MONSIEUR,

Depuis Bonifacio au cap Corse, depuis Ajaccio à Bastia, ce n'est qu'un

chorus d'imprécations contre vous. Vos amis se cachent, vos parens vous

désavouent, et le sage même, qui ne se laisse jamais maîtriser par

l'opinion populaire, est entraîné cette fois par l'effervescence

générale.

Qu'avez-vous donc fait? Quels sont donc les délits qui puissent

justifier une indignation si universelle, un abandon si complet? C'est,

monsieur, ce que je me plais à rechercher, en m'éclairant avec vous.

L'histoire de votre vie, depuis au moins que vous vous êtes lancé sur le

théâtre des affaires, est connue. Ses principaux traits en sont tracés

ici en lettres de sang. Cependant, il est des détails plus ignorés: je

pourrais alors me tromper; mais je compte sur votre indulgence et espère

dans vos renseignemens.

Entré au service de France, vous revîntes voir vos parens: vous

trouvâtes les tyrans battus, le gouvernement national établi, et les

Corses, maîtrisés par les grands sentimens, concourir à l'envi, par des

sacrifices journaliers, à la prospérité de la chose publique. Vous ne

vous laissâtes pas séduire par la fermentation générale: bien loin de

là, vous ne vîtes qu'avec pitié ce bavardage de patrie, de liberté,

d'indépendance, de constitution, dont l'on avait boursouflé jusqu'à nos

derniers paysans. Une profonde méditation vous avait dès lors appris à

apprécier ces sentimens factices, qui ne se soutiennent qu'au détriment

commun. Dans le fait, le paysan doit travailler, et non pas faire le

héros, si l'on veut qu'il ne meure pas de faim, qu'il élève sa famille,

qu'il respecte l'autorité. Quant aux personnes appelées par leur rang

et leur fortune au commandement, il n'est pas possible qu'elles soient

long-temps dupes, pour sacrifier à une chimère leurs commodités, leur

considération; et qu'elles s'abaissent à courtoiser un savetier, pour

finale de faire les Brutus. Cependant, comme il entrait dans vos projets

de vous captiver M. Paoli, vous dûtes dissimuler: M. Paoli était le

centre de tous les mouvemens du corps politique. Nous ne lui refuserons

pas du talent, même un certain génie: il avait en peu de temps mis les

affaires de l'île dans un bon système: il avait fondé une université où,

la première fois peut-être depuis la création, l'on enseignait dans nos

montagnes les sciences utiles au développement de notre raison. Il

avait établi une fonderie, des moulins à poudre, des fortifications

qui augmentaient les moyens de défense: il avait ouvert des ports qui,

encourageant le commerce, perfectionnaient l'agriculture: il avait créé

une marine qui protégeait nos communications, en nuisant extrêmement aux

ennemis. Tous ces établissemens, dans leur naissance, n'étaient que

le présage de ce qu'il eût fait un jour. L'union, la paix, la liberté

étaient les avant-coureurs de la prospérité nationale, si toutefois un

gouvernement mal organisé, fondé sur de fausses bases, n'eût été un

préjugé encore plus certain des malheurs, de l'anéantissement total où

tout serait tombé.

M. Paoli avait rêvé de faire le Solon; mais il avait mal copié son

original: il avait tout mis entre les mains du peuple ou de ses

représentans, de sorte qu'on ne pouvait exister qu'en lui plaisant.

Étrange erreur! qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui,

par son éducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est

seul fait pour gouverner. À la longue, un bouleversement de raison si

palpable ne peut manquer d'entraîner la ruine et la dissolution du corps

politique, après l'avoir tourmenté par tous les genres de maux.

Vous réussîtes à souhait. M. Paoli, sans cesse entouré d'enthousiastes

ou de têtes exaltées, ne s'imagine pas que l'on pût avoir une autre

passion que le fanatisme de la liberté et de l'indépendance.

