IX

_LES SENTIMENTS_

La France, traversant de tragiques journées,

Vit placer la Raison sur les divins autels;

Pourtant la froide reine, aux foules prosternées,

Ne saurait imposer des décrets immortels.

Son règne achèverait soudain nos destinées;

Contre le sphinx obscur nous cesserions nos duels;

Quittant leurs vains espoirs, nos âmes résignées

Ne s'élanceraient plus vers de merveilleux ciels.

Car nous marchons guidés par un sublime rêve

Qui, flottant à nos yeux et reculant sans trêve,

Se transforme toujours, mais sans pâlir jamais.

Et les Sentiments seuls, en nous prêtant des armes,

Nous mènent à l'assaut de tous les hauts sommets.

Pour conquérir les cœurs, Jésus versa des larmes.

X

_LA RAISON_

Le jour où la Raison gouvernerait la terre,

L'aube se lèverait au fond d'un ciel en deuil;

L'océan de nos jours, n'ayant plus de mystère,

Sous chaque flot d'azur nous montrerait l'écueil.

L'enfance songerait à la vieillesse austère,

L'heure semblerait courte et proche le cercueil;

Las des vaines amours, l'homme irait solitaire,

En d'ingrats descendants ne prenant plus d'orgueil.

Voyant toujours grandir les limites du monde,

Le savant suspendrait la poursuite profonde

Du mirage imposant qu'on nomme Vérité;

Le prêtre se tairait dans l'église déserte;

Et, cessant tout effort, la triste Humanité,

Pensive, s'assoirait devant sa tombe ouverte.

Poésies de Daniel Lesueur · 第 29 / 54 题