(1er août 1797).
_Au directoire exécutif._
Après quinze jours d'une navigation assez heureuse, la flotte qui
était partie de Venise, composée de plusieurs vaisseaux de ligne et de
quelques frégates, sous les ordres du capitaine Bourdet, ayant à bord
quelques troupes de débarquement commandées par le général Gentili, a
mouillé dans la rade de Corfou. Quatre bâtimens de guerre vénitiens, qui
s'y trouvaient, ont augmenté notre escadre.
Le 10 messidor, nos troupes ont débarqué et pris possession des forts de
Corfou, où elles ont trouvé six cents pièces de canon, la plus grande
partie en bronze. Un peuple immense était sur le rivage pour accueillir
nos troupes avec les cris d'allégresse et d'enthousiasme qui animent les
peuples lorsqu'ils recouvrent leur liberté.
A la tête de tout ce peuple était le papas ou chef de la religion du
pays, homme instruit et d'un âge avancé.
Il s'approcha du général Gentili et lui dit: «Français, vous allez
trouver dans cette île un peuple ignorant dans les sciences et les arts
qui illustrent les nations; mais ne le méprisez pas pour cela, il
peut devenir encore ce qu'il a été. Apprenez, en lisant ce livre, à
l'estimer».
Le général Gentili ouvrit avec curiosité le livre que lui présentait
le papas, et il ne fut pas médiocrement surpris en voyant l'Odyssée
d'Homère.
Les îles de Zante et de Céphalonie, de Saint-Maure ont le même désir et
expriment les mêmes sentimens pour la liberté. L'arbre de la liberté
est dans tous les villages; des municipalités gouvernent toutes les
communes, et les peuples espèrent qu'avec la protection de la grande
nation, ils recouvreront les sciences, les arts et le commerce qu'ils
avaient perdus sous la tyrannie des olygarques.
L'île de Corcyre était, selon Homère, la patrie de la princesse
Nausicaa. Le citoyen Arnaut, qui jouit d'une réputation méritée dans
les belles-lettres, me mande qu'il va s'embarquer pour faire planter le
drapeau tricolore sur les débris du palais d'Ulysse.
Le chef des Mainottes, peuple vrai descendant des Spartiates et qui
occupe la péninsule où est situé le cap de Matapan, m'a envoyé un des
principaux du pays pour me marquer le désir qu'il aurait de voir dans
son port quelques vaisseaux français, et d'être utile en quelque chose
au grand peuple.
Je lui ai répondu la lettre dont je vous envoie la copie.
Je n'ai pas encore de nouvelles de l'amiral Brueys.