Vous trouvant de certaines connaissances de la France, il ne daigna pas

observer de plus près que vos paroles, les principes de votre morale:

il vous fit nommer pour traiter à Versailles de l'accommodement qui

s'entamait sous la médiation de ce cabinet. M. de Choiseul vous vit et

vous connut: les âmes d'une certaine trempe sont d'abord appréciées.

Bientôt, au lieu du représentant d'un peuple libre, vous vous

transformâtes en commis d'un satrape: vous lui communiquâtes les

instructions, les projets, les secrets du cabinet de Corse.

Cette conduite, qu'ici l'on trouve basse et atroce, me paraît à moi

toute simple; mais c'est qu'en toute espèce d'affaire, il s'agit de

s'entendre et de raisonner avec flegme.

La prude juge la coquette et en est persiflée; c'est en peu de mots

votre histoire.

L'homme à principes vous juge au pire; mais vous ne croyez pas à l'homme

à principes. Le vulgaire, toujours séduit par de vertueux démagogues,

ne peut être apprécié par vous, qui ne croyez pas à la vertu. Il n'est

permis de vous condamner que par vos principes, comme un criminel par

les lois; mais ceux qui en connaissent le raffinement, ne trouvent dans

votre conduite rien que de très-simple. Cela revient donc à ce que

nous avons dit, que, dans toute espèce d'affaires, il faut d'abord

s'entendre, et puis raisonner avec flegme. Vous avez d'ailleurs par

devers vous une sous-défense non moins victorieuse, cas vous n'aspirez

pas à la réputation de Caton ou de Catinat: il vous suffit d'être comme

un certain monde; et, dans ce certain monde, il est convenu que celui

qui peut avoir de l'argent sans, en profiter est un nigaud; car l'argent

procure tous les plaisirs des sens, et les plaisirs des sens sont les

seuls. Or, M. de Choiseul, qui était très libéral, ne vous permettait

pas de lui résister, lorsque surtout votre ridicule patrie vous payait

de vos services, selon sa plaisante coutume, de l'honneur de la servir.

Le traité de Compiègne conclu, M. de Chauvelin et vingt-quatre

bataillons débarquèrent sur nos bords. M. de Choiseul, à qui la célérité

de l'expédition importait majeurement, avait des inquiétudes que, dans

ses épanchemens, il ne pouvait vous dissimuler. Vous lui suggérâtes de

vous y envoyer avec quelques millions. Comme Philippe prenait les villes

avec sa mule, vous lui promîtes de tout soumettre sans obstacle...

Aussitôt dit, aussitôt fait, et vous voici repassant la mer, jetant le

masque, l'or et le brevet à la main, entamant des négociations avec ceux

que vous jugeâtes les plus faciles.

N'imaginant pas qu'un Corse pût se préférer à la patrie, le cabinet de

Corse vous avait chargé de ses intérêts. N'imaginant pas, de votre côté,

qu'un homme pût ne pas préférer l'argent et soi à la patrie, vous vous

vendîtes, et espérâtes les acheter tous. Moraliste profond, vous saviez

ce que le fanatisme d'un chacun valait; quelques livres d'or de plus ou

de moins nuançant à vos yeux la disparité des caractères.

Vous vous trompâtes cependant: le faible fut bien ébranlé, mais fut

épouvanté par l'horrible idée de déchirer le sein de la patrie. Il

s'imagina voir le père, le frère, l'ami, qui périt en la défendant,

lever la tête de la tombe sépulcrale, pour l'accabler de malédictions.

Ces ridicules préjugés furent assez puissans pour vous arrêter dans

votre course: vous gémîtes d'avoir à faire à un peuple enfant. Mais,

monsieur, ce raffinement de sentiment n'est pas donné à la multitude;

aussi vit-elle dans la pauvreté et la misère; au lieu que l'homme bien

appris, pour peu que les circonstances le favorisent, sait bien vite

s'élever. C'est à peu près la morale de votre histoire.

