XIX

Lundi 15 avril.

Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir,

sentant des torrents d'eau, des déluges, suspendus sur nos têtes.

Ce dernier lever, au camp, est plus agité que de coutume. L'entrée

pompeuse de tout à l'heure nécessite de grands préparatifs: retirer de

nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire

astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos

chevaux.

«L'ordre et la marche», élaborés hier au soir sous la tente du ministre,

nous sont communiqués au déjeuner; bien entendu, nous n'irons plus à la

débandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre

cavaliers de front sur quatre rangs, correctement alignés comme pour un

défilé militaire.

* * * * *

Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du

sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas

troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de

ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard.

Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts

d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.

Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu

qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande

et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que

dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. Le voile des nuages

obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas

auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt

cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes

groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur

tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers

de petits points gris, qui sont évidemment des têtes encapuchonnées, des

multitudes humaines sorties pour nous regarder venir.

Ces tentes blanches, hors de la ville, sont le camp des _tholbas_ (des

étudiants), qui font en ce moment même leur grande fête annuelle dans la

campagne. Mais ce mot d'_étudiant_ convient mal pour désigner ces sobres

et graves jeunes hommes; quand je reparlerai d'eux, je conserverai celui

de _tholba_ qui n'est pas traduisible. (On sait que Fez renferme la plus

célèbre université musulmane; que deux ou trois mille élèves, venus de

tous les points de l'Afrique du Nord, y suivent les cours de la grande

mosquée de Karaouïn, un des sanctuaires les plus saints de

l'Islam.)--Ils sont en vacances aujourd'hui, les _tholbas_, et

grossissent sans doute l'étonnante foule qui nous attend.

Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus invraisemblablement noir,

éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle

cette voûte oppressante s'étend est comme murée par de hautes montagnes

dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout

de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but

de notre voyage découpe sa silhouette dentelée, juste au-dessous de

cette déchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges

étincelantes. Un large réseau de petits sentiers parallèles, tracés dans

l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le

sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre même

si l'on veut.

Nous commençons à entrer dans la foule: vêtements de laine grise,

toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement

et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre;

mais les figures demeurent indifférentes, indéchiffrables; il n'est pas

possible d'y démêler une expression de sympathie ou de haine. Et

d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce

même silence de sommeil qui pèse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce

pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentanée de mouvement

et de bruit.

Voici maintenant la tête d'une double ligne de cavaliers, rangés jusqu'à

perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire

la haie d'honneur. Cavaliers superbes, en tenue de fête, les costumes

toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux: sur des

selles vertes, des cafetans roses; sur des selles jaunes, des cafetans

violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes

mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis drapés,

éteignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pâleur de

voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont

on n'aperçoit que par échappées les dessous magnifiques, les éclatantes

couleurs.

Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une

trentaine de mètres, qui se prolonge en avant de nous très loin, et où

nous sommes seuls, séparés de la foule, toujours grossissante à droite

et à gauche dans les champs verts. Les têtes de ces cavaliers et celles

de leurs chevaux sont tournées vers nous; ils restent immobiles, tandis

que, derrière eux, la multitude grise s'agite immensément, dans un

silence qui devient presque une gêne; elle nous suit, à mesure que nous

passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traîner

après nous; aussi va-t-elle toujours s'épaississant et débordant de plus

en plus dans la plaine. Comme pour notre entrée à Czar, il y a des gens

à pied et des gens à cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble,

jambes pendantes, sur un ânon ou sur une mule; des pères ont amené avec

eux plusieurs petits accrochés à leur burnous, les uns en croupe, les

autres à califourchon sur le cou de leur bête. La terre, labourée et

molle, amortit le bruit de tous ces pas, et les bouches continuent

d'être muettes, tandis que les yeux nous regardent. C'est une variété

très étrange de silence, qui est pleine de piétinements assourdis, de

frôlements de manteaux, de respirations innombrables. De temps en temps

une ondée de quelques secondes s'abat sur nos têtes, comme un arrosage

rapide et furtif, puis s'arrête, emportée par une rafale; le déluge

menaçant ne se décide pas à tomber et la voûte demeure aussi noire.

