La célébrité a ses dangers et ses épines: elle offre mille inconvénients
pendant la vie des personnes qui en jouissent, et quand elles ne sont
plus, il n'est pas toujours facile de mettre leur mémoire à l'abri de
l'erreur et des fausses interprétations. Celle de Mme Récamier est
restée environnée d'une douce et brillante auréole: c'est peut-être la
seule femme qui, n'ayant rien écrit et n'étant jamais sortie des limites
de la vie privée, ait mérité que sa ville natale proposât son éloge
public. Il semble que, plus qu'une autre, elle aurait dû échapper à la
loi commune, et pourtant l'ignorance des conditions toutes particulières
dans lesquelles elle a vécu, le peu de rapports qu'on trouve entre la
modestie de son existence et la grandeur de sa renommée, la livrent sans
défense, en quelque sorte, à toute la profanation des conjectures. Les
intentions les plus sincères ont quelquefois conduit ses panégyristes
eux-mêmes à des suppositions et à des jugements qui offusquent la pureté
de son souvenir.
Elle avait senti ce péril, et surmontant la répugnance qu'elle avait à
s'occuper d'elle-même, ses soins s'étaient attachés à recueillir les
renseignements au moyen desquels on pourrait faire un jour comme un
miroir de sa vie. L'ouvrage qu'on publie est l'accomplissement
imparfait, mais fidèle de cette intention: il répond dans une mesure
affaiblie, mais exacte, aux désirs qu'elle a exprimés, aux instructions
qu'elle a laissées.
Elle aurait pu elle-même écrire des _Mémoires_; sa famille et ses amis
l'en ont toujours pressée, et cédant à leurs instances, elle avait à
plusieurs reprises commencé ce travail. Diverses causes l'ont empêchée
de l'accomplir: avant tout, une singulière défiance de ses propres
forces, défiance certaine, quoiqu'inexplicable dans une femme habituée
aux plus éclatants succès personnels. C'était un des traits saillants de
son caractère: courageuse dans toutes les circonstances graves, assurée,
par mille preuves, de son empire sur les coeurs et les esprits, elle
avait posé elle-même, avec une exagération évidente, les limites de sa
puissance. Ce découragement mal justifié, mais permanent, s'étendait
jusqu'à sa beauté elle-même, le plus éclatant de ses attributs. Sous
l'influence de quelques-unes des idées qui dominaient dans sa jeunesse,
elle se croyait en dehors de la régularité grecque; elle considérait ses
traits comme impropres à la sculpture, et cette conviction fut la vraie
cause du chagrin qu'elle fit éprouver à Canova, lorsqu'elle se montra
peu satisfaite de ce que cet artiste avait modelé son buste de souvenir.
Dans l'ordre des choses de l'esprit, elle se subordonnait encore
davantage. Heureuse de réfléchir les nobles pensées, et se sentant
capable d'inspirer un beau langage, elle se refusait pour elle-même à
rien produire. Il lui répugnait d'écrire, même des lettres; et l'on voit
sans cesse ses plus fidèles amis s'efforcer en vain de dissiper la
crainte qui l'empêchait de développer sa correspondance; à plus forte
raison, refusait-elle de se croire appelée à composer un ouvrage de
longue haleine. Sans aucun des préjugés qu'on a quelquefois contre les
femmes auteurs, se sentant au contraire animée du goût le plus vif pour
les personnes de son sexe que la culture des lettres a honorées et qui
ont elles-mêmes honoré les lettres, elle se retranchait, toutes les fois
qu'on la pressait d'écrire, dans la plus sincère déclaration
d'incapacité.
L'expérience toutefois avait fini par la rendre moins craintive: mais
l'affaiblissement de sa vue, suivie, dans ses dernières années, d'une
cécité presque absolue, vint mettre un obstacle invincible au travail
qu'elle avait commencé. Elle n'avait pris aucune habitude de dicter, et
l'extrême ténuité de son écriture lui faisait depuis longtemps un
obstacle à se relire elle-même. Nous ne présumons donc pas qu'elle fût
allée bien loin dans son travail; mais, en tout cas, personne ne sait et
ne saura jamais jusqu'où elle l'avait conduit. Une disposition dernière,
dictée uniquement par un retour du sentiment de défiance dont nous
venons de parler, imposait l'obligation de détruire ce qu'elle avait
écrit de ses _Mémoires_. Le paquet qu'elle avait désigné expressément a
donc été brûlé; mais, dans le reste de ses papiers, on a heureusement
retrouvé quelques fragments, notamment ceux dont M. de Chateaubriand
s'était servi, jusqu'à en copier des pages, pour la rédaction de ses
propres _Mémoires_. Ils ont été insérés à leur date dans l'ouvrage que
nous publions.