En rendant compte des obstacles qui s'opposaient à la réalisation de vos

promesses, vous proposâtes de faire venir le régiment Royal-Corse. Vous

espériez que son exemple désabuserait nos trop simples et trop bons

paysans; les accoutumerait à une chose où ils trouvaient tant de

répugnance: vous fûtes encore trompé dans cette espérance. Les Rossi,

Marengo, et quelques autres fous, ne vont-ils pas enthousiasmer ce

régiment, au point que les officiers unis protestent, par un acte

authentique, de renvoyer leurs brevets, plutôt que de violer leurs

sermens, ou des devoirs plus sacrés encore?

Vous vous trouvâtes réduit à votre seul exemple. Sans vous déconcerter,

à la tête de quelques amis et d'un détachement français, vous vous

jetâtes dans Vescovato; mais le terrible Clémente [2] vous en dénicha.

Vous vous repliâtes sur Bastia avec vos compagnons d'aventure et leur

famille. Cette petite affaire vous fit peu d'honneur: votre maison et

celle de vos associés furent brûlées. En lieu de sûreté, vous vous

moquâtes de ces efforts impuissans.

[Footnote 2: Clément Paoli, frère aîné du général Paoli, bon guerrier,

excellent citoyen, vrai philosophe. Au commencement d'une action, il ne

pouvait jamais se résoudre à se battre personnellement: il donnait ses

ordres avec ce sang-froid qui caractérise le capitaine. Mais dès qu'il

avait vu tomber quelqu'un des siens, il saisissait ses armes, avec cette

convulsion d'un homme indigné, en faisait usage, en s'écriant: «hommes

injustes! pourquoi franchissez-vous les barrières de la nature? pourquoi

faut-il que vous soyez les ennemis de la patrie?»

Austère dans ses moeurs, simple dans sa vie privée, il a toujours vécu

retiré. Ce n'était que dans les grands besoins qu'il venait aussi donner

son avis, dont on s'écartait rarement.]

L'on veut ici vous imputer à défi, d'avoir voulu armer Royal-Corse

contre ses frères. L'on veut également entacher votre courage, du peu de

résistance de Vescovato. Ces accusations sont très-peu fondées; car la

première est une conséquence immédiate, c'est un moyen d'exécution de

vos projets; et comme nous avons prouvé que votre conduite était toute

simple, il s'ensuit que cette inculpation incidente est détruite. Quant

au défaut de courage, je ne vois pas que l'action de Vescovato puisse

l'arrêter: vous n'allâtes pas là pour faire sérieusement la guerre, mais

pour encourager, par votre exemple, ceux qui vacillaient dans le parti

opposé. Et puis, quel droit a-t-on d'exiger que vous eussiez risqué

le fruit de deux ans de bonne conduite, pour vous faire tuer comme un

soldat!

Mais vous deviez être ému, de voir votre maison et celles de vos amis

en proie aux flammes... Bon Dieu! quand sera-ce que les gens bornés

cesseront de vouloir tout apprécier? Laissant brûler votre maison,

vous mettiez M. de Choiseul dans la nécessité de vous indemniser.

L'expérience a prouvé la justesse de vos calculs: on vous remit bien

au-delà de l'évalué des pertes. Il est vrai que l'on se plaint que vous

gardâtes tout pour vous, ne donnant qu'une bagatelle aux misérables que

vous aviez séduits. Pour justifier si vous l'avez dû faire, il ne s'agit

que de savoir si vous l'avez pu faire avec sûreté. Or, de pauvres gens,

qui avaient si besoin de votre protection, n'étaient ni dans le cas de

réclamer, ni même dans celui de connaître bien clairement le tort qu'on

leur faisait. Ils ne pouvaient pas faire les mécontens, et se révolter

contre votre autorité: en horreur à leurs compatriotes, leur retour

n'eût pas été plus sincère. Il est donc bien naturel qu'ayant ainsi

trouvé quelques milliers d'écus, vous ne les ayez pas laissé échapper:

c'eût été une duperie.

