait de très-beaux raisins en espalier le long de

la muraille; les deux enfants les convoitèrent longtemps, et Simonard se

hasarda à en dérober des grappes: Juliette faisait le guet. Ce manége se

renouvela si souvent que le voisin s'aperçut de la disparition de ses

raisins. Il ne lui fut pas difficile de conjecturer d'où pouvaient venir

les picoreurs de sa vigne. Furieux, il se met en embuscade, et quand les

deux enfants sont bien occupés à prendre le raisin, il leur crie d'une

voix tonnante: «Ah! je prends donc enfin mes voleurs!» D'un saut le

petit garçon disparut dans son jardin. La pauvre Juliette, restée au

sommet du mur, pâle et tremblante, ne savait que devenir. Sa ravissante

figure eut bien vite désarmé le féroce propriétaire, qui ne s'était pas

attendu à avoir affaire à une si belle créature en découvrant les

maraudeurs de son raisin. Il se mit en devoir de rassurer et de consoler

la jolie enfant, promit de ne rien dire aux parents et tint parole:

cette aventure fit cesser toute promenade sur le mur.

Juliette était extrêmement bien douée pour la musique; on lui donna des

leçons de piano. Le penchant qu'elle avait montré dans son enfance

devint chez elle avec les années un goût très-vif, et, jeune femme, Mme

Récamier fit de la musique avec les plus habiles artistes de son temps.

Elle jouait non-seulement du piano, mais de la harpe, et prit de

Boïeldieu des leçons de chant. Sa voix était peu étendue, expressive,

harmonieusement timbrée. Elle cessa de chanter de très-bonne heure; elle

abandonna la harpe, mais elle trouva, jusqu'à la fin de sa vie, dans le

piano, de vraies et vives jouissances. Juliette avait eu de tout temps

une mémoire musicale étendue: elle aimait à jouer de mémoire, pour

elle-même, seule, à la chute du jour. Je l'ai entendue souvent exécuter

ainsi dans l'obscurité tout un répertoire de morceaux des grands

maîtres, d'un caractère mélancolique, et en éprouver une impression

telle, que les larmes inondaient son visage. Cette habitude contractée

de bonne heure, cet heureux don de retenir les morceaux qui la

frappaient, permirent à Mme Récamier dans un âge avancé, alors que la

cécité avait voilé ses yeux, de jouer encore et d'endormir de tristes

souvenirs à l'aide de la musique.

L'éducation de Juliette se faisait chez sa mère qui la surveillait avec

grand soin. Mme Bernard aimait passionnément sa fille, elle était

orgueilleuse de la beauté qu'elle annonçait: ayant le goût de la parure

pour son propre compte, elle n'y attachait pas moins d'importance pour

sa fille et la parait avec une extrême complaisance. La pauvre Juliette

se désespérait des longues heures qu'on lui faisait employer à sa

toilette, chaque fois que sa mère l'emmenait au spectacle ou dans le

monde, occasions que Mme Bernard, dans sa vanité maternelle, multipliait

autant qu'elle le pouvait. Ce fut ainsi qu'elles allèrent à Versailles

pour assister à l'un des derniers grands couverts où parurent le roi

Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et toute la famille royale, avec le

cérémonial de l'ancienne monarchie.

Dans ces occasions, le public était admis à circuler autour de la table

royale. Les yeux des spectateurs venus pour admirer les magnificences de

Versailles et l'attention même de la famille royale furent, ce jour-là,

attirés par la beauté de l'enfant qui se trouvait au premier rang des

curieux. La reine remarqua qu'elle paraissait à peu près de l'âge de

Madame Royale, et envoya une de ses dames demander à la mère de cette

charmante enfant de la laisser venir dans les appartements où la famille

royale se retirait. Là, Juliette fut mesurée avec Madame Royale et

trouvée un peu plus grande. Elles étaient en effet précisément de la

même année, et elles avaient alors onze ou douze ans. Madame Royale

était fort belle à cette époque; elle parut médiocrement satisfaite de

se voir ainsi mesurée et comparée avec une enfant prise dans la foule.

