LE MILITAIRE.

Voilà ce que c'est que la guerre civile, l'on se déchire, l'on

s'abhorre, l'on se tue sans se connaître... Les Allobroges... Que

croyez-vous que ce soit? des Africains, des habitans de la Sibérie: eh!

point du tout, ce sont vos compatriotes, des Provençaux, des Dauphinois,

des Savoyards: on les croit barbares parce que leur nom est étranger.

Si l'on appelait votre phalange, la phalange phocéenne, l'on pourrait

accréditer sur son compte toute espèce de fable.

Il est vrai que vous m'avez rappelé un fait, c'est celui de Lisle, je ne

le justifie pas, mais je l'explique.

Les Lislois ont tué le trompette qu'on leur avait envoyé, ils ont

résisté sans espérance de succès, ils ont été pris d'assaut, le soldat

est entré au milieu du feu et des morts, il n'a plus été possible de le

contenir, l'indignation a fait le reste.

Ces soldats que vous appelez brigands, sont nos meilleures troupes et

nos bataillons les plus disciplinés, leur réputation est au-dessus de la

calomnie.

Dubois-Crancé et Albitte, constans amis du peuple, ils n'ont jamais

dévié de la ligne droite.... Ils sont scélérats aux yeux des mauvais.

Mais Condorcet, Brissot, Barbaroux aussi étaient scélérats lorsqu'ils

étaient purs; l'apanage des bons, sera d'être toujours mal famés chez le

méchant. Il vous semble qu'ils ne gardent aucune mesure avec vous; et au

contraire, ils vous traitent en enfans égarés........ Pensez-vous que,

s'ils eussent voulu, Marseille eût retiré les marchandises qu'elle avait

à Beaucaire? ils pouvaient les séquestrer jusqu'à l'issue de la guerre?

ils ne l'ont pas voulu faire, et, grâce à eux, vous pouvez retourner

tranquillement chez vous.

Vous appelez Carteaux un assassin: eh bien! sachez que ce général se

donne les plus grandes sollicitudes pour l'ordre et la discipline,

témoin sa conduite au Saint-Esprit et à Avignon: l'on n'a pas pris une

épingle. Il a fait emprisonner un sergent qui s'était permis d'arrêter

un Marseillais de votre armée qui était resté dans une maison, parce

qu'il avait violé l'asile du citoyen sans un ordre exprès. L'on a puni

des Avignonnais qui s'étaient permis de désigner une maison comme

aristocrate. L'on instruit le procès d'un soldat accusé de vol.....

Votre armée, au contraire, a tué, assassiné plus de trente personnes, a

violé l'asile des familles, a rempli les prisons de citoyens, sous le

prétexte vague qu'ils étaient des brigands.

Ne vous effrayez point de l'armée, elle estime Marseille, parce qu'elle

sait qu'aucune ville n'a tant fait de sacrifices à la chose publique;

vous avez dix-huit mille hommes à la frontière et vous ne vous êtes

point ménagés dans toutes les circonstances. Secouez le joug du petit

nombre d'aristocrates qui vous conduisent, reprenez des principes plus

sains, et vous n'aurez pas de plus vrais amis que le soldat.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 22 / 899 题