Les Français, battus malgré leur or, leurs brevets, la discipline de

leurs nombreux bataillons, la légèreté de leurs escadrons, l'adresse de

leurs artilleurs; défaits à la Penta, à Vescovato, à Loretto, à

San-Nicolao, à Borgo, à Barbaggio, à Oletta, se retranchèrent

excessivement découragés. L'hiver, le moment de leur repos, fut pour

vous, monsieur, celui du plus grand travail; et si vous ne pûtes

triompher de l'obstination des préjugés profondément enracinés dans

l'esprit du peuple, vous parvîntes à en séduire quelques chefs, auxquels

vous réussîtes, quoique avec peine, à inculquer les bons sentimens; ce

qui, joint aux trente bataillons qu'au printemps suivant M. de Vaux

conduisît avec lui, soumit la Corse au joug, obligea Paoli et les plus

fanatiques à la retraite.

Une partie des patriotes étaient morts en défendant leur indépendance;

l'autre avait fui une terre proscrite, désormais hideux nid des tyrans.

Mais un grand nombre n'avaient dû ni mourir ni fuir: ils furent l'objet

des persécutions. Des âmes que l'on n'avait pu corrompre étaient d'une

autre trempe: l'on ne pouvait asseoir l'empire français que sur leur

anéantissement absolu. Hélas! ce plan ne fut que trop ponctuellement

exécuté. Les uns périrent victimes des crimes qu'on leur supposa; les

autres, trahis par l'hospitalité, par la confiance, expièrent sur

l'échafaud les soupirs, les larmes surprises à leur dissimulation; un

grand nombre, entassés par Narbonne-Fridzelar dans la tour de Toulon;

empoisonnés par les alimens, tourmentés par leurs chaînes; accablés par

les plus indignes traitemens; ils ne vécurent quelque temps dans leurs

soupirs, que pour voir la mort s'avancer à pas lents... Dieu, témoin de

leur innocence, comment ne te rendis-tu pas leur vengeur!

Au milieu de ce désastre général, au sein des cris et des gémissemens de

cet infortuné peuple, vous, cependant, commençâtes à jouir du fruit de

vos peines: honneurs, dignités, pensions, tout vous fut prodigué. Vos

prospérités se seraient encore plus rapidement accrues, lorsque la

Dubarri culbuta M. de Choiseul, vous priva d'un protecteur, d'un

appréciateur de vos services. Ce coup ne vous découragea pas: vous vous

tournâtes du côté des bureaux; vous sentîtes seulement la nécessité

d'être plus assidu. Ils en furent flattés: vos services étaient si

notoires! Tout vous fut accordé. Non content de l'étang de Biguglia,

vous demandâtes une partie des terres de plusieurs communautés. Pourquoi

les en vouliez-vous dépouiller, dit-on? Je demande, à mon tour, quels

égards deviez-vous avoir pour une nation que vous saviez vous détester?

Votre projet favori était de partager l'île entre dix barons. Comment!

non content d'avoir aidé à forger les chaînes où votre patrie était

retenue, vous vouliez encore l'asujétir à l'absurde régime féodal! Mais

je vous loue d'avoir fait aux Corses le plus de mal que vous pouviez:

vous étiez dans un état de guerre avec eux; et, dans l'état de guerre,

faire le mal pour son profit est un axiôme.

Mais passons sur toutes ces misères-là: arrivons au moment actuel, et

finissons une lettre qui, par son épouvantable longueur, ne peut manquer

de vous fatiguer.

L'état des affaires de France présageait des événemens extraordinaires.