Ce fut à l'église Saint-Pierre-de-Chaillot, en 1791, que Juliette fit sa

première communion. À l'époque où M. Bernard avait rappelé sa fille

auprès de lui, sa femme était jeune encore, remarquablement agréable,

spirituelle et gracieuse. Leur existence était aisée, élégante; tous

deux aimaient à recevoir et leur maison, ouverte à tous les gens

d'esprit, devait l'être surtout aux Lyonnais. Mme Bernard recherchait et

attirait les gens de lettres; elle avait une loge au Théâtre-Français,

et donnait à souper plusieurs fois par semaine.

Ce fut chez sa mère que Juliette connut M. de Laharpe. Lemontey, venu à

Paris, qu'il ne quitta plus, comme député à l'Assemblée législative,

était fort assidu chez Mme Bernard; Barrère y était reçu, et rendit plus

d'un service à la famille dans les mauvais jours de la révolution. Entre

les Lyonnais qui fréquentaient le plus habituellement cette maison se

trouvait M. Jacques Récamier, qui occupait déjà une situation importante

parmi les banquiers de Paris. J'entre dans quelques détails à son sujet.

Jacques-Rose Récamier était né à Lyon en 1751; il était le second fils

d'une nombreuse famille dans laquelle s'étaient conservées les

traditions de la piété, des bonnes moeurs et du travail. Son père,

François Récamier, doué d'une grande intelligence commerciale, avait

fondé à Lyon une très considérable maison de chapellerie, dont les

relations les plus importantes étaient avec l'Espagne. En s'établissant

à Lyon, il n'avait point pour cela renoncé au Bugey, son pays natal, et

tous ses enfants furent comme lui fidèlement attachés à ce village et à

ce domaine de Cressin qu'ils appelaient le berceau des Récamier.

Jacques avait été de très-bonne heure le voyageur de la maison de son

père; les intérêts de leur commerce le conduisirent souvent en Espagne:

aussi parlait-il et écrivait-il l'espagnol comme sa propre langue. Il

savait bien le latin: quand je l'ai connu, il aimait encore à citer des

vers d'Horace ou de Virgile, et le faisait à propos. Sa correspondance

commerciale passait pour un modèle; il avait été beau, ses traits

étaient accentués et réguliers, ses yeux bleus; il était blond, grand et

vigoureusement constitué. Il serait difficile d'imaginer un coeur plus

généreux que le sien, plus facile à émouvoir et en même temps plus

léger. Qu'un ami réclamât son temps, son argent, ses conseils, M.

Récamier se mettait avec empressement à sa disposition; que ce même ami

lui fût enlevé par la mort, à peine lui donnait-il deux jours de

regrets. «Encore un tiroir fermé,» disait-il, et là s'arrêtait sa

sensibilité. Toujours prêt à donner, serviable au dernier point, bon

compagnon, d'humeur bienveillante et gaie, optimiste à l'excès, il était

toujours content de tout et de tous; il avait de l'esprit naturel et

beaucoup d'imprévu et de pittoresque dans le langage; il contait bien.

Confiant jusqu'à l'imprudence, il poussait la longanimité et

l'indulgence jusqu'à discerner à peine la valeur morale des individus

avec lesquels il était en rapport. Il avait cette parfaite politesse,

habituelle parmi les hommes de sa génération; elle était chez lui le

résultat d'un grand usage du monde et d'un désir sincère d'être agréable

aux autres. Placé par sa fortune à la tête des hommes de finance, à

Paris, il n'eut jamais la moindre sottise, recevant les plus grands

seigneurs sans embarras et les pauvres gens sans hauteur. M. Récamier

avait malheureusement des moeurs légères, et il préférait souvent une

société facile et subalterne à celle de ses égaux. Généreux pour tous,

il était la providence de sa famille et en était adoré. Lorsqu'au sortir

de la Terreur, il fut en pleine possession de sa grande existence

financière, une armée de neveux, logés chez lui, employés et appointés

par lui, trouvaient dans son hospitalière et opulente maison tous les

agréments de la vie.

Lorsqu'il demanda, en 1793, la main de Juliette Bernard dont il voyait

depuis deux ou trois ans se développer la merveilleuse beauté, il avait

lui-même quarante-deux ans, et elle n'en avait que quinze. Ce fut

pourtant très-volontairement, sans effroi ni répugnance, qu'elle agréa

sa recherche. Mme Bernard crut devoir faire à sa fille toutes les

objections que dictaient assez la différence des âges et celle des goûts

et des habitudes qui devait en résulter; mais Juliette voyait venir M.