Là-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel,

prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul.

Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement troués et salis, parmi

ces milliers de figures obstinément fixées sur nous, qui nous suivent

derrière la haie de cavalerie, je remarque un homme à barbe déjà

blanche, monté sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi

les plus beaux, avec une distinction suprême, et deux grands yeux de

flamme. C'est un propre frère du sultan, qui est là, en manteau râpé,

pêle-mêle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela

tout naturel: les sultans, à cause du grand nombre des épouses de leur

père, ont une quantité considérable de frères et de soeurs auxquels il

n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour

beaucoup de ces descendants du Prophète, le grand rêve religieux suffit

à remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, dédaigneux du

bien-être sur la terre.

Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie

entièrement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la

foule; on dirait une longue traînée de sang, et cela se prolonge jusqu'à

la porte de la ville, dont nous commençons à apercevoir l'ogive

monumentale découpée dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du

sultan (qu'un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipée

dernièrement, hélas! à la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hères,

ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules

sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des bâtons

noirs des plis écarlates de leurs pantalons à la zouave; après ces beaux

cavaliers, ils paraissent bien piètres; regardés de près, ils donnent

l'impression d'une armée de singes. Mais ils font bien, dans leur

ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises,

ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus.

Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages

magnifiques, sur des chevaux lancés au galop, viennent les uns après les

autres à notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine à

se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est

atténué toujours sous les longs voiles d'un blanc crème, drapés avec une

majesté et une grâce inimitables; c'est d'abord le «lieutenant de

l'introducteur des ambassadeurs», tout de vert habillé sur un cheval

noir harnaché de soie jaune or; puis, c'est le vieux caïd Belaïl,

bouffon de la cour, vêtu de rose tendre; sa large figure de nègre, très

sinistrement drôle, est surmontée d'un turban en pyramide, en poire,

imitant la forme des toits du Kremlin; puis d'autres grands dignitaires

accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs

cimeterres dorés, dont la poignée est faite d'une corne de rhinocéros,

et qui sont attachés en bandoulière, par des cordes et des glands de

soie d'une admirable variété de nuances.

Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi,

encadrée dans les rangs de l'infanterie écarlate. Elle est bien étrange

de costume et d'aspect. Des figures nègres, et de longues robes jusqu'à

terre, tombant droit, faisant rassembler ces hommes à d'immenses

vieilles femmes en peignoir; leurs couleurs sont extravagantes, sans le

moindre voile pour les atténuer, et rangées au contraire comme à dessein

pour s'aviver encore les unes par les autres: une robe pourpre à côté

d'une robe bleu de roi; une robe orange entre une robe violet-évêque et

une robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi

les cavaliers voilés de mousseline, ils forment le groupe le plus

bizarrement éclatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde.

Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout à fait

gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces

choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs

trombones monstrueux: il en résulte tout à coup une cacophonie sauvage,

presque effrayante... Pendant la première minute, on se demande si l'on

va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle

est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le décor si

grandiose, le lieu si rare--qu'on reste saisi et grave.

C'est, du reste, le signal d'une immense clameur; le charme du silence

est rompu; un puissant tumulte de voix s'élève de partout; d'autres

musiques aussi répondent de différents côtés: les musettes glapissantes

en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix

traînante: «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi

Mouley-Hassan... Hou!»--Un brusque affolement de bruit a passé dans

toute cette foule encapuchonnée, qui nous suit toujours, qui toujours

court après nous...

Puis les musiques se taisent, les étranges clameurs s'arrêtent;

subitement le silence retombe, nous enveloppe encore; de nouveau, nous

n'entendons plus que les innombrables frôlements de ces gens qui se

pressent; que leurs milliers de pas, amortis par la terre...

Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées,

flottant par-dessus la tête des soldats;--bannières de régiments, de

corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblêmes

bizarres; plusieurs sont marquées des deux triangles entrelacés qui

forment le sceau de Salomon.

Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous

attend à cheval, entouré d'autres cavaliers qui lui font une garde

d'honneur. C'est le «caïd El-Méchouar», introducteur des

ambassadeurs.--Ici, une minute d'hésitation, presque d'anxiété: il reste

immobile, voulant évidemment que le ministre français s'arrête et fasse

le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignité de

l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner

la tête, comme qui n'a rien vu. Alors le grand caïd se résout à céder,

éperonne son cheval et vient à nous: une poignée de main s'échange, et,

l'incident terminé à notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers

les portes.

* * * * *

Cependant, nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous,

les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs

rangées de créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel. De chaque

côté de la haute ogive béante par où nous allons passer, sur des talus

en gradins, on croirait voir des couches amoncelées de galets

blancs,--et ce sont des amas de têtes de femmes. Uniformément voilées de

laine épaisse, elles se tiennent là, serrées à s'étouffer, et immobiles

dans un silence de mort. D'autres sont perchées, par petits groupes, sur

la crête des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards

plongeants. Les bannières rouges, les bannières vertes, les bannières

jaunes, s'agitent en l'air, sur le fond noirâtre des murailles. Une

«sainte» illuminée, qui a retiré son voile, prophétise à demi voix,

debout sur une pierre, les yeux égarés, le visage peint en vermillon,

tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessous

la grande ogive morne et grise, on aperçoit, dans un certain recul, une

autre porte aussi immense, mais qui paraît toute blanche, toute fraîche,

entourée de mosaïques et d'arabesques bleues et roses,--comme une porte

de palais enchanté, qui serait cachée derrière le délabrement de cette

formidable enceinte.

Et ce tableau d'arrivée, cette multitude silencieuse à cette entrée de

ville, et ce déploiement de bannières, tout cela est du plein moyen âge,

tout cela a la grandeur du XVe siècle, sa rudesse et sa naïveté sombre.

* * * * *

Nous entrons; alors c'est l'étonnement d'arriver dans des espaces vides

et des ruines.

Sans doute, tout le monde était dehors, car il n'y a presque plus

personne ici sur notre passage. Et puis, cette porte aux arabesques

bleues et roses, qui avait un air féerique vue de loin, perd beaucoup à

être regardée de près; elle est immense, mais elle n'est qu'une

grossière imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accès

dans les quartiers du sultan, qui occupent à eux seuls presque tout

«Fez-Djedid» (Fez-le-Neuf) et dont nous longeons maintenant les

murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville.

Au pied de ces enceintes du palais, un dépôt de bêtes mortes, dans un

cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux, remplissent l'air d'une

odeur de cadavre.

Nous laissons derrière nous toutes ces effroyables clôtures de sérail,

vieilles et croulantes, qui pointent leurs créneaux dans le ciel et

s'enferment les unes les autres comme par excès de méfiance.

Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf

de «Fez-Bâli» (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons

sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies,

polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes

des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de

cimetières vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de

cactus et d'aloès, de _koubas_ (qui sont des chapelles mortuaires pour

les saints) surmontées de dômes et ornées d'inscriptions en mosaïques de

faïences noires.

Au faîte d'un grand rocher, une de ces _koubas_ se dresse, très haute et

vaste presque autant qu'une mosquée; des femmes couronnent ses vieux

murs, comme des oiseaux posés sur des ruines, et nous regardent par les

fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baissés vers nous;

au-dessus encore, à la pointe du dôme, une grande cigogne immobile, qui

nous regarde aussi, complète cet échafaudage extraordinaire. Et derrière

la _kouba_, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des

plantes en métal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur

interminable tige, se détachant en clair sur le ciel toujours noir.

