BONAPARTE.

Au quartier-général à Indenburg, le 19 germinal an 5 (8 avril 1797).

_Au directoire exécutif._

J'ai eu l'honneur de vous envoyer la lettre que j'avais écrite au prince

Charles, et sa réponse.

Je vous fais passer:

1°. Copie de la lettre qu'il m'a écrite de nouveau, en date du 6 avril;

2°. La note qui m'a été remise par MM. les généraux Bellegarde et

Meerveldt;

3°. La réponse que je leur ai faite;

4°. Une seconde lettre du prince Charles, et enfin les conditions de

la suspension d'armes de cinq jours, que nous avons conclue. Vous y

remarquerez, par la ligne de démarcation, que nous nous trouvons avoir

occupé Gratz, Bruck, et Rotenmann, que nous n'occupions pas encore.

D'ailleurs, mon intention était de faire reposer deux ou trois jours

l'armée; cette suspension dérange donc fort peu les opérations

militaires.

Ces généraux sont sur-le-champ repartis pour Vienne, et le

plénipotentiaire de S. M. l'empereur doit être arrivé au

quartier-général avec des pleins pouvoirs pour une paix séparée, avant

l'expiration de la suspension d'armes, que j'ai fait grande difficulté

de leur accorder, mais qu'ils ont jugée indispensable.

Je leur ai dit que toute clause préliminaire à la négociation de paix

devait être la cession jusqu'au Rhin; ils m'ont demandé une explication

sur l'Italie, à laquelle je me suis refusé: ils m'ont, de leur côté,

déclaré que, si S. M. l'empereur devait tout perdre, elle sortirait de

Vienne, et s'exposerait à toutes les chances; je leur ai observé que,

lorsque je m'expliquais d'une manière définitive sur les limites du

Rhin, et que je me taisais sur l'Italie, c'était faire entendre qu'on

admettait la discussion sur cette clause essentielle.

On m'a paru ne pas approuver les principes de Thugut, et que même

l'empereur commençait à s'en apercevoir.

Nos armées n'ont pas encore passé le Rhin, et nous sommes déjà à vingt

lieues de Vienne. L'armée d'Italie est donc seule exposée aux efforts

d'une des premières puissances de l'Europe.

Les Vénitiens arment tous leurs paysans, mettent en campagne tous

leurs prêtres, et secouent avec fureur tons les ressorts de leur vieux

gouvernement, pour écraser Bergame et Brescia. Le gouvernement vénitien

a en ce moment vingt mille hommes armés sur mes derrières.

Dans les états du pape même, des rassemblemens considérables de paysans

descendent des montagnes, et menacent d'envahir toute la Romagne.

Les différens peuples d'Italie, réunis par l'esprit de liberté, et

agités en différens sens par les passions les plus actives, ont besoin

d'être contenus et surveillés.

Je vous enverrai la situation des troupes que j'ai avec moi, et de

celles que j'ai en Italie.

Tout me porte à penser que le moment de la paix est arrivé, et que nous

devons la faire dans un moment où nous pouvons dicter les conditions,

pourvu qu'elles soient raisonnables.

Si l'empereur nous cède ce qui lui appartient du côté de la rive gauche

du Rhin, comme prince de la maison d'Autriche, et si, comme chef de

l'empire, il reconnaît les limites de la république au Rhin; s'il cède à

la république cispadane le duché de Modène et Carrare; s'il nous donne

Mayence, dans l'état où elle se trouve, en échange contre Mantoue, je

crois que nous aurons fait une paix beaucoup plus avantageuse que ne le

portent les instructions du général Clarke. Nous restituerons, il est

vrai, toute la Lombardie et tous les pays que nous occupons dans ce

moment-ci; mais n'aurons-nous pas tiré de nos succès tout le parti

possible, lorsque nous aurons le Rhin pour limite, et que nous aurons

institué dans le coeur de l'Italie une république de deux millions

d'habitans, qui, par Carrare, se trouvera près de nous, nous donnera le

commerce du Pô, de l'Adriatique, et s'agrandira à mesure que le pape se

détruira.

Je viens d'expédier un courrier au général Clarke pour que, de Turin, il

se rende en toute diligence ici: il est porteur de vos instructions,

et a des pleins pouvoirs pour finir cette négociation; j'espère qu'il

arrivera à temps, pour ne pas faire perdre le moment, qui est tout dans

les négociations de cette nature.

Si, contre mon attente, la négociation ne réussissait pas, je me

trouverais embarrassé sur le parti que j'aurais à prendre; je

chercherais néanmoins à attirer l'ennemi dans une affaire, à le battre,

à obliger l'empereur à abandonner Vienne: après quoi je serais obligé de

rentrer en Italie, si les armées du Rhin restaient dans l'inaction où

elles se trouvent encore.

J'espère, quelque parti que je me trouve obligé de prendre, mériter

votre approbation. Je me suis trouvé, depuis le commencement de la

campagne, passer, à chaque pas, dans une position neuve, et j'ai

toujours eu le bonheur de voir la conduite que j'ai tenue répondre à vos

intentions.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 713 / 899 题