Récamier depuis plusieurs années chez ses parents, il avait toujours été

prévenant et gracieux pour son enfance, elle avait reçu de lui ses plus

belles poupées, elle ne douta pas qu'il ne dût être un mari plein de

complaisance; elle accepta sans la moindre inquiétude l'avenir qui lui

était offert. Ce lien ne fut, d'ailleurs, jamais qu'apparent; Mme

Récamier ne reçut de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne

suis pas chargée d'expliquer le fait; je me borne à l'attester, comme

auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu M. et Mme Récamier,

pénétrèrent dans leur intimité. M. Récamier n'eut jamais que des

rapports paternels avec sa femme; il ne traita jamais la jeune et

innocente enfant qui portait son nom que comme une fille dont la beauté

charmait ses yeux et dont la célébrité flattait sa vanité. Ils se

marièrent à Paris le 24 avril 1793.

Le mariage de Mlle Bernard avait donc lieu en pleine Terreur, à l'époque

la plus sinistre de la révolution, l'année même du meurtre du roi et de

la reine. À ce moment toutes les habitudes de la société étaient

rompues, toutes les relations anéanties; l'unique souci de chacun

consistait à se faire oublier pour échapper, s'il le pouvait, à la mort

qui frappait incessamment parmi ses amis et ses proches. La vie

s'écoulait dans une sorte de stupeur, qui seule peut expliquer l'absence

de toute tentative de résistance à ce régime de bourreaux. Je tiens de

M. Récamier qu'il allait presque tous les jours assister aux exécutions.

Il avait été ainsi témoin du supplice du roi, il avait vu périr la

reine, il avait vu guillotiner les fermiers généraux, M. de Laborde,

banquier de la cour, tous les hommes avec lesquels il était en relations

d'affaires ou de société: et quand je lui exprimais ma surprise qu'il se

condamnât à un aussi horrible spectacle, il me répondait que c'était

pour se familiariser avec le sort qui vraisemblablement l'attendait, et

qu'il s'y préparait en voyant mourir.

M. Récamier échappa néanmoins, ainsi que la famille de sa femme, au

couteau révolutionnaire et on attribua ce bonheur, en grande partie, à

la protection de Barrère. Quatre années s'écoulèrent de la sorte sans

que j'aie à enregistrer aucun événement important dans la vie de Mme

Récamier. Cependant le règne de la Terreur avait cessé, l'ordre

s'essayait à renaître, les existences se reconstituaient, les émigrés

commençaient à rentrer, et la société française, incorrigible dans sa

frivolité, se jetait à corps perdu, au sortir des prisons, de l'exil, de

la ruine et des échafauds, dans le tourbillon des plaisirs.

Mme Récamier resta tout à fait étrangère au monde du Directoire et n'eut

de relation avec aucune des femmes qui en furent les héroïnes: Mme

Tallien, et quelques autres. Plus jeune que ces dames de plusieurs

années, et protégée par l'auréole de pureté qui l'a toujours environnée,

pas une de ces femmes ne vint chez elle et elle n'alla chez aucune

d'elles.

Sa beauté avait en ce peu d'années achevé de s'épanouir, et elle avait

en quelque sorte passé de l'enfance à la splendeur de la jeunesse. Une

taille souple et élégante, des épaules, un cou de la plus admirable

forme et proportion, une bouche petite et vermeille, des dents de perle,

des bras charmants quoique un peu minces, des cheveux châtains

naturellement bouclés, le nez délicat et régulier, mais bien français,

un éclat de teint incomparable qui éclipsait tout, une physionomie

pleine de candeur et parfois de malice, et que l'expression de la bonté

rendait irrésistiblement attrayante, quelque chose d'indolent et de

fier, la tête la mieux attachée. C'était bien d'elle qu'on eût eu le

droit de dire ce que Saint-Simon a dit de la duchesse de Bourgogne: que

sa démarche était celle d'une déesse sur les nuées. Telle était Mme

Récamier à dix-huit ans.

À ce moment, au sortir de cette tempête de la révolution, qui semblait

avoir tout englouti et qui laissait dans le sein de chaque famille, à

quelque rang qu'elle appartînt, une marque sanglante de son passage, la

société parut saisie d'une sorte de fièvre de distractions et de fêtes.