Au moment où nous passons, un _you! you! you! you!_ rapide et comme

furieux, tombe en notre honneur des murs de cette _kouba_, les femmes

écartant toutes leurs voiles sur la bouche pour être mieux entendues.

Et, comme nous levons la tête pour les voir, nos chevaux font un brusque

écart... Nous croyons à quelque bête morte en travers du chemin. Mais

non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou béant, assez

large pour y disparaître, est au ras du sol, sans le moindre rebord,

donnant accès, comme une clef de voûte ouverte, dans un de ces grands

souterrains appelés _silos_ que l'on creuse au Maroc pour cacher du blé

ou de l'orge en cas de guerre ou de famine.

Alors je comprends cette expression marocaine «tomber dans un silo», qui

signifie se laisser prendre dans un piège d'où il est impossible de

sortir.

* * * * *

Fez-le-Vieux est devant nous: mêmes murailles effrayantes, lézardées du

haut en bas; mêmes créneaux ébréchés. Une triple porte ogivale,

contournée, épaisse, profonde, en tout semblable comme dessin à celle de

la forteresse de l'Alhambra, nous donne accès dans cette ville,

infiniment vieille et infiniment sainte.

D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et

noirâtres, qui ne sont égayés d'aucune fenêtre: de loin en loin

seulement, des trous grillés, par où des paires d'yeux nous regardent.

Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan

noir. Et, tout de suite après, nous nous enfonçons dans un quartier de

jardins.

Là, c'est sous une autre forme, la même extrême tristesse. A la file

maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits

couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroite que, de

droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux

petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune,

par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes

d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous

escorter quand même, se font piétiner, écraser par nos chevaux, lesquels

pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kébir. Et

dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a à peine, de loin en loin,

quelques petites ouvertures, verrouillées et grillées. On ne s'explique

pas très bien comment on peut pénétrer dans ces jardins mystérieux ni

comment on peut en sortir.

Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus

étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs; on dirait

une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l'impression d'arriver

chez des lapins très pauvres: c'est bien là cependant que le ministre

ambassadeur et sa suite vont être logés!

(Je regrette, en vérité, d'employer si souvent le mot _vieux_, et je

m'en excuse. De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le

mot _petit_ revenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c'est la

vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est

l'impression dominante causée par les choses; il faudrait, une fois pour

toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des

siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons

s'émiettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.)

On éprouve quelque embarras à descendre de cheval, tant le passage est

étroit. Il n'y a cependant pas de temps à perdre. En quittant la selle,

tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et

entrer du même coup, pour n'être pas écrasé par le cavalier suivant qui

arrive près derrière, poussé lui-même par tous les autres à la file. On

tombe alors presque sur des baïonnettes dans un poste de soldats

commandés par une espèce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de

ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux hôtes français sans

une escorte armée.

De tels abords ne sont guère souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas

s'inquiéter de l'extérieur des habitations; les entrées les plus

misérables mènent quelquefois à des palais de fées.

Le poste franchi, nous arrivons dans un délicieux jardin: de grands

orangers tout blancs de fleurs y sont plantés en quinconces au-dessus

d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de giroflées.

Puis une avenue dallée nous conduit à une autre porte, très basse aussi,

au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en

arcades festonnées, en arabesques, en mosaïques, avec des eaux

jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est là que l'ambassade va

subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et de

_purification_ imposés toujours aux étrangers qui ont eu la faveur

d'entrer à Fez.

* * * * *

Dans le désarroi de l'arrivée, je viens présenter au ministre ma

requête, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gîte qu'un ami

providentiel a bien voulu mettre à ma disposition.

Il sourit, le ministre, soupçonnant peut-être un vague projet de ne pas

me _purifier_, un noir dessein d'échapper aux surveillances et de faire

dès demain des promenades défendues. Mais il consent gracieusement. Et

je remonte à cheval, sous la pluie qui tombe à présent fine et continue,

pour aller à la recherche de mon logis particulier...

Au Maroc · 第 38 / 60 题