Vous en craignîtes le contre-coup en Corse. Le même délire dont nous

étions possédés avant la guerre, à votre grand scandale, commença à

_ématir_ cet aimable peuple. Vous en comprîtes les conséquences; car, si

les grands sentimens maîtrisaient l'opinion, vous ne deveniez plus qu'un

traître, au lieu d'un homme de bon sens. Pis encore; si les grands

sentimens revenaient à agiter le sang de nos chauds compatriotes; si

jamais un gouvernement national s'ensuivait; que deveniez-vous? Votre

conscience alors commença à vous épouvanter: inquiet, affligé, vous ne

vous y abandonnâtes pas; vous résolûtes de jouer le tout pour le tout,

mais vous le fîtes en homme de tête. Vous vous mariâtes, pour accroître

vos appuis. Un honnête homme qui avait, sur votre parole, donné sa soeur

à votre neveu, se trouva abusé. Votre neveu, dont vous aviez englouti

le patrimoine pour accroître un héritage qui devait être le sien, s'est

trouvé réduit dans la misère avec une nombreuse famille.

Vos affaires domestiques arrangées, vous jetâtes un coup d'oeil sur le

pays: vous le vîtes fumant du sang de ses martyrs, jonché de victimes

multipliées, n'inspirer à tous pas, que des idées de vengeance. Mais

vous y vîtes l'atroce militaire, l'impertinent robin, l'avide publicain,

y régner sans contradictions, et le Corse accablé sous ses triples

chaînes, n'oser ni penser à ce qu'il fut, ni réfléchir sur ce qu'il

pouvait être encore. Vous vous dîtes, dans la joie de votre coeur: les

choses vont bien, il ne s'agit que de les maintenir; et aussitôt vous

vous liguâtes avec le militaire, le robin et le publicain. Il ne fut

plus question que de s'occuper à avoir des députés qui fussent animés

par ces sentimens; car pour vous, vous ne pouviez pas soupçonner qu'une

nation, votre ennemie, vous choisît pour la représenter. Mais vous dûtes

changer d'opinion, lorsque les lettres de convocation, par une absurdité

peut-être faite à dessein, déterminèrent que le député de la noblesse

serait nommé dans une assemblée composée seulement de vingt-deux

personnes: il ne s'agissait que d'obtenir douze suffrages, Vos

co-associés du conseil supérieur travaillèrent avec activité: menaces,

promesses, caresses, argent, tout fut mis en jeu: vous réussîtes. Les

vôtres ne furent pas si heureux dans les communes: le premier président

échoua; et deux hommes exaltés dans leurs idées, l'un fils, frère,

neveu des plus zélés défenseurs de la cause commune; l'autre avait vu

Sionville et Narbonne; en gémissant sur son impuissance, son esprit

était plein des horreurs qu'il avait vu commettre: ces deux hommes

furent proclamés, et rencontrèrent le voeu de la nation, dont ils

devinrent l'espoir. Le dépit secret, la rage que votre nomination fit

dévorer à tous, fait l'éloge de vos manoeuvres et du crédit de votre

ligue.

Arrivé Versailles, vous fûtes zélé royaliste: arrivé à Paris, vous dûtes

voir avec un sensible chagrin que le gouvernement que l'on voulait

organiser sur tant de débris, était le même que celui que l'on avait

chez nous noyé dans tant de sang.

Les efforts des méchans furent impuissans: la nouvelle constitution,

admirée de l'Europe, et devenue la sollicitude de tout être pensant; il

ne vous resta plus qu'une ressource; ce fut de faire croire que cette

constitution ne convenait pas à notre île, quand elle était exactement

la même que celle qui opéra de si bons effets, et qu'il fallut tant de

sang pour nous l'arracher.

Tous les délégués de l'ancienne administration, qui entraient

naturellement dans votre cabale, vous servirent avec toute la chaleur de

l'intérêt personnel: l'on dressa des mémoires où l'on prétendit prouver

l'avantage dont était pour nous le gouvernement actuel, et où l'on

établissait que tout changement contrarierait le voeu de la nation. Dans

ce même temps, la ville d'Ajaccio eut indice de ce qui se tramait:

elle leva le front, forma sa garde nationale, organisa son comité. Cet

incident inattendu vous alarma: la fermentation se communiquait partout.

