IX

Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin,

presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli,

notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si

verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles

poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du

sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les

suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce

brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à

travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les

poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi,

sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient

nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des

hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants,

s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée,

pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons

ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du

reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent

toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons

toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air,

continuons notre allure de fantasia...

* * * * *

Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir,

et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des

plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de

fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de

cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur

lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux

fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes,

et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines;

toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches

et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de

nos chevaux.

Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse,

ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs

jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages

se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en

plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On

dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires:

une Bretagne préhistorique, vue au printemps.

Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur

capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé

leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins,

ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, très larges de base

et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au

départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux.

* * * * *

Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le

territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une

centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante,

on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils

minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni

ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies,

ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va

les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter

autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés,

crinières et longues queues.

Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd

s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint

prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de

drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre,

et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie

vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par

contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un

cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un

burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que,

même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne

un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.

Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue.

Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent

leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah!

avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les

draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...

Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et

le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais

c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus

extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers

affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent

en un même tourbillon...

Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y

a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.

* * * * *

Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par

extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces

haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour

avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre

camp toujours monté.)

En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle

à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière

nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils

allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui

brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée

d'incendie.

Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites

huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de

grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et

frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre

départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la

contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux

voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour

déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc,

il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les

endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants

y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.)

* * * * *

Tandis que nous déjeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau

temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel,

subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière

a reparu splendide.

Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances;

d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne

rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue à

fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup,

comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout

ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés

d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur

le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance,

lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent

immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une

réunion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une

longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec

un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite

une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux

chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de

sommeil.

Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes

aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en

arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six

mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il

est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un

bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les

montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les

bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler,

portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches,

aux jambes nues.

* * * * *

Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient

chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves.

Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau

frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères

qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un

vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos

tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin

particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos

campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu

étrangement.

Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher

du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups

de fusil et cris d'Arabes...

* * * * *

Vers sept heures, la _mouna_ fait son entrée au camp avec la majesté

habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le

reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut

refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus

constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le

caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.

Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le

beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds

inférieurs--lesquels s'en prennent à des gens quelconques--lesquels

tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers.

Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous

mettre à l'épreuve; un complément de _mouna_ était préparé, à toute

éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper,

un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois

seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de

jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire,

attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs

burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, très convenable, est agréée et

l'incident est clos.

X

Dimanche 7 avril.

Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières

montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans

d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur.

Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent

leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce

parterre. Et c'est ainsi à perte de vue.

De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air

de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des

corbeaux, des aigles.

Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de

laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane.

Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu,

s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient

tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite

qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est

presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce

enfantine et épeurée.

Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres

d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont

repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de

soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge,

n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau

ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un

accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds

de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée.

Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque

chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque

chose qui doit être une rivière profondément encaissée.

C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords,

il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par

centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment

parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous

faire?

L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant

ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle

est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise,

détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées

d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité

matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des

tentes.

Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose,

en commençant par le frétin.

D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs

burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur

beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant

la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté,

ce sera peut-être faisable.

Essayons maintenant quelques mules peu chargées...

A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une

minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur

les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que

tout trempé d'eau boueuse.

Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous

empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux

uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la

présentation?

Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris,

une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes

sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous

approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous

apportant une _mahadia_ fabriquée en hâte à notre intention. (Une

_mahadia_ est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à

pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau

improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages

précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque.

Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le

monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à

tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des

suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!--'Ha! caïd Abd-er-Haman!--'Ha!

caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton

sur les hésitants que l'eau froide épouvante.

Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis

déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant

enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze.

Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de

drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil,

leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore

grecque, pour soutenir le tout.

On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages

multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour

base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long

duquel pendent deux jambes nues.

Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de

leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien

qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux

hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en

char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur

leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au

milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant,

et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres.

Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se

débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière,

avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les

entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on

les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par

les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles

portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue.

Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur

les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité,

l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes

couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de

peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans

une fuite de déroute.

Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe

à la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entêtés qui

auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se

battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de

l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant

par les cornes.

Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais

miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute,

une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi

d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles

rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme

il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un

grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au

milieu de plaines désertes, sous un ciel noir...

Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de

cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades

ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos

mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...

Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne,

sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des

gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par

Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue

chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par

deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir,

est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous

amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous

faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y

avons des «protégés français», une vingtaine environ,--comme, du reste,

à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la

Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés»,

c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans

l'assentiment de nos légations.--Au Maroc, presque tous nos protégés

sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.

Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des

hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de

nos chevaux.

De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger

ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu,

accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le

burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant

spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux,

un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours

la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de

grands yeux bien noirs.

Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale,

rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans

maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en

finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement

fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...

Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose

inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une

foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant

sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est

sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon

baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend

déjà battre les tambourins et gémir les musettes.

Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre,

font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que

les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus

déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous

enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les

bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux

cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par

les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des

quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le

même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des

éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints

illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied,

battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de

musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées

en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se

rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds

nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout

ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit

obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa

musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en

fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre

sultan Mouley-Hassan! Hou!»

Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme

marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir,

assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.

* * * * *

Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au

milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de

bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la

blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance

terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre,

jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce

ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville

flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige,

qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.

Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent,

dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec

leurs encadrements d'arabesques.

Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un

cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens

jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise.

Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés

de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en

hiver.

* * * * *

En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce

soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds.

C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre

d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande

connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que

surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en

sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours

être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la

tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent,

coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus,

relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les

déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.

Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies

d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté

d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits

gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»

Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite

table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez

Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête

jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de

victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si

sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour

escorter une ambassade.

Au Maroc · 第 29 / 60 题