Et maintenant, ce Cœur Divin,--quel est-il? _C'est notre propre cœur._

Que l'irrévérence apparente de cette idée n'effarouche pas nos âmes

et ne les détourne pas du froid exercice de la conscience,--de cette

profonde tranquillité dans l'analyse de soi-même,--par lesquels

seulement nous pouvons espérer d'arriver jusqu'à la plus sublime des

vérités, et la contempler à loisir, face à face.

Les phénomènes dont dépendent, à partir de ce point, nos conclusions,

sont des ombres purement spirituelles, mais qui n'en sont pas moins

entièrement substantielles.

Nous marchons, à travers les destinées de notre existence mondaine,

environnés de Souvenirs, obscurcis mais toujours présents, d'une

Destinée plus vaste,--qui remonte loin, bien loin dans le passé, et qui

est infiniment imposante.

La Jeunesse que nous vivons est particulièrement hantée par de tels

rêves,--que cependant nous ne prenons jamais pour des rêves. Nous les

_reconnaissons_ comme Souvenirs. Pendant notre jeunesse, nous faisons

trop clairement la distinction pour nous méprendre un seul instant.

Tant que dure cette Jeunesse, _ce sentiment de notre existence

personnelle_ est le plus naturel de tous les sentiments. Nous le

sentons très-pleinement, entièrement. Qu'il y ait eu une époque _où

nous n'existions pas,--_ou qu'il puisse se faire que nous n'ayons

jamais existé, ce sont là des considérations que, _pendant cette

jeunesse,_ nous ne comprenons que très-difficilement. Pourquoi

nous pouvions ne pas exister, c'est là, _jusqu'à l'époque de notre

Virilité,_ de toutes les questions, celle à laquelle il nous serait

le plus impossible de répondre. L'existence, l'existence personnelle,

l'existence de tout Temps et pour toute l'Éternité, nous semble,

jusqu'à l'époque de notre Virilité, une condition normale et

incontestable;--_cela nous semble, parce que cela est._

Mais vient une période pendant laquelle la Raison conventionnelle du

monde nous éveille pour l'erreur et nous arrache à la vérité de nos

rêves. Le Doute, la Surprise et l'Incompréhensibilité arrivent au même

moment. Ils disent: «Vous vivez, et il fut un temps où vous ne viviez

pas. Vous avez été créé. Il existe une Intelligence plus grande que la

vôtre, et c'est seulement grâce à cette Intelligence que vous vivez

tant soit peu.» Nous nous efforçons de comprendre ces choses et nous

ne le pouvons pas;'--nous _ne le pouvons pas,_ parce que ces choses,

n'étant pas vraies, sont nécessairement incompréhensibles.

Il n'existe pas un être pensant, qui, à un certain point lumineux de

sa vie intellectuelle, ne se soit senti perdu dans un chaos de vains

efforts pour comprendre ou pour croire qu'il existe quelque chose _de

plus grand que son âme personnelle._ L'absolue impossibilité pour une

âme de se sentir inférieure à une autre; l'intense, l'insupportable

malaise et la rébellion qui sont le résultat d'une pareille idée, et

puis les irrépressibles aspirations vers la perfection, ne sont que

les efforts spirituels, coïncidant avec les matériels, pour retourner

à l'Unité primitive,--et constituent, pour mon esprit du moins, une

espèce de preuve, dépassant de beaucoup ce que l'Homme appelle une

démonstration, qu'il n'y a pas d'âme inférieure à une autre,--que rien

n'est et ne peut être supérieur à une âme quelconque,--que chaque

âme est, partiellement, son propre Dieu, son propre Créateur;--en un

mot, que Dieu, le Dieu matériel et spirituel, n'existe maintenant

que dans la Matière diffuse et l'Esprit diffus de l'Univers; et que

la concentration de cette Matière et de cet Esprit pourra seule

reconstituer le Dieu _purement_ Spirituel et Individuel.

De ce point de vue, et de celui-là seulement, il nous est donné de

comprendre les énigmes de l'Injustice Divine,--de l'Inexorable Destin.

De ce point de vue seul, l'existence du Mal devient intelligible,

mais de ce point de vue, il devient mieux qu'intelligible, il devient

tolerable. Nos âmes ne peuvent plus se révolter contre une _Douleur_

que nous nous sommes imposée nous-mêmes, pour l'accomplissement de

nos propres desseins,--dans le but, quelquefois futile, d'agrandir le

cercle de notre propre _Joie_.

J'ai parlé de _Souvenirs_ qui nous hantaient pendant notre jeunesse.

Ils nous poursuivent quelquefois même dans notre Virilité;--ils

prennent graduellement des formes de moins en moins vagues;--de temps à

autre, ils nous parlent à voix basse, et disent:

«Il fut une époque dans la Nuit du Temps où existait un Être

éternel,--composé d'un nombre absolument infini d'Êtres semblables

qui peuplent l'infini domaine de l'espace infini. Il n'était pas et

il n'est pas au pouvoir de cet Être,--pas plus qu'en ton pouvoir

propre,-d'étendre et d'accroître, d'une quantité positive, la joie

de son Existence; mais, de même qu'il est en ta puissance d'étendre

ou de concentrer tes plaisirs (la somme absolue de bonheur restant

toujours la même), ainsi une faculté analogue a appartenu et appartient

à cet Être Divin, qui ainsi passe son Éternité dans une perpétuelle

alternation du Moi concentré à une Diffusion presque infinie de

Soi-même. Ce que tu appelles l'Univers n'est que l'expansion présente

de son existence. Il sent maintenant sa propre vie par une infinité

de plaisirs imparfaits,--les plaisirs partiels et entremêlés de peine

de ces êtres prodigieusement nombreux que tu nommes ses créatures,

mais qui ne sont réellement que d'innombrables individualisations

de Lui-même. Toutes ces créatures, _toutes,_ celles que tu déclares

sensibles, aussi bien que celles dont tu nies la vie pour la simple

raison que tu ne surprends pas cette vie dans ses opérations,--_toutes_

ces créatures ont, à un degré plus ou moins vif, la faculté d'éprouver

le plaisir ou la peine;--mais _la somme générale de leurs sensations

est juste le total du Bonheur qui appartient de droit à l'Être Divin

quand il est concentré en Lui-même._ Toutes ces créatures sont aussi

des Intelligences plus ou moins conscientes; conscientes, d'abord,

de leur propre identité; conscientes ensuite, par faibles éclairs,

de leur identité avec l'Être Divin dont nous parlons,--de leur

identité avec Dieu. De ces deux espèces de consciences, suppose que la

première s'affaiblisse graduellement, et que la seconde se fortifie,

pendant la longue succession des siècles qui doivent s'écouler avant

que ces myriades d'Intelligences individuelles s'effacent et se

confondent,--en même temps que les brillantes étoiles,--en Une seule

suprême. Imagine que le sens de l'identité individuelle se noie peu à

peu dans la conscience générale,--que l'Homme, par exemple, cessant,

par gradations imperceptibles, de se sentir Homme, atteigne à la longue

cette triomphante et imposante époque où il reconnaîtra dans sa propre

existence celle de Jéhovah. En même temps, souviens-toi que tout est

Vie,--que tout est la Vie,--la Vie dans la Vie,--la moindre dans la

plus grande, et toutes dans l'Esprit de Dieu.»

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