Ces récits, ainsi que les lettres en petit nombre que nous avons pu
recueillir et que nous avons jugées dignes d'être imprimées, ne
manqueront pas, nous en sommes convaincus, d'exciter des regrets. Nous
ne croyons même pas nous faire illusion en pensant qu'ils produiront
l'effet de ces débris de poésie ou de sculpture échappés au naufrage de
l'antiquité, et qui nous charment d'autant plus que notre curiosité
reste au fond moins satisfaite.
Quoi qu'il en soit, ce que nous savons, à n'en pouvoir douter, c'est que
dans l'ouvrage tel que Mme Récamier l'avait conçu, elle se serait
montrée le moins possible. De même qu'elle réduisait son propre rôle
dans la vie à celui d'un lien affectueux et intelligent entre des âmes
d'élite et des esprits supérieurs, de même elle ne se croyait appelée
dans les Mémoires de sa vie qu'à témoigner, par les preuves qu'elle
avait rassemblées, en faveur de ses meilleurs amis. À défaut des
précieuses paroles dont elle avait été si souvent et si constamment
dépositaire, elle voulait faire un choix dans les lettres qu'on lui
avait écrites, et opposer ainsi, moins encore pour elle que pour les
autres, un bouclier sûr aux erreurs de l'avenir.
Sous ce dernier rapport, sa conviction était aussi arrêtée qu'elle était
indécise quant au mérite de ce qu'elle aurait écrit. Elle avait la
passion de la gloire de ses amis: tant qu'ils avaient vécu, tant qu'elle
avait pu agir sur eux, elle s'était attachée avec une vigilance
infatigable à leur offrir les soins, j'oserais dire, les ardeurs de son
amitié, comme un préservatif contre les fautes dans lesquelles l'orgueil
et l'ambition ne cessent d'entraîner les hommes. Après les avoir perdus,
elle faisait du culte de leur mémoire l'objet principal de son
existence. Habituée, par son discernement personnel et par certains
grands bonheurs de sa vie qu'il faut considérer comme des faveurs
signalées de la Providence, à mesurer son affection sur son estime, elle
voulait que le souvenir de ceux qu'elle avait aimés se défendit par
lui-même; et c'est pourquoi elle n'avait jamais reçu un de ces mots où
la beauté de l'âme se peint dans le moment des grandes épreuves, qu'elle
ne le réservât comme une perle de son trésor. L'enchâssement de ces
joyaux formait toute son ambition. En les léguant à sa fille adoptive,
elle lui imposait la tâche dont celle-ci s'acquitte aujourd'hui, dans
une espérance qui ne sera pas trompée, si la tendresse du coeur et le
sentiment du devoir accompli peuvent tenir lieu de puissance et de
talent.
Cette tendresse, dans laquelle elle croit avoir quelque droit de se
confier, ne doit pas, chez les indifférents, exciter la défiance.
L'existence de Mme Récamier n'a pas besoin d'être arrangée pour le
public. On a dit très-injustement qu'il n'y a pas un homme qui soit
grand pour son valet de chambre; les caractères vraiment beaux au
contraire sont ceux qui gagnent à être connus jusque dans leurs plus
intimes replis. Personne n'a mieux mérité que Mme Récamier d'être rangée
dans ce nombre. Indépendamment de ses proches, de ceux qui honorent sa
mémoire d'un culte filial, il subsiste encore assez de ses meilleurs
amis, de ceux qui l'ont connue, en quelque sorte, jusqu'au fond de
l'âme, pour rendre témoignage en faveur de sa supériorité morale.
Une illustre étrangère, la dernière duchesse de Devonshire, disait
d'elle: «D'abord elle est bonne, ensuite elle est spirituelle, après
cela elle est très-belle[1].» Que l'on retourne la proposition, et l'on
comprendra quel chemin ont infailliblement suivi les personnes qui se
sont de plus en plus rapprochées d'elle.