Les salons n'existaient plus, tout se passait en plein air; les succès

d'une femme n'avaient plus pour théâtre les cercles d'un monde disparu,

mais les lieux publics. C'était aux spectacles qui venaient de se

rouvrir, dans les jardins, dans les bals par souscription, que l'on se

rencontrait au milieu de la foule. La beauté de Juliette causait dans

toutes ces réunions un frémissement d'admiration, de curiosité,

d'enthousiasme, d'autant plus vif qu'il avait toute la spontanéité des

impressions de la multitude. Sa présence était partout un événement. Je

crois qu'il n'est point inutile de rappeler aussi que cette époque était

celle d'une renaissance très-prononcée du goût et d'une passion pour les

arts que l'influence de David et de son école avait répandue dans tous

les rangs, et qui affectait des formes toutes païennes dans son

idolâtrie de la beauté. Toutes ces circonstances peuvent servir à faire

comprendre la promptitude avec laquelle la beauté de Mme Récamier devint

non-seulement célèbre, mais populaire. En voici deux exemples entre bien

d'autres que je pourrais citer.

Lorsque le culte se rétablit et que les églises se rouvrirent aux

cérémonies religieuses, on demanda à Mme Récamier de quêter à Saint-Roch

pour je ne sais quelle bonne oeuvre; elle y consentit. Au moment de la

quête, la nef de l'église se trouva trop petite pour la foule qui

l'obstruait. On montait sur les chaises, sur les piliers, sur les autels

des chapelles latérales, et ce fut à grand'peine si l'objet de cet

empressement, protégé par deux hommes de la société (Emmanuel Dupaty et

Christian de Lamoignon), put fendre le flot des curieux et faire

circuler la bourse des pauvres. La quête produisit vingt mille francs.

L'autre circonstance se produisit à la promenade de Longchamps.

La vogue extrême de cette promenade tend à disparaître, et d'ici à

quelques années nos neveux ne sauront plus ce que c'était. Dans mon

enfance, Longchamps avait encore sa signification et son importance: on

renouvelait ses équipages, ses chevaux, ses livrées, les modes de

printemps s'arboraient à Longchamps. Les femmes, dans leurs plus

fraîches et plus élégantes toilettes du matin, rivalisaient trois jours,

le mercredi, le jeudi et le vendredi saints de chaque année, de beauté

et de bon goût dans leurs ajustements.

C'était depuis la place de la Concorde jusqu'à l'arc de l'Étoile, et au

delà, un brillant encombrement de voitures à deux ou à quatre chevaux,

d'hommes à cheval, de piétons circulant dans les contre-allées, ou de

badauds assis sur le bord de la grande avenue des Champs-Élysées,

saluant, admirant ou critiquant les riches et les élégants du siècle

emportés dans de somptueux équipages au milieu d'un tourbillon de

poussière et de soleil. Dans la semaine sainte de 1801, par une belle

matinée de printemps, Mme Récamier se rendit avec d'autres femmes de sa

famille à Longchamps dans une calèche découverte à deux chevaux. La

voiture, forcée d'aller au pas, permettait à la foule de voir et

d'admirer sa figure, que la splendeur du jour et la vivacité de la

lumière du plein midi ne faisaient que mieux ressortir; son nom ne tarda

pas à circuler dans cette masse compacte qui allait grossissant, et qui,

d'une commune voix, la comparant aux beautés contemporaines et

présentes, la salua _la plus belle à l'unanimité_.

On a tant parlé de la _danse_ de Mme Récamier qu'il convient peut-être

d'en dire un mot. Belle et faite à peindre, elle excella en effet dans

cet art. Elle aima la danse avec passion pendant quelques années, et, à

son début dans le monde, elle se faisait un point d'honneur d'arriver au

bal la première et de le quitter la dernière: mais cela ne dura guère.

