XXVII

Mardi 23 avril.

Le bruit court que le _sultan des tholbas_ est en fuite depuis cette

nuit.

Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville

improvisée, en toile blanche; à la porte de sa tente, il avait un

simulacre de batterie de gros canons, imités avec des morceaux de bois

et des roseaux. Il était, avec plus de dignité, quelque chose comme au

moyen âge notre _pape des fous_.

Dans l'Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la

splendeur arabe, c'est un usage séculaire que, chaque année, aux

vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se

choisissent un roi (lequel achète son élection, aux enchères, avec force

pièces d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la

rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque

soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de thé.

Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces

amusements-là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes

de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp des

_tholbas_ et apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le

sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des

étudiants, qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, et

le traite d'égal à égal, l'appelant «mon frère».

Ce sultan des _tholbas_ est toujours quelqu'un des tribus éloignées, qui

a une grâce suprême à demander pour lui-même ou pour les siens, et qui

profite, pour l'obtenir, de ce tête-à-tête unique avec le souverain.

Aussitôt après, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de

représailles de la part des gens qu'il a fait bâtonner pour de bon, une

belle nuit, clandestinement, il disparaît (ce qui est très facile au

Maroc); à travers les campagnes désertes, il se sauve dans son pays.

A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez; ceux qui

n'ont pas terminé leurs études reviennent habiter leurs cellules de

travail, dans ces espèces de cloîtres étrangement pauvres qu'on appelle

des _mederças_ et qui sont, du reste, des lieux presque saints,

interdits aux infidèles; le sultan leur envoie là un pain par jour à

chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reçoivent

l'hospitalité chez des particuliers: il est très méritoire pour une

famille de loger et de nourrir un _tholba_. Tout le jour, ils vivent

dans les mosquées, surtout dans l'immense Karaouïn, accroupis pour

écouter les cours des savants professeurs, ou agenouillés pour dire des

prières. Ceux qui, après sept ou huit ans d'études, ont obtenu leur

brevet de lettré et de marabout, retournent dans leur pays entourés d'un

haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de très

loin, ces _tholbas_ de Karaouïn; ils sont accourus des quatre vents de

l'Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme,

paraît-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix,

accumulés là durant la grande époque arabe, apportés d'Alexandrie ou

enlevés dans les couvents d'Espagne.--Et, lorsqu'ils s'en retournent

dans les contrées éloignées d'où ils étaient partis, ils sont devenus

des prêtres enclins à prêcher la guerre sainte; ils ont «pris la rose»

dans l'impénétrable mosquée.--C'est Karaouïn qui donne le mot d'ordre

farouche à toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un

centre d'immobilité et de sommeil...

Parmi les sciences enseignées à Karaouïn, figurent l'astrologie,

l'alchimie, la divination[1]. On y étudie les «nombres talismaniques»,

l'influence des étoiles et des anges, et d'autres ténébreuses choses qui

sont momentanément disparues du reste de la terre--jusqu'au jour

peut-être où, sous une autre forme, dégagées de leur merveilleux, elles

y reparaîtront triomphantes, comme l'au-delà de nos sciences positives.

Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrasés; de

même, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et, à côté de tant de

choses graves ou arides, d'étonnantes mignardises de style, de diction,

de grammaire, des subtilités du moyen âge que nous ne savons plus

comprendre--et qui sont comme ces dessins si cherchés et si frêles

recouvrant çà et là les lourds bastions et les grands murs arabes.

[1] Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un

livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à

Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec

un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des

marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de

Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de

cette Université--qui doit être peu différente de ce qu'étaient

autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier

l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'un

_tholba_ auquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment

du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science,

commentée par tel professeur.»

Et, puisque j'en suis à parler de ces élégances surannées, je cite ce

début de réponse d'un vizir, ancien élève de Karaouïn, à un diplomate

étranger:

«Nous avons porté votre lettre à la connaissance de notre illustre

maître (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en

lisant, l'interprète de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec

art, la douceur d'une bonne diction étant plus suave que l'eau la plus

limpide, plus subtile que le philtre le plus délicat. Dictée par les

sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agréable

qu'un zéphyr rafraîchissant, etc., etc.»

Au Maroc · 第 46 / 60 题