Le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Mme Mireille faisait sa
quotidienne tournée d’inspection dans les chambres afin de s’assurer que
tout y était en ordre, pour le service du soir, lorsque sa cousine la
rejoignit:
--Un des Anglais d’hier est au salon, dit-elle.
--Lequel?
--Celui qui a fait un discours.
--Qu’est-ce qu’il veut?
Mains ouvertes de chaque côté du corps, Mme Lucie montra qu’elle
ignorait les desseins du visiteur.
--Il ne sait que répéter: «Patronne, patronne», dit-elle.
Mme Mireille se rappela la scène de la veille au soir, l’offre que lui
avait adressée l’officier et sa propre réponse.
Alors, sans qu’elle pût se rendre compte pourquoi elle revivait ainsi
tous ses souvenirs de la nuit, ni comment la foule des idées qui
s’étaient agitées et heurtées en elle s’enchaînaient l’une à l’autre,
elle évoqua sa méditation dans le salon silencieux, son désespoir, sa
longue station dans la chambre d’Aimée-Désirée, l’insomnie au cours de
quoi elle avait si ardemment souhaité une inspiration qui ne lui était
pas venue.
Mme Lucie observait avec surprise ce visage soudain pâli, ces yeux aux
regards fixes, ce front que trois rides creusaient entre les sourcils,
ces lèvres qui s’agitaient et dont nul son ne sortait.
Elle demanda:
--Que faut-il répondre?
Mme Mireille sursauta.
Quoi, cet homme qui, la veille, lui avait lancé, avec l’impudeur et
l’inconscience que donne l’ivresse, une proposition qu’il était interdit
à Mme Mireille d’accepter, et qu’elle avait considérée comme la boutade
sans conséquence d’un ivrogne, s’était souvenu des mots qu’il avait
prononcés! Et il était revenu! Et Mme Lucie demandait ce qu’il fallait
lui répondre?
Mais rien!
Il fallait feindre de ne pas comprendre ce qui le ramenait dans la
Maison, faire servir du champagne, appeler ces dames et s’arranger pour
qu’il choisît l’une d’elles.
--Qu’est-ce que je lui dis? insista Mme Lucie.
Mme Mireille haussa les épaules, elle s’emporta:
--C’est toujours la même chose, alors!... Quand il y a un coup dur c’est
moi qui suis forcée de m’y coller! Ici, c’est empoté, emplâtre et
compagnie! Ah! je peux me vanter d’être bien aidée!... Tiens, laisse-moi
passer, J’y vais!...
Elle descendit au salon.
Quand elle y parut, l’officier se leva, joignit les talons, se
découvrit, rougit, eut un rire timide de collégien, et commença de
parler.
Mais, très vite, il s’aperçut qu’on ne l’entendait point. Il en parut
fort surpris et tout décontenancé. Puis il sourit de nouveau, son visage
s’éclaira: il venait d’avoir une idée.
--Coloured girl, prononça-t-il.
Mme Mireille le regarda sans plus comprendre.
--Coloured girl, répéta-t-il en montrant la négresse au pagne bleu de
ciel peinte sur le mur. Puis, il fit le geste d’appeler quelqu’un et
pointa l’index vers le sol.
Mme Mireille devina qu’il souhaitait la présence de Mme Bambou. Elle
prononça très fort:
--Mme Bambou? Appeler?... Ici?...
--Yes, dit l’Anglais. She speaks english.
--Mme Bambou! cria Mme Mireille dans l’escalier, un monsieur vous
réclame!
La négresse survint.
--Demandez-lui ce qu’il désire.
L’officier parla longuement en se caressant le menton avec le pommeau de
sa cravache.
Mme Bambou, dont le vocabulaire comportait des lacunes, se fit répéter
plusieurs phrases, puis traduisit:
--Il paraît qu’hier soir, vous lui avez dit de revenir aujourd’hui pour
régler un arrangement entre vous deux. Bien qu’il ait solidement bu, il
se rappelle la chose. Et comme un gentleman ne laisse jamais une affaire
en suspens, il est exact au rendez-vous que vous lui avez donné.
--Moi! s’exclama Mme Mireille.
La négresse poursuivit:
--Il demande la faveur de monter quelquefois avec vous l’après-midi,
vers cette heure-ci. Il donnera ce que vous voudrez. Et il a dans son
régiment deux amis, officiers également, qui sont comme ses frères. Ce
sont ceux qui l’accompagnaient hier soir. Eux aussi pourraient venir si
vous acceptiez. Et eux aussi paieraient bien. Voilà ce qu’il m’a chargé
de vous répéter.