Je ne sais de qui elle avait appris _cette danse du châle_, qui fournit

à Mme de Staël le modèle de la danse qu'elle prête à _Corinne_. C'était

une pantomime et des attitudes plutôt que de la danse. Elle ne consentit

à l'exécuter que pendant les premières années de sa jeunesse. Pendant le

triste hiver de 1812 à 1813 que Mme Récamier, exilée, passa à Lyon, un

jour que l'isolement lui pesait plus cruellement que de coutume, pour

tromper son ennui et sans doute aussi se rappeler d'autres temps, elle

voulut me donner une idée de la danse du châle: une longue écharpe à la

main, elle exécuta en effet toutes les attitudes dans lesquelles ce

tissu léger devenait tour à tour une ceinture, un voile, une draperie.

Rien n'était plus gracieux, plus décent et plus pittoresque que cette

succession de mouvements cadencés dont on eût désiré fixer par le crayon

toutes les attitudes.

Comme témoignage de l'effet produit par Mme Récamier, je cite une

conversation textuelle de Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angély. Elles

étaient contemporaines, et Mme Regnault, que distinguaient la parfaite

délicatesse et régularité de ses traits, prisait très-haut sa propre

beauté. Un jour donc, Mme Regnault, qui n'était plus jeune, parlait de

sa figure et de celles des femmes de son temps, comme on parle d'un

passé éloigné. Elle nomma Mme Récamier; d'autres, assurait-elle, avaient

été plus _vraiment_ belles, mais aucune ne produisait autant d'effet.

«J'étais dans un salon, ajoutait-elle, j'y charmais et captivais tous

les regards; Mme Récamier arrivait: l'éclat de ses yeux, qui n'étaient

pas pourtant très-grands, l'inconcevable blancheur de ses épaules,

écrasaient tout, éclipsaient tout; elle resplendissait. Au bout d'un

moment il est vrai, poursuivait Mme Regnault, les vrais amateurs me

revenaient.»

Mme Récamier n'eut que deux fois en sa vie l'occasion de rencontrer

Bonaparte. La première, ce fut en 1797, dans des circonstances qui lui

avaient laissé une impression vive que je lui ai entendu rappeler. Je

dirai plus tard sa seconde rencontre avec Napoléon.

Le 10 décembre 1797, le Directoire donna une fête triomphale en

l'honneur et pour la réception du vainqueur de l'Italie. Cette solennité

eut lieu dans la grande cour du palais du Luxembourg. Au fond de cette

cour, un autel et une statue de la Liberté; au pied de ce symbole, les

cinq directeurs revêtus de costumes romains; les ministres, les

ambassadeurs, les fonctionnaires de toute espèce rangés sur des siéges

en amphithéâtre; derrière eux, des banquettes réservées aux personnes

invitées. Les fenêtres de toute la façade de l'édifice étaient garnies

de monde; la foule remplissait la cour, le jardin et toutes les rues

aboutissant au Luxembourg. Mme Récamier prit place avec sa mère sur les

banquettes réservées. Elle n'avait jamais vu le général Bonaparte, mais

elle partageait alors l'enthousiasme universel, et elle se sentait

vivement émue par le prestige de cette jeune renommée. Il parut: il

était encore fort maigre à cette époque, et sa tête avait un caractère

de grandeur et de fermeté, extrêmement saisissant. Il était entouré de

généraux et d'aides de camp. À un discours de M. de Talleyrand, ministre

des affaires étrangères, il répondit quelques brèves, simples et

nerveuses paroles qui furent accueillies par de vives acclamations. De

la place où elle était assise, Mme Récamier ne pouvait distinguer les

traits de Bonaparte: une curiosité bien naturelle lui faisait désirer de

les voir; profitant d'un moment où Barras répondait longuement au

général, elle se leva pour le regarder.

À ce mouvement qui mettait en évidence toute sa personne, les yeux de la

foule se tournèrent vers elle, et un long murmure d'admiration la salua.

Cette rumeur n'échappa point à Bonaparte; il tourna brusquement la tête

vers le point où se portait l'attention publique, pour savoir quel objet

pouvait distraire de sa présence cette foule dont il était le héros: il

aperçut une jeune femme vêtue de blanc et lui lança un regard dont elle

ne put soutenir la dureté: elle se rassit au plus vite.

J'ai déjà dit que Mme Récamier n'avait point fait partie de la société

du Directoire: cependant au printemps de 1799, elle fut invitée à une

soirée donnée par Barras dans les salons du Luxembourg. M. Récamier

trouvait utile à ses relations d'affaires que sa jeune femme acceptât

cette fois l'invitation qui lui était adressée, et elle se prêta

d'autant plus volontiers à ce désir, qu'elle avait à solliciter de

Barras l'élargissement d'un prisonnier.

