Héros quotidiens, sans témoins, sans repos,
Laissant frapper le vent et la vague en colère,
Pour faire exactement ce qu’ils ont à bien faire!
Courage sans fureur, lutte avec l’élément
Où l’homme doit parer les coups, uniquement!
... O toi, Guerre où se tuent les hommes fils des femmes,
Guerre à face imbécile, à passions infâmes,
Que viens-tu nous parler de gloire! que dis-tu
D’un péril nécessaire à former la vertu!
Vois l’obscur porion habiter dans les mines,
Vois ces mille ouvriers mordus par leurs machines,
Vois le couvreur, les bras ouverts, tomber du toit,
Et dis si nous avons,--Guerre,--besoin de toi,
Lorsque tant de métiers enseignent le courage,
Et quand le mousse enfin, sur la mer qui fait rage,
Apprend d’elle la force, et comment se défend
Contre la force aveugle--un esprit, même enfant!
Adieu, Toussaint.--Qu’un vent heureux souffle et te pousse!
Ta barque est bonne! et puis, j’y vois chanter le mousse!
Va, le temps changera... tu changeras d’amour...
Quelque jour une épouse attendra ton retour.
Et toi, Miette, adieu, ma douce, ma belle âme!
Ma fille qui pleurais, sois bien heureuse--femme!
Tu vas donc me quitter, souci qui m’étais cher,
O ma pensée, ô toi, le plus pur de ma chair!
Adieu, Noré! L’amour a troublé ta jeunesse,
L’amour, le grand malin des malins qu’on connaisse...
Un peu plus, mon vaillant garçon, tu t’y trompais!
... Maintenant, c’est l’amour qui met ton cœur en paix.
Adieu tous.--Adieu, toi, Finon, la pauvre vieille,
Toi qui fus bonne un jour, repose en paix, sommeille,--
O victime d’aimer,--toi qui fus bonne un jour,--
Dans un lit de repos plus profond que l’amour.
Adieu tous, compagnons de mes belles années,
Quittez ma vie!--adieu, mes figures aimées!
... Toi, maître Jacque André,--donne ta main, grand vieux!
O mes amis, vous tous! je vous fais mes adieux!
* * * * *
Un soir,--André, plus bas voûté que d’habitude,
Rentra disant: «Le coup de pioche devient rude.
Le travail m’a blessé. Je suis mûr. C’est la fin.
La terre appelle. L’herbe au cimetière a faim;
Il n’y a pas un an ma pauvre mère est morte;
La vieille en s’en allant n’a pas fermé la porte:
Elle me veut! j’irai dans quelques jours d’ici.»
A quelques jours de là, Jacque André dit: «Voici.
Je sens l’heure.» Il était sur le vieux banc de pierre,
Près du seuil.--On voyait de là le cimetière,
Au flanc du vert coteau blanchir sous le soleil.
L’enfant dans le berceau dormait son frais sommeil.
Jacque le regarda.--«Noré, dit-il, mon brave,
Le bien du comte, là, dans le nôtre s’enclave;
Il faudra marchander ce moreau-là, souvent.
Tu l’auras à la fin!»
Et puis, se soulevant:
--«Tiens regarde là-bas...» Son doigt tendu désigne
Un champ de blé... «Là-bas, tu mettras de la vigne!
Chacun dit qu’elle meurt? N’importe, plantes-en!»
Puis, tourné vers Noël: «Toi,--reste paysan!».
L’oncle François hocha la tête sans rien dire.
On voyait sur la mer tout le soleil reluire,
Et midi s’approchait,--l’heure du fort repas.
Jacque dit: «Ce matin, je ne dînerai pas.»
Quand ils eurent dîné, Jacque,--assis à sa porte,--
Appuyait sur son bras plié--sa tête morte.
--«Ah! dit François,--voilà la mort que je voudrais!»
On coupa--comme deuil--la tête du cyprès,
Et les passants de loin, longtemps, à voir ce signe,
Parleront du grand vieux qui croyait à la Vigne!
* * * * *
Par les sentiers rocheux et gris, fleuris et verts,
Dans les chênes, les pins,--par les sentiers déserts
Qui montent enroulés au flanc de la colline,
Quand se lève l’aurore ou quand le jour décline,
Je rencontre souvent un petit écolier
Qui, du plus loin, me fait son rire familier;
Blouse bleue, œil luisant d’une lumière noire.
Ses livrés ficelés, tachés par l’écritoire,
L’Histoire des Français, la Grammaire,--gaîment
Battent sur son échine au moindre mouvement.
Et moi: «Sais-tu ta fable?--Oui, dit-il.--Fais voir comme!»
Et l’enfant brun me tend les fables du Bonhomme,
Car je ne sais pas tout, du grand livre français.
Et l’enfant dit les vers... «C’est bien, c’est bien, tu sais.»
Sa fraîche voix se mêle au grand bruit de la grève...
Des vers dans une voix d’enfant, c’est comme un rêve
Où chantent l’Avenir et l’Espoir éternel!
--«Et quand tu seras grand, que feras-tu, Noël?»
... Pour voir s’il répondra toujours comme j’espère...
--«Paysan! répond-il toujours,--comme grand-père!»
Et ses parents?--je crois leur bonheur assuré,
Car je connais Miette,--et je connais Noré.
* * * * *
JACQUES-LAURIER. _La Garde-près-Toulon, 20 décembre 1879._
APRÈS LE TRAVAIL
Quand le bon travailleur, de l’aube au soir bêchant,
Courbé durant des mois a retourné sa terre,
Il plante,--ayant fini sa tâche solitaire,--
Un bouquet sur un mât au beau milieu du champ.
Moi, mon labeur aussi m’a fait plier l’échine,
Et, tout terreux, le corps bourdonnant de soleil,
Je veux planter, poète au paysan pareil,
Sur mon œuvre achevé le bouquet qui termine.
J’ai fini. J’ai conté l’amour, joie et tourment,
Les saisons qu’un labeur différent accompagne,
Mon pays de clarté, la mer et la campagne,
Miette,--la Provence,--au cœur fort et charmant.
Et quand elle a souffert de sa peine première,
J’ai dit comment les pleurs qui baignaient ses beaux yeux
Me laissaient incertain s’ils n’étaient pas joyeux,
Tant ils étaient brillants et remplis de lumière.
Puis j’ai dit le passé, plus mort que les tombeaux,
Les saints loués, moqués, implorés par la foule;
La légende à fond d’or--tout un monde qui croule
Comme ce grès qui fut notre ville des Baux.
J’ai montré le héros des travaux sans chimère,
L’aïeul, cariatide au dos courbe, aux grands reins
Qui par un soir d’été fermant ses yeux sereins
A l’appel de la mort répond: «J’y vais, ma mère!»
Je l’ai vu patient, brutal en ses conseils,
Libre sans en parler, se sentant bien son maître,
Et, fier enfant des temps nouveaux sans les connaître,
Plein d’un tranquille espoir qui vient de nos soleils.
Son petit-fils, semblable à lui plus qu’à son père,
Sera plus beau qu’un roi, quand, sachant lire un jour,
Né libre, il restera paysan par amour,
Pour rester nourricier d’un grand peuple prospère...
Car il est, mon pays, un sol de liberté!
Souvenez-vous qu’on a baptisé Marseillaise,
Cet hymne impétueux, plein de l’âme française,
Que l’Alsace au grand cœur la première a chanté!
Rappelez-vous le bruit d’un bois de pin qui vibre
Et comme le murmure ondule avec le bois!...
Or j’ai dit aux pins verts: «Qu’est-ce que votre voix?»
--«Un grand souffle, à travers l’âme d’un peuple libre!»
Et j’ai dit au mistral: «Qu’es-tu?»--«L’esprit du Nord!
Je viens prêter ma force à vos âmes heureuses!»
J’ai dit alors: «Chantez, ô syllabes nombreuses,
Comme les pins au vent, mon pays doux et fort!»
Et maintenant je veux avoir ma récompense...
Je rêve à mon salaire en bon ouvrier las...
Et, l’esprit fatigué comme un bêcheur ses bras,
Voici le prix, l’honneur, la gloire--à quoi je pense:
Pour avoir tant aimé la Provence, et toujours;
Pour avoir célébré sa beauté brune et blonde;
Pour l’avoir répandue en mes vers par le monde
Où j’ai passé chantant, vrai fils des troubadours,
De même qu’en nommant Pétrarque on pense à Laure,
A l’inverse et pourtant de même, ah! je voudrais
Qu’où luit son nom--le mien fût toujours mis auprès
Et rester lumineux du soleil qui la dore!
Car j’ai bien su t’aimer, ma Provence aux grands yeux,
Regard de ciel, regard de vague,--blonde et brune!
Je t’aime bien, Provence,--et j’ai mis ma fortune
A chanter tes beautés dont je suis orgueilleux!
Miette, ô mon amour, ta robe claire est verte,
Tes sourcils sont plus noirs que du chêne en charbon,
Et--pauvre sans souffrir, tant le soleil est bon,--
Tu ris avec des dents de grenade entr’ouverte!
Par des trous dans ta robe on voit ta belle chair,
Provence, ta chair rose et par endroits hâlée,
Mais fière de ton corps, tu ris d’être brûlée,
En donnant tes pieds blancs à baiser à la mer!
O belle! tout mon cœur saute dans ma poitrine
Quand, pour ta gloire au loin, l’ayant quittée un temps,
Gonflé d’espoirs nouveaux et de désirs chantants,
Je reviens du côté de ta brise marine.
Alors, quand près du Rhône, au-dessus d’Avignon,
Tu m’apparais, Provence au sein de vierge mûre,
Me tendant l’olivier d’où sort ton frais murmure,
Je sens mon âme fondre et je redis ton nom!
O terre des lauriers, des myrtes, des cigales,
Quand je m’endormirai, dis, ô pays sacré,
Berceras-tu l’enfant, quand je m’endormirai,
Sous les pins verts, au bruit de tes vagues égales?
... Promets-le!...--Dans un pan de ta robe de fleurs,
Tu me tiendras caché comme celui qu’on aime,
Et, poète endormi dans le rythme suprême,
Tes pins me couvriront de leur résine en pleurs.
Jacques-Laurier, 20 décembre 1879.
TABLE
Pages.
Préface I
Dédicace.--A Paris 1
Invocation 7
PREMIÈRE PARTIE
Chant Ier.--Le Battoir.
Prélude. Les Ruisseaux 13
Chant II.--La Sorcière.
Prélude. L’Ensorcelée 31
Chant III.--Premier regret.
Prélude. Les Oratoires 45
Chant IV.--La Saint-Éloy.
Prélude. Le Tambourin 59
Chant V.--Maître Pierre Jacque André.
Prélude. Les paysans 73
Chant VI.--La Moisson.
Prélude. Les Oullières 89
Chant VII.--La Farandole.
Prélude. Le Cri de Provence 107
DEUXIÈME PARTIE
Chant Ier.--Le Museau de Vendange.
Prélude. La Vigne 123
Chant II.--Les Pressoirs.
Prélude. Le Pressoir 139
Chant III.--En Chemin.
Prélude. Le Semeur 153
Chant IV.--La Verne.
Prélude. L’Herbe d’amour 169
Chant V.--Le Foulard rouge.
Prélude. Le Cœur au vent 187
Chant VI.--Des Chataigniers au Moulin d’huile.
Prélude. Fruits d’hiver 203
Chant VII.--La Vieille masque.
Prélude. La Belle au miroir 223
TROISIÈME PARTIE
Chant Ier.--Un Retour.
Prélude. Les Chants du Peuple 241
Chant II.--Histoire de rire.
Prélude. La Parole 259
Chant III.--La Côte.
Prélude. Les Villes 289
Chant IV.--La Camargue.
Prélude. Le Rhône 309
Chant V.--Les Saintes-Maries-de-la-Mer.
Prélude. De Profundis 335
Chant VI.--Le Héros.
Prélude. L’Humanité 361
Chant VII.--Fin.
Prélude. Le Gland du chêne 385
Après le travail 401
FIN DE LA TABLE.
Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.