Tant qu'elle fut jeune--et sa jeunesse fut beaucoup plus longue que
celle de la plupart des femmes--elle exerça, par ses agréments, par un
charme indéfinissable, une séduction que l'on prétend avoir été
irrésistible. Cependant, sous cet épanouissement du premier jour, se
cachait l'attrait modeste d'une violette. Elle avait l'esprit aussi
attirant que les traits; peu à peu, la fine douceur de sa conversation
faisait oublier jusqu'à sa beauté. Pourtant le fond du caractère se
cachait encore: on pouvait attribuer ce philtre tout-puissant au seul
désir de plaire. Mais si elle vous avait jugé digne de faire un pas de
plus dans sa confiance, on entrevoyait alors toutes les prérogatives
d'une âme forte et vraie: on la trouvait dévouée, sympathique,
indulgente et fière. C'était à la fois la consolation et la force, le
baume dans les peines, le guide dans les grandes résolutions de la vie.
Si elle n'eût inspiré ce que nous pourrions appeler la céleste amitié
qu'à ceux qui avaient d'abord subi l'attrait de sa beauté, on pourrait
les soupçonner d'une illusion d'enthousiasme. Mais elle s'est montrée
aussi étonnamment attractive jusqu'au seuil même de la vieillesse.
Non-seulement elle a banni la jalousie du coeur des femmes, mais les
femmes qui l'ont aimée ne se sont pas distinguées de ses amis de l'autre
sexe par un attachement moins vif et moins profond. Enfin, elle a
rencontré des hommes, plus jeunes qu'elle de plus de trente ans, qu'un
autre sentiment préservait de la séduction extérieure qu'elle était
encore capable d'exercer, et qui, la voyant sans illusion préalable,
n'ayant pour ainsi dire affaire qu'à son âme, ont subi si complétement
son légitime ascendant, qu'ils éprouvent encore aujourd'hui un
froissement douloureux, si l'ignorance ou la légèreté profèrent en leur
présence un doute sur l'objet de leur respect.
Le livre qu'on publie renferme les pièces justificatives de cet empire
exercé pendant tant d'années sur tant d'âmes. Il serait indigne de celle
auquel on le dédie, s'il n'était entièrement sincère. Pour ce qui
concerne Mme Récamier elle-même, on n'a rien dissimulé, rien affaibli.
Pour ce qui regarde ses amis, il en est de deux sortes: les uns se sont
trouvés mêlés aux orages de la vie, les autres en ont traversé les
épreuves avec une pureté constante. On s'est conformé aux intentions de
Mme Récamier, en faisant valoir chez les premiers tout ce qui les
recommande, tout ce qui les fait aimer: on n'avait, pour les seconds,
qu'à ouvrir les secrets de leur âme.
La malignité ne trouvera peut-être pas son compte à cette ligne de
conduite; mais ce que la malignité recherche offre plus de chances
d'erreur encore que l'apologie. Le vice peut chercher l'ombre; la vie
dans laquelle les honnêtes gens aiment à se cacher dérobe aussi aux
regards des trésors de vertus pratiques et de bons sentiments qu'on n'a
pas assez souvent l'occasion de mettre en lumière. En soulevant le
voile, nous suivrons l'exemple que Mme Récamier nous a donné. Elle
aimait, disait-elle souvent, _à faire les tracasseries en bien_:
c'est-à-dire qu'elle ne manquait jamais de faire connaître tout ce
qu'elle savait de bon et d'honorable sur les uns et sur les autres.
Quels que soient les périls et les faiblesses de la société, il n'est
pas inutile de savoir ce qu'on gagne à vivre avec les gens de bien.
Ce serait tout à fait méconnaître Mme Récamier que de la ranger parmi
les exceptions volontaires. En quelque situation que le sort l'eût
placée, elle y eût porté une grande rectitude et le sentiment de tous
les devoirs. Les circonstances seules lui ont fait une destinée
particulière. Aussi n'est-il pas nécessaire d'avertir qu'on s'égarerait
en cherchant à l'imiter. Il faudrait, avec les mêmes qualités et le même
charme, une situation aussi rare, des temps aussi extraordinaires par
les contrastes, pour produire de nouveau une existence telle que la
sienne.
Souvent des femmes, faites pour une affection légitime et un bonheur
mérité, se trouvent rejetées loin de leur voie naturelle par un mariage
mal assorti; d'autres, après avoir accepté sans répugnance la
disproportion des âges, se rajeunissent en quelque sorte dans de seconds
liens, en recommençant une nouvelle vie, une vie de rapports égaux et
d'affection réciproque. Mme Récamier, qui n'éprouva jamais les amertumes
d'une situation faussée, vit cependant s'écouler ses meilleures années
sans qu'il lui fût possible de faire cesser l'extrême isolement auquel
elle avait été condamnée. Cette situation sans exemple, où elle avait
accepté un protecteur légitime sans apprendre ce qu'est un maître, lui
fut une sauvegarde contre des périls auxquels d'autres antécédents
l'auraient fait certainement succomber.