Lorsque M. et Mme Récamier arrivèrent au Luxembourg, la musique, car

c'était un concert, était commencée, et on exécutait l'ouverture du

_Jeune Henri_. L'apparition d'une personne déjà célèbre par ses

agréments dans une société qui n'était pas la sienne, fit une assez vive

sensation. Barras s'était avancé pour offrir son bras à Mme Récamier, et

l'avait placée au fond du salon à quelques pas d'une femme qui, bien

qu'elle eût passé la première jeunesse, en conservait encore toute la

grâce et l'élégance: c'était Mme Bonaparte. Plus près d'elle, et presque

enseveli dans les coussins du fauteuil où il était assis, se trouvait un

petit homme contrefait, dont l'extérieur étrange et la figure

remarquable attirèrent son attention; on le lui présenta en nommant La

Réveillère-Lépeaux, l'un des directeurs. Mme Récamier fut aussi vivement

frappée dans cette soirée du contraste que présentaient, avec la société

fort mêlée qui remplissait les salons, la figure jeune encore de M. de

Talleyrand, ses manières élégantes et aristocratiques, et sa physionomie

hautaine.

Mme Récamier rencontra fréquemment M. de Talleyrand dans le monde; il ne

vint jamais chez elle, où j'ai vu plusieurs fois son frère, Archambauld

de Périgord.

À minuit on servit un splendide souper. Barras plaça Mme Bonaparte à sa

droite, et pria Mme Récamier, que La Réveillère-Lépeaux avait conduite

dans la salle à manger, de se mettre à sa gauche. Elle eut ainsi pendant

le souper une occasion naturelle de parler à Barras du vieillard dont

elle voulait obtenir la mise en liberté. Il faut se rappeler la grande

jeunesse de Juliette, l'expression pure et presque enfantine de sa

physionomie, pour imaginer l'impression que devait produire, dans ce

monde facile, cette virginale apparition. Barras écouta avec un

respectueux intérêt l'histoire du pauvre prêtre, emprisonné pour être

rentré en France avant sa radiation de la liste des émigrés, et depuis

ce moment détenu au Temple; il promit de s'occuper du protégé de Mme

Récamier et tint parole.

Les gazettes du temps rendirent compte de cette fête et publièrent un

quatrain improvisé au souper par le poëte Despaze et adressé à Mme

Récamier.

Ce fut à la fin de 1798 que M. Récamier, qui jusque-là avait occupé une

maison rue du Mail, 12, la trouvant trop petite, résolut d'acheter un

hôtel plus approprié à l'accroissement de ses affaires, à l'importance

de sa fortune et à ses goûts hospitaliers. M. Necker venait d'être rayé

de la liste des émigrés. Mme de Staël était à Paris, et cherchait à

vendre pour son père un hôtel qui lui appartenait, rue du Mont-Blanc, à

présent rue de la Chaussée-d'Antin, 7. M. Récamier était depuis

longtemps en relation d'affaires avec M. Necker, il était son banquier

ainsi que celui de sa fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la

date du 25 vendémiaire an VII. La négociation de cette affaire devint

l'origine de la liaison qui s'établit entre Mme de Staël et Mme

Récamier.

Je rencontre dans les rares fragments de souvenirs de Mme Récamier, que

j'ai eu le bonheur de retrouver après la destruction de son manuscrit,

un récit de sa première entrevue avec la femme célèbre qui devint sa

plus intime amie; je m'empresse de l'insérer ici.

«Un jour, et ce jour fait époque dans ma vie, M. Récamier arriva à

Clichy avec une dame qu'il ne me nomma pas et qu'il laissa seule

avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui

étaient dans le parc. Cette dame venait pour parler de la vente et

de l'achat d'une maison; sa toilette était étrange; elle portait

une robe du matin et un petit chapeau paré, orné de fleurs: je la

pris pour une étrangère. Je fus frappé de la beauté de ses yeux et

de son regard; je ne pouvais me rendre compte de ce que

j'éprouvais, mais il est certain que je songeais plus à la

reconnaître et pour ainsi dire, à la deviner, qu'à lui faire les

premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce vive

et pénétrante, qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que M.

