Voilà ce que l'on vous dit pour vous entraîner dans le précipice qui
s'approfondit à chaque instant, et qui peut-être engloutira la plus
belle ville de la France, celle qui a le plus mérité des patriotes;
mais l'on vous a dit aussi que vous traverseriez la France, que vous
donneriez le ton à la république, et vos premiers pas ont été des
échecs; l'on vous a dit qu'Avignon pouvait résister long-temps à 20,000
hommes, et une seule colonne de l'armée, sans artillerie de siège, dans
vingt-quatre heures, en a été maîtresse; l'on vous a dit que le Midi
était levé, et vous vous êtes trouvés seuls; l'on vous a dit que la
cavalerie nimoise allait écraser les Allobroges, et ceux-ci étaient déjà
au Saint-Esprit et à Villeneuve; l'on vous a dit que 4,000 Lyonnais
étaient en marche pour vous secourir, et les Lyonnais négociaient
leur accommodement; reconnaissez donc que l'on vous trompe, concevez
l'impéritie de vos meneurs, et méfiez-vous de leurs calculs; le plus
dangereux conseiller, c'est l'amour-propre: vous êtes naturellement
vifs, l'on vous conduit à votre perte par le même moyeu qui a ruiné tant
de peuples, en exaltant votre vanité, vous avez des richesses et une
population considérables, l'on vous les exagère; vous avez rendu des
services éclatans à la liberté, l'on vous les rappelle, sans faire
attention que le génie de la république était avec vous alors, au lieu
qu'il vous abandonne aujourd'hui; votre armée, dites-vous, est à Aix
avec un grand train d'artillerie et de bons généraux; eh bien, quoi
qu'elle fasse, je vous assure qu'elle sera battue; vous aviez 3,600
hommes, une bonne moitié s'est dispersée; Marseille et quelques réfugiés
du département peuvent vous offrir 4,000 hommes: cela est beaucoup;
vous aurez donc 5 à 6,000 hommes sans ensemble, sans unité, sans être
aguerris; vous avez de bons généraux; je ne les connais pas; je ne puis
donc leur contester leur habileté, mais ils seront absorbés par les
détails, ne seront pas secondés par les subalternes, ils ne pourront
rien faire qui soutienne la réputation qu'ils pourraient s'être acquise,
car il leur faudrait deux mois pour organiser passablement leur armée,
et dans quatre jours Carteaux sera au-delà de la Durance, et avec quels
soldats! avec l'excellente troupe légère des Allobroges, le vieux
régiment de Bourgogne, un bon régiment de cavalerie, le Brave bataillon
de la Côte-d'Or, qui a vu cent fois la victoire le précéder dans
les combats, et six ou sept autres corps, tous de vieilles milices,
encouragés par leurs succès aux frontières, et sur votre armée; vous
avez des pièces de 24, et de 18, et vous vous croyez inexpugnables, vous
suivez l'opinion vulgaire; mais, les gens du métier vous diront, et une
fatale expérience va vous le démontrer, que de bonnes pièces de 4 et de
8 font autant d'effet, pour la guerre de campagne, et sont préférables
sous bien des points de vue aux gros calibres; vous avez des canonniers
de nouvelle levée, et vos adversaires ont des artilleurs des régimens de
ligne, qui sont, dans leur art, les maîtres de l'Europe. Que fera votre
armée si elle se concentre à Aix? Elle est perdue: c'est un axiome dans
l'art militaire, que celui qui reste dans ses retranchemens est battu:
l'expérience et la théorie sont d'accord sur ce point, et les murailles
d'Aix ne valent pas le plus mauvais retranchement de campagne, surtout
si l'on fait attention à leur étendue, aux maisons qui les environnent
extérieurement à la portée du pistolet. Soyez donc bien sûrs que ce
parti, qui vous semble le meilleur, est le plus mauvais; comment
pourrez-vous d'ailleurs approvisionner la ville en si peu de temps de
tout ce qu'elle aurait besoin? Votre armée ira-t-elle à la rencontre des
ennemis, mais elle est moins nombreuse, mais son artillerie est moins
propre pour la campagne, elle serait rompue, dès lors défaite sans
ressource, car la cavalerie l'empêchera de se rallier; attendez-vous
donc à avoir la guerre dans le territoire de Marseille: un parti assez
nombreux y tient pour la république; ce sera le moment de l'effort;
la jonction se fera; et cette ville, le centre du commerce du Levant,
l'entrepôt du midi de l'Europe, est perdue. Souvenez-vous de l'exemple
récent de Lisle[4], et des lois barbares de la guerre. Mais quel esprit
de vertige s'est tout-à-coup emparé de votre peuple? quel aveuglement
fatal le conduit à sa perte? comment peut-il prétendre résister à la
république entière? Quand il obligerait cette armée à se replier sur
Avignon, peut-il douter que sous peu de jours de nouveaux combattans
ne viennent remplacer les premiers: la république, qui donne la loi à
l'Europe, la recevra-t-elle de Marseille?
[Footnote 4: Lisle, petite ville du département de Vaucluse, à 4 lieues
à l'_est_ Avignon, avant résisté à l'armée de Cartaux, fut emportée de
force le 26 juillet 1793.]
Unis avec Bordeaux, Lyon, Montpellier, Nîmes, Grenoble, le Jura,
l'Eure, le Calvados, vous avez entrepris une révolution, vous aviez une
probabilité de succès, vos instigateurs pouvaient être mal intentionnés,
mais vous aviez une masse imposante de forces; au contraire, aujourd'hui
que Lyon, Nîmes, Montpellier, Bordeaux, le Jura, l'Eure, Grenoble, Caen,
ont reçu la constitution, aujourd'hui qu'Avignon, Tarascon, Arles ont
plié, avouez qu'il y a dans votre opiniâtreté de la folie; c'est que
vous êtes influencés par des personnes, qui n'ayant plus rien à ménager,
vous entraînent dans leur ruine.
Votre armée sera composée de tout ce qu'il y aura de plus aisés, des
riches de votre ville, car les sans-culottes pourraient trop facilement
tourner contre vous. Vous allez donc compromettre l'élite de votre
jeunesse accoutumée à tenir la balance commerciale de la Méditerranée,
et à vous enrichir par leur économie et leurs spéculations, contre de
vieux soldats, cent fois teints du sang du furibond aristocrate ou du
féroce Prussien.
Laissez les pays pauvres se battre jusqu'à la dernière extrémité:
l'habitant du Vivarais, des Cévènes, de la Corse, s'expose sans crainte
à l'issue d'un combat: s'il gagne, il a rempli son but; s'il perd, il
se trouve comme auparavant dans le cas de faire la paix et dans la même
position... Mais vous!!... perdez une bataille, et le fruit de mille ans
de fatigues, de peines, d'économies, de bonheur, devient la proie du
soldat.
Voilà cependant les risques que l'on vous fait courir avec autant
d'inconsidération.