Elle en convenait elle-même: en voyant autour d'elle de jeunes époux,
des enfants, une famille qui s'élevait suivant les conditions communes,
elle avouait, non sans regret, qu'un mariage selon son âge et son coeur
lui aurait fait accepter avec joie toute l'obscurité du vrai bonheur.
Elle ne craignait pas d'ajouter qu'une déception marquée dans un rapport
ordinaire l'eût rendue vulnérable à des attaques contre lesquelles
continuait de la protéger le premier silence de son coeur. C'est ainsi
que pour ce qui fait la destinée normale d'une femme mariée, elle a
traversé en quelque sorte le monde sans le connaître.
Enfermée ainsi dans la solitude qui s'était faite autour de sa jeunesse,
elle était exposée à se méprendre sur les effets du besoin de plaire, et
à rendre malheureux ceux qui s'en faisaient une idée moins innocente et
plus sérieuse: elle fit plusieurs blessures de ce genre, et elle se les
reprochait. Mais pour de pareils malentendus, quelque cruels qu'ils
fussent, quel heureux empire, quelle douce influence n'exerça-t-elle
pas? Après une courte expérience de son caractère et de ses résolutions,
il fallait de l'obstination et presque de l'aveuglement pour ne pas
s'apercevoir de ce que son amitié avait de préférable à toutes les
chances de la passion. C'est le propre des dévouements de la vie
religieuse, de transformer en un bienfait qui s'étend à toutes les
souffrances la tendresse concentrée d'ordinaire dans le cercle étroit
des devoirs de famille. Mme Récamier fait comprendre, mieux que
personne, la possibilité qu'un ministère aussi compatissant soit
départi, parmi les frivoles délicatesses du monde, à des personnes qui
ont perdu le droit de faire un abandon exclusif de leur affection.
Et encore, avec les classifications ordinaires de la société, comment
admettre une influence aussi étendue? comment, à moins d'un trône ou
d'un théâtre, conquérir la notoriété nécessaire à une action de ce
genre? Dans les conditions où nos pères ont vécu ou dans celles qui
existent aujourd'hui, la reine ou l'idole d'un cercle ne pourra que
demeurer inconnue à tous les autres. Il en fut autrement pour Mme
Récamier.
La date de son mariage correspond à l'époque la plus terrible de notre
histoire: elle vit s'épanouir sa jeunesse au moment où la France
commençait à respirer; et lorsque les représentants de la classe
proscrite rentrèrent dans leur pays, ils n'y trouvèrent à leur
convenance d'autre maison ouverte que la sienne. Les plus distingués de
ses nouveaux amis, MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, n'oublièrent
jamais ce qu'ils lui avaient dû de reconnaissance à cette époque de
transition, et quand l'ancienne société reprit ses prétentions avec son
rang, Mme Récamier, malgré ses malheurs de fortune, se trouva, par la
solidité de ses relations, à l'abri des distinctions dédaigneuses, sans
qu'on lui fît une loi de se déclasser, sans qu'elle eût besoin d'abjurer
les rapports que sa naissance lui avait faits.
La réputation de sa beauté, établie dans un moment où tous les regards
pouvaient se concentrer sur un seul point, lui offrait en perspective
plus de dangers encore que de triomphes. Si l'on reconnaît que, sans cet
avantage, elle ne se serait point fait une position aussi particulière
dans le monde, on comprend aussi qu'elle n'a pu la conserver et
l'étendre qu'avec des qualités bien autrement durables et sérieuses.
Après des épreuves amenées par la fierté de son caractère et la fidélité
de ses affections, la Restauration la trouva toute préparée pour
entreprendre entre les partis l'oeuvre de conciliation qui était dès lors
le plus grand besoin de la France. Elle offrait à toutes les opinions un
terrain neutre et indépendant; les âmes les plus droites et les plus
distinguées y furent attirées par les meilleurs instincts de leur
nature.