Necker, son père [...] À ces mots, je reconnus Mme de Staël! je

n'entendis pas le reste de sa phrase, je rougis, mon trouble fut

extrême. Je venais de lire ses _Lettres sur Rousseau_, je m'étais

passionnée pour cette lecture. J'exprimai ce que j'éprouvais plus

encore par mes regards que par mes paroles: elle m'intimidait et

m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en elle une personne

parfaitement naturelle dans une nature supérieure. De son coté,

elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine

de bienveillance, et m'adressa sur ma figure des compliments qui

eussent paru exagérés et trop directs, s'ils n'avaient pas semblé

lui échapper, ce qui donnait à ses louanges une séduction

irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point; elle le comprit et

m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car

elle partait pour Coppet. Ce ne fut alors qu'une apparition dans ma

vie, mais l'impression fut vive. Je ne pensai plus qu'à Mme de

Staël, tant j'avais ressenti l'action de cette nature si ardente et

si forte.»

L'hôtel de la rue du Mont-Blanc une fois acquis de M. Necker fut confié

à l'architecte Berthaut pour être restauré et meublé, et on lui donna

carte blanche pour la dépense. Il s'acquitta de sa tâche avec un goût

infini et se fit aider dans son entreprise par M. Percier. Les bâtiments

furent réparés, augmentés. Chacune des pièces de l'ameublement, bronzes,

bibliothèques, candélabres, jusqu'au moindre fauteuil, fut dessiné et

modelé tout exprès. Jacob, ébéniste du premier ordre, exécuta les

modèles fournis; il en résulta un ameublement qui porte l'empreinte de

l'époque, mais qui restera le meilleur échantillon du goût de ce temps

et dont l'ensemble offrait une harmonie trop rare. Il n'y eut qu'un cri

sur ce goût et ce luxe, dont on avait perdu l'habitude, et les récits en

exagérèrent beaucoup la richesse.

Dans l'été de 1796, M. Récamier avait loué d'une madame de Lévy le

château de Clichy, tout meublé, et y avait établi sa jeune femme et sa

belle-mère: lui-même venait y dîner tous les jours; il n'y couchait

presque jamais, ses goûts, ses habitudes et ses affaires s'accordant

pour le rappeler à Paris. La très-courte distance qui sépare le village

de Clichy de la capitale rendait cette combinaison facile; aussi

subsista-t-elle pendant plusieurs années. Mme Récamier s'installait à

Clichy dès le commencement du printemps, et lorsque les théâtres

rouverts se peuplèrent du monde élégant, elle se rendait après dîner à

l'Opéra ou au Théâtre-Français, où elle avait une loge à l'année, et

revenait à la campagne après les représentations.

M. Récamier tenait à Clichy table ouverte: le château était vaste; le

parc, admirablement planté, s'étendait jusqu'au bord de la Seine. Mme

Récamier, qui avait un goût très-vif pour les fleurs et les parfums, y

faisait entretenir avec soin des fleurs en grand nombre. Ce luxe

charmant, devenu très-commun de nos jours, avait alors tout le prestige

de la nouveauté.

Au printemps de 1799, Mme Récamier, déjà établie à Clichy, accepta

l'invitation qui avait été adressée à son mari et à elle pour un dîner à

Bagatelle chez M. Sapey. Parmi les invités de ce dîner se trouva Lucien

Bonaparte. Dès le premier moment qu'il vit Mme Récamier, il ne dissimula

point la vive impression que lui causait sa beauté; présenté à elle, il

l'accompagna après le dîner dans une promenade à travers les jardins de

Bagatelle, et le soir au moment où elle allait se retirer, il sollicita

et il obtint la permission de la voir chez elle à Clichy: il y accourut

dès le lendemain.

Lucien Bonaparte avait alors vingt-quatre ans; ses traits, moins

caractérisés que ceux de Napoléon auquel il ressemblait, avaient

pourtant de la régularité. Il était plus grand que son frère; son regard

était agréable, bien qu'il eût la vue basse, et son sourire était

gracieux. L'orgueil d'une grandeur naissante perçait dans toutes ses

manières, tout en lui visait à l'effet: il y avait de la recherche et

point de goût dans sa mise, de l'emphase dans son langage et de

l'importance dans toute sa personne.