Vous persuadâtes aux ministres, sur qui vous aviez pris de l'ascendant

pour les affaires de Corse, qu'il était éminent d'y envoyer votre

beau-père, M. Gaffory, avec un commandement; et voici M. Gaffory, digne

précurseur de M. Narbonne, qui prétend, à la tête de ses troupes,

maintenir par la force, la tyrannie que feu son père, de glorieuse

mémoire, avait combattue et confondue par son génie. Des bévues sans

nombre ne permirent pas de dissimuler la médiocrité des talens de

votre beau-père: il n'avait que l'art de se faire des ennemis. L'on se

ralliait de tous côtés contre lui. Dans ce pressant danger, vous levâtes

vos regards, et vîtes Narbonne! Narbonne, mettant à profit un moment de

faveur, avait projeté de fixer dans une île qu'il avait dévastée par des

cruautés inouies, le despotisme qui le rongeait. Vous vous concertâtes:

le projet est arrêté; cinq mille hommes ont reçu les ordres; les brevets

pour accroître d'un bataillon le régiment provincial, sont expédiés;

Narbonne est parti. Cette pauvre nation, sans armes, sans courage, est

livrée, sans espoir et sans ressource, aux mains de celui qui en fut le

bourreau.

O infortunés compatriotes! de quelle trame odieuse alliez-vous être

victimes? Vous vous en seriez aperçu, lorsqu'il n'eût plus été temps.

Quel moyen de résister, sans armes, à dix mille hommes? Vous eussiez

vous-mêmes signé l'acte de votre avilissement: l'espoir se serait enfui,

l'espérance éteinte; et des jours de malheur se seraient succédés sans

interruption. La France libre vous eût regardée avec mépris; l'Italie

affligée, avec indignation; et l'Europe étonnée de ce degré sans exemple

d'avilissement, eût effacé de ses annales, les traits qui font honneur

à votre vertu. Mais vos députés des communes pénétrèrent le projet, et

vous avertirent à temps. Un roi qui ne désira jamais que le bonheur

de ses compatriotes, éclairé par M. Lafayette, ce constant ami de la

liberté, sut dissiper les intrigues d'un ministre perfide, que la

vengeance inspira toujours à vous nuire. Ajaccio montra de la résolution

dans son adresse, où était peint, avec tant d'énergie, l'état misérable

auquel vous avait réduit le plus oppressif des gouvernemens. Bastia,

engourdie jusqu'alors, se réveilla au bruit du danger, et prit les armes

avec cette résolution qui l'a toujours distinguée. Arena vint de Paris

en Balagne, plein de ces sentimens qui portent à tout entreprendre, à

n'estimer aucun danger. Les armes d'une main, les décrets de l'assemblée

nationale de l'autre, il fit pâlir les ennemis publics. Achille Meurati,

le conquérant de Caprara, qui porta la désolation jusque dans Gênes,

à qui il ne manqua, pour être un Turenne, que des circonstances et un

théâtre plus vaste, fit ressouvenir aux compagnons de sa gloire, qu'il

était temps d'en acquérir encore; que la patrie en danger avait besoin,

non d'intrigues où il ne s'entendit jamais, mais du fer et du feu. Au

bruit d'une secousse si générale, Gaffory rentra dans le néant, d'où,

mal à propos, l'intrigue l'avait fait sortir: il trembla dans la

forteresse de Corte. Narbonne, de Lyon, courut ensevelir dans Rome,

sa honte et ses projets infernaux. Peu de jours après, la Corse est

intégrée à la France, Paoli rappelé, et dans un instant la perspective

change, et vous offre une carrière que vous n'eussiez jamais osé

espérer.