Toutefois Mme Récamier n'était qu'à demi faite pour un rôle public: si
elle se plaisait à exercer un charme extérieur, des sentiments plus
jaloux dominaient le meilleur de son âme, et le combat de ces sentiments
entraînait ses plus importantes résolutions. C'est ce qu'on verra
très-clairement, nous l'espérons du moins, dans l'ouvrage que nous
donnons au public. On notera sans peine ce qui suspendit, ce qui limita
l'action indirecte qu'elle pouvait exercer sur les affaires publiques;
et tout en admirant la dignité de sa conduite, on regrettera, nous n'en
doutons pas, qu'elle se soit vue dans l'obligation de s'éloigner, au
moment même où éclatait la crise qui devait décider du sort de la
monarchie restaurée.
Ainsi se trouvèrent déçues les espérances que les esprits modérés
pouvaient fonder sur elle. Mais ce nouvel exemple d'une belle occasion
manquée, comme on en rencontre tant dans notre histoire, a-t-il été
complétement inutile, et ne pouvons-nous pas encore aujourd'hui tirer
quelque profit de ces tentatives infructueuses? Le passé, nous
l'espérons du moins, n'est jamais perdu sans retour: en apprenant à
mieux connaître tout ce que valaient les hommes de la Restauration dont
Mme Récamier fut le centre et le lien, on doit enfin comprendre ce que
la France depuis soixante-dix ans a perdu à tant de discordes et de
défiances; on peut, avec une conviction plus forte, se diriger soi-même,
et diriger l'esprit des autres dans le sens du rétablissement d'une
harmonie durable entre toutes les classes de la nation française. Plus
qu'aucune autre, Mme Récamier aurait mérité d'être le symbole d'une
telle réconciliation.
En entreprenant l'ouvrage que nous offrons au public, notre premier
devoir était de reproduire d'une manière scrupuleusement fidèle l'esprit
dans lequel Mme Récamier elle-même l'aurait conçu. Nous ne craignons pas
d'affirmer qu'on trouvera ici, quant à l'appréciation des événements et
des hommes, beaucoup moins notre jugement personnel que le sien. À la
voir si impartiale, on aurait pu la croire indifférente; mais elle avait
la passion du bien, et avec un sentiment pareil, on ne court le risque
de tomber ni dans le doute, ni dans l'égoïsme.
Entre ses deux existences, celle de ses affections étroites, et celle de
ses relations plus générales, notre choix ne pouvait non plus être
douteux. Il nous eût été facile de dérouler le tableau tout à fait
extraordinaire de ses rapports extérieurs. Le nombre des personnes qui
l'ont approchée, et auxquelles elle a eu le secret, par son
intervention, par ses démarches, par ses paroles, je dirais presque par
son sourire, de faire du bien, est vraiment incalculable: nous avons
tant de preuves de ce rayonnement universel que nous aurions pu en
remplir des volumes. Mais ce foyer auquel avaient recours toutes les
souffrances de l'âme et toutes les inquiétudes de l'esprit aurait-il pu
exister, si la chaleur communicative ne s'en fût alimentée à des sources
plus secrètes? Beaucoup des personnes mêmes qui, à cause de la
reconnaissance quelles gardent à la mémoire de Mme Récamier,
s'étonneront de ne pas rencontrer leur nom dans ces volumes, en
apprenant à connaître ce qu'était la vie, pour ainsi dire, profonde de
celle dont elles bénissent le souvenir, nous pardonneront d'avoir
insisté sur le côté le plus essentiel et le moins connu de cette nature
privilégiée.
À vrai dire, trois noms seulement dominent cette histoire d'une femme.
Mathieu de Montmorency, Ballanche, Chateaubriand.
Au moment le plus périlleux de sa jeunesse, Dieu lui envoie, dans la
personne du premier, un ami sûr et vigilant, un guide qui suffit pour
expliquer qu'elle ait traversé pure tant de séductions et d'embûches; et
elle ne le perd qu'à l'époque où elle n'avait plus de victoires à
remporter sur elle-même.
Quelques années après la formation de ce lien, elle distingue à la
première vue, sous les dehors les plus simples et sous une enveloppe
étrange, un coeur d'or, un rare esprit, un talent à part, dans le naïf
imprimeur de Lyon, et cette affection, qui se donne sans condition et
sans réserve, achève de compléter sa sauvegarde: elle comprend que, pour
assurer une récompense proportionnée à un dévouement de cette nature,
elle n'aura qu'à se montrer digne d'elle-même.