La passion que Lucien Bonaparte avait conçue pour Mme Récamier se

développa rapidement, et il ne tarda pas à chercher un moyen de la lui

exprimer. Il y a dans l'extrême jeunesse et l'innocence, lorsqu'elle est

réelle, quelque chose qui impose aux plus hardis. Mme Récamier

non-seulement n'avait jamais aimé, mais c'était la première fois qu'elle

se voyait l'objet d'un sentiment passionné. En recevant une première

lettre d'amour, elle fut d'abord un peu troublée, mais presque aussitôt

l'instinct de sa dignité de femme et la complète indifférence qu'elle

éprouvait lui révélèrent la ligne de conduite à suivre.

Lucien avait donné à sa déclaration d'amour le voile d'une composition

littéraire. Juliette résolut de ne point paraître comprendre l'intention

de la lettre de Roméo: elle la rendit le lendemain en présence de

beaucoup de monde, en louant le talent de l'auteur, mais en l'engageant

à se réserver pour des destinées plus hautes et à ne pas perdre à des

oeuvres d'imagination un temps qu'il pouvait plus utilement consacrer à

la politique. Lucien ne fut pas découragé par l'insuccès de sa fiction

romanesque; il renonça seulement à se servir d'un nom d'emprunt, et il

adressa à Mme Récamier des lettres dans lesquelles il peignit

directement son ardente passion. Elle crut alors ne pouvoir faire autre

chose que de montrer ces lettres à son mari en réclamant pour sa

jeunesse les conseils et l'appui de l'homme dont elle portait le nom;

elle voulait fermer sa porte à Lucien Bonaparte, et elle en fit la

proposition à M. Récamier. Celui-ci loua la vertu de sa jeune femme, la

remercia de la confiance qu'elle lui témoignait, l'engagea à continuer

d'agir avec la prudence et la sagesse dont elle venait de faire preuve;

mais il lui représenta que fermer sa porte au frère du général

Bonaparte, rompre ouvertement avec un homme si haut placé, ce serait

gravement compromettre et peut-être ruiner sa maison de banque: il

conclut qu'il fallait ne point le désespérer et ne lui rien accorder.

Lucien ne plaisait point à Mme Récamier, mais elle était bonne et ne

pouvait voir sans quelque pitié les angoisses qu'elle lui faisait

éprouver; elle était rieuse d'ailleurs, et, quoique les femmes soient

disposées à l'indulgence pour les ridicules des gens vraiment amoureux

d'elles, l'emphase de Lucien excitait parfois chez elle des accès de

gaieté qui le démontaient; d'autres fois ses violences lui faisaient

peur. Ce rapport très-orageux dura plus d'une année. Las enfin d'une

rigueur impossible à fléchir, et s'apercevant, à mesure que la certitude

de ne rien obtenir éteignait sa passion, du rôle ridicule qu'il jouait,

Lucien se retira. Le monde n'avait pas manqué de s'occuper de la passion

très-affichée de Lucien; il eût bien souhaité qu'on le crût l'amant

favorisé de la plus célèbre beauté de l'Europe, et ses courtisans (car

il en avait) s'étaient efforcés de le faire croire, heureusement sans

parvenir à donner le change à l'opinion.

Mme Récamier n'ignora pas ces honteuses menées, et, bien que sa

réputation sortît intacte de cette aventure, elle en éprouva une vive

douleur; ce fut son premier chagrin, et la première fois que cette âme

pure sentit le contact de la méchanceté et de la bassesse: sa timidité

s'en accrut, mais sa raison se fortifia à cette épreuve.

La correspondance de Lucien, il faut bien en convenir, est absolument

dépourvue de goût et de naturel, et le dernier écolier de nos colléges

tournerait une lettre d'amour beaucoup mieux que ce tribun de vingt-cinq

ans, dont la résolution et le sang-froid eurent au 18 brumaire une si

considérable influence sur le sort de la France et du monde. De

l'emphase, des redites, des lieux communs, au milieu desquels on sent

pourtant une passion sincère et la crainte du ridicule auquel il ne sait

pas échapper, tel est le caractère de ces lettres. On pourrait en

multiplier les citations, mais un échantillon sera plus que suffisant

pour les faire apprécier.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 5 / 142 题