Pardonnez, monsieur, pardonnez: j'ai pris la plume pour vous défendre;

mais mon coeur s'est violemment révolté contre un système si suivi

de trahison et d'horreur. Eh quoi! fils de cette même patrie, ne

sentîtes-vous jamais rien pour elle? Eh quoi! votre coeur fut-il donc

sans mouvement à la vue des rochers, des arbres, des maisons, des sites,

théâtres des jeux de votre enfance? Arrivé au monde, elle vous porta sur

son sein, elle vous nourrit de ses fruits: arrivé à l'âge de raison,

elle mit en vous son espoir; elle vous honora de sa confiance, elle vous

dit: «Mon fils, vous voyez l'état de misère où m'a réduite l'injustice

des hommes: concentrée dans ma chaleur, je reprends des forces qui me

promettent un prompt et infaillible rétablissement: mais l'on me menace

encore? Volez, mon fils, volez à Versailles, éclairez le grand roi,

dissipez ses soupçons, demandez-lui son amitié.»

Hé bien! un peu d'or vous fit trahir sa confiance; et bientôt, pour un

peu d'or, l'on vous vit, le fer parricide à la main, entre-déchirer ses

entrailles. Ah! monsieur, je suis loin de vous désirer du mal; mais

craignez...; il est des remords vengeurs! Vos compatriotes, à qui vous

êtes en horreur, éclaireront la France. Les biens, les pensions, fruit

de vos trahisons, vous seront ôtés. Dans la décrépitude de la vieillesse

et de la misère, dans l'affreuse solitude du crime, vous vivrez assez

longtemps pour être tourmenté par votre conscience. Le père vous

montrera à son fils, le précepteur à son élève, en leur disant: «Jeunes

gens, apprenez à respecter la patrie, la vertu, la foi, l'humanité.»

Et vous, de qui l'on prostitua la jeunesse, les grâces et l'innocence,

votre coeur pur et chaste palpite donc sous une main criminelle? femme

respectable et infortunée! Dans ces momens que la nature commande à

l'amour, lorsqu'arrachés aux chimères de la vie, des plaisirs sans

mélange se succèdent rapidement; lorsque l'âme, agrandie par le feu du

sentiment, ne jouit que de faire jouir, ne sent que de faire sentir;

vous pressez contre votre coeur, vous vous identifiez à l'homme froid, à

l'égoïste qui ne se démentit jamais, et qui, dans le cours de soixante

ans, ne connut que les calculs de son intérêt, l'instinct de la

destruction, l'avidité la plus infâme, les plaisirs, les vils plaisirs

des sens! Bientôt la cohue des honneurs, les lambris de l'opulence, vont

disparaître; le mépris des hommes vous accablera. Chercherez-vous dans

le sein de celui qui en est l'auteur, une consolation indispensable à

votre âme douce et aimante? Chercherez-vous sur ses yeux, des larmes

pour mélanger aux vôtres? Votre main défaillante, placée sur son sein,

cherchera-t-elle à se retracer l'agitation du vôtre? Hélas! si vous lui

surprenez des larmes, ce seront celles du remords: si son sein s'agite,

ce sera des convulsions du méchant qui meurt en abhorrant la nature, lui

et la main qui le guide.

0 Lameth! ô Robespierre! ô Peithyon! ô Volney! ô Mirabeau! ô Barnave!

ô Bailly! ô Lafayette! voilà l'homme qui ose s'asseoir à côté de vous!

tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toute

espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, inique

récompense de ses forfaits! il ose se dire représentant de la nation,

lui qui la vendit, et vous le souffrez! il ose lever les yeux, prêter

les oreilles à vos discours, et vous le souffrez! Si c'est la voix du

peuple, il n'eut jamais que celle de douze nobles; si c'est la voix

du peuple, Ajaccio, Bastia, et la plupart des cantons ont fait à son

effigie, ce qu'ils eussent voulu faire à sa personne.

Mais vous, que l'erreur du moment, peut-être les abus de l'instant,

portent à vous opposer aux nouveaux changemens; pourrez-vous souffrir un

traître? celui qui, sous l'extérieur froid d'un homme sensé, renferme,

cache une avidité de valet? je ne saurais l'imaginer. Vous serez les

premiers à le chasser ignominieusement, dès que l'on vous aura instruits

du tissu d'horreurs dont il a été l'artisan.

J'ai l'honneur, etc.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 7 / 899 题