D'ailleurs, ce qui fait la sécurité de son âme produit aussi l'équilibre
de sa vie. Entre deux amis si dissemblables par l'origine, mais traités
avec une égalité d'affection et de respect, le public devait reconnaître
dans Mme Récamier une image éclatante de cette unité de la société
française qui a fait son charme et sa force depuis deux siècles, et il
ne s'y est pas mépris.
Avec ces deux amitiés parfaites, et qui avaient quelque droit de se
croire suffisantes, l'existence de Mme Récamier aurait pu s'écouler
paisible, sûre, et presque heureuse. Mais ce triple rapport n'offrait
que des dévouements à accepter: il n'y en avait pas à répandre. Mme
Récamier avait une première fois donné son coeur à Mme de Staël: il était
dans sa nature d'aimer passionnément ce qu'elle admirait le plus; la
mort prématurée de l'auteur de _Corinne_ laissa chez elle un vide
immense que M. de Chateaubriand, par les mêmes causes, vint bientôt
remplir. Cette fois, ce n'était pas seulement un grand génie à adopter,
c'était un malade à guérir. L'illustre écrivain fut assez longtemps à
comprendre la nature du sentiment qui l'attirait vers Mme Récamier, et à
subordonner à ce lien d'un genre nouveau pour lui son caractère en
partie gâté par trop d'adulations et de succès. Il y eut un moment cruel
de malentendu et de crise: mais cette douloureuse épreuve tourna au
profit de l'amitié. Le vieil homme était vaincu; sa défaite avait
dégagé, des éléments contraires, les qualités nobles et généreuses qui
dominaient dans une nature trop riche pour son propre bonheur. Une
influence de paix et de sérénité descendit sur le découragement de l'âge
et les tristesses de l'isolement.
C'est sur ces trois personnes, Mathieu de Montmorency, Ballanche et
Chateaubriand, que roulent les huit livres de ces _Souvenirs_. Mme de
Staël se rattache à Mathieu de Montmorency, son ami; le duc de Laval,
léger, mais chevaleresque et fidèle, continue la figure de son cousin,
après que celui-ci a disparu du monde; le prince Auguste de Prusse, avec
sa passion respectueuse et son attachement loyal, a pour mission
d'attester, auprès de celle qui refusa sa main, la grandeur du sacrifice
et l'austérité du devoir.
Ce qui vient ensuite, la famille qu'elle avait groupée autour d'elle, le
jeune ami, M. Ampère, auquel elle s'était plu à montrer la route des
sentiments généreux et de l'emploi relevé du talent, l'ami des derniers
jours, M. le duc de Noailles, ce contemporain de Louis XIV, chargé en
quelque sorte d'apporter l'hommage du XVIIe siècle à l'héritière des
meilleures traditions de la société française, toutes les figures enfin
que l'on verra se produire d'une manière plus ou moins saillante dans
ces _Souvenirs_, placées, ou tout près de son coeur, ou à des degrés
divers au-dessus du cortège de sa renommée, forment la transition entre
les relations essentielles que nous nous sommes plu à peindre, et le
mouvement extérieur du monde dont il nous a paru superflu de développer
les détails.
Cependant, tout en restant fidèle au plan que nous nous étions tracé,
nous aurions pu donner beaucoup plus de développement à cet ouvrage.
Mais quel que soit l'intérêt qu'un sujet présente, il faut se donner de
garde de l'épuiser. On a trop abusé, surtout à notre époque, de la
curiosité publique. Nous avons préféré, pour notre compte, laisser
deviner, au risque d'exciter des regrets, tout ce que les
correspondances recueillies par Mme Récamier renferment encore de
richesses pour l'esprit et pour le coeur.
À la nouvelle de l'entreprise que nous venons d'achever, une femme, qui
a bien connu Mme Récamier, et qui, par ses qualités supérieures, était
digne de l'apprécier, nous écrivait: «Vous remplissez un voeu bien ardent
chez moi en faisant connaître cette incomparable personne. Elle était,
en effet, incomparable de toute manière, par ses charmantes qualités
d'abord, et parce que ces qualités avaient quelque chose de si
particulier, que je ne crois pas que jamais une autre puisse les
rappeler parfaitement. On ne trouvera plus que quelques traits épars de
cette grâce suprême.» Ce serait notre faute si, après les témoignages
que nous avons produits, on avait désormais, sur la femme qui nous fut
si chère, un autre avis que l'amie dont les paroles nous ont servi
d'avance d'encouragement et de justification.