Continuant à se caresser le menton, l’Anglais regardait tantôt Mme
Bambou, comme pour s’assurer qu’elle reproduisait fidèlement chacune de
ses paroles, tantôt Mme Mireille, pour guetter l’effet que sa
proposition produisait sur elle.
Mme Mireille était impassible.
Ni ses regards, ni le pli de sa bouche, ni son teint, ne permettaient de
discerner ses réactions.
Elle éprouvait une impression indéfinissable. Il lui semblait que le
discours qu’elle venait d’entendre et qui eût dû l’indigner, lui avait
soudain restitué son équilibre perdu depuis si longtemps, et si
vainement recherché.
Pour la première fois, depuis des mois que, misérable et désemparée,
elle errait dans une nuit qui lui paraissait plus opaque que celle où se
mouvait Adolphe, elle voyait enfin devant soi, elle savait ce qu’elle
avait à faire.
Les puissances mystérieuses dont elle ignorait les noms mais auxquelles,
dans son fatalisme professionnel, elle croyait avec une foi aussi solide
que celle qu’elle avait dans les oracles, lui dictaient son devoir en
lui envoyant ce militaire étranger.
Pour le salut d’une enfant qui, lorsque sa saison serait venue, ne
devait pas connaître l’opprobre, ces puissances ordonnaient à sa mère
d’accomplir la seule tâche rémunératrice qui lui fût familière. Elle
n’avait qu’à se soumettre.
A se soumettre et à rassembler les souvenirs de son ancienne vie, afin
de reprendre son état de jadis sans qu’il parût trop qu’elle ne l’avait
point exercé depuis plusieurs années.
--Vous pouvez remonter, dit-elle à la négresse.
Quand elle fut seule avec l’Anglais, Mme Mireille s’assit. Elle lui
coula un regard de ses yeux noirs et respira largement. L’air, en
pénétrant dans ses narines dilatées, fit du bruit. Sa forte poitrine
tendit le satin du corsage. L’homme loucha.
Répétant, à son insu, car elle n’avait pas une très grande lecture, une
plaisanterie qu’elle avait entendu prononcer bien des fois par un des
beaux esprits de la ville et qui figure dans les œuvres de jeunesse d’un
membre de l’Académie française, elle demanda:
--Elles n’en ont pas en Angleterre?
--Please? s’informa l’officier.
Elle modifia l’expression de son sourire. Sans doute celui-ci fut-il de
qualité, car l’Anglais posa un billet de cent francs sur la table.
Sans cesser de sourire, sans cesser d’imprimer un mouvement de houle à
ses seins, Mme Mireille déplia lentement l’index et le majeur.
--Yes, dit l’Anglais, qui, fouillant dans la poche extérieure de sa
vareuse, en tira un autre billet qu’il plaça à côté du premier.
Mme Mireille les prit et les glissa dans son corsage.
A ce moment, des pas résonnèrent dans l’escalier: M. Adolphe sortait de
sa chambre. Mme Mireille mit un doigt sur ses lèvres. L’officier se
raidit. Tous deux regardèrent la porte.
Bien rasé, bien peigné, la moustache soigneusement roulée, vêtu de son
élégant costume de gabardine, décoré de ses deux croix et chaussé de ses
belles bottes montantes, le héros parut. Ses mains cherchèrent les
tables, glissèrent dessus, et bientôt, il était au piano qui commença de
chanter.
--Je vais vous envoyer Mme Bambou, dit, à très haute voix, Mme Mireille,
puis, s’adressant à son mari, elle ajouta:
--C’est l’Angliche d’hier soir. Il s’en ressent pour l’ébène. Je lui
fais descendre la chose.
--Ça va, prononça placidement M. Adolphe en continuant de caresser le
clavier.
Mme Mireille adressa à l’officier des signes d’intelligence qu’il ne
comprit point et disparut. Mme Bambou arriva peu après.
Elle le prit par la main, le conduisit jusqu’à sa chambre où il trouva,
prête à le satisfaire, la femme vers qui allaient ses convoitises et
qui, pour la première fois depuis son mariage, refit, par devoir,
professionnellement, c’est-à-dire sans amour